INEDITS
FLORE
Roman - Premières pages
CHAPITRE 1: ROME
Moi aussi j’ai peut-être quelque chose à dire. J’ai l’habitude de la boucler parce que les autres ont sûrement mieux à dire, mais depuis le temps que j’écoute, je n’entends rien de bien fameux. Chacun voulant couvrir le vacarme l’entretient. Quand j’ai une minute pour réfléchir, je me demande vraiment si tout ça mène à quelque chose. Si j’ai un rôle sur terre.
Reprenons. Je suis à Rome avec un homme et tout se passe pour le mieux. C’est Pâques. Le pape est venu au balcon, épinglé dans ses nippes d’apparat, mais on ne s’est pas donné la peine d’aller voir, vous imaginez bien. Dans le parc de la villa Borghèse, un vieux beau faisait du jogging en marche arrière, sans doute pour fignoler certains muscles. Ah, elle est belle cette planète. On court dans toutes les villes du monde pour avoir un beau corps. C'est bientôt l'été. On voit fleurir toutes ces filles pleines de poitrines, de jambes cuivrées et d'odeurs fraîchement sorties de flacons. Elles sont si bien femmes. C'est comme un métier qu'elles auraient appris. Elles ont réussi tous les examens et peuvent maintenant faire profession de séduire.
Hier soir, on a fait l’amour. Bon dieu, c’était cosmique. Jusqu’à nos halètements qui s’emballaient en rythme pour faire comme une musique.
« Ton cerveau, une vraie marmite », c’est ce que dit Thomas dit en me regardant regarder d’un drôle d’air deux adolescents qui passent sous un pin parasol très grand, si grand, tellement plus grand qu’eux. C’est ce qui a toujours manqué à ma mère. Une touche de poésie gratuite. D’où mes penchants périphériques. Voilà un attroupement devant une vitrine. Est-ce que ce sont des chaussures que ces gens regardent avec autant d’intérêt, pour ne pas dire passion? Oui, ce sont vraiment des chaussures.
C’est bon d’être assis au soleil dans une ville inconnue. Tout ce qu’on veut défile dans le désordre. Les grands projets, les petites habitudes, les lettres à écrire, les visages des amis, les voix des passants. Chaque instant produit sa décoction. Les lunettes noires, sur la table de formica, on dirait deux énormes scarabées. Et le capuccino n’était pas bon. C’est souvent en vacances que je repense à mes amies d’enfance. Il y en a une, je riais avec elle à douze ans, peut-être encore à quinze ans, et puis plus. Elle m’a quand même invitée à son mariage. Dans ce genre de circonstance, l’important c’est de faire nombre. Au bout de la table, un homme au paroxysme de l’affectation expliquait comment il avait gagné un concours de photographie de voyage. Les bouches dessinaient d’innombrables boursouflures moites. Je m’emmerdais prodigieusement. Mon voisin aussi. La seule distraction, c’était d’essayer de deviner ce qu’on nous apportait à manger. C’est vrai, avec tous ces plats raffinés, à la fin, on ne sait plus. Pour la garniture, je pensais que c’était de la tomate. Lui disait non, je ne reconnais pas le déhanchement de la tomate. Puis le père s’est levé pour faire un discours. A la fin, il a dit qu’il avait prévu un gage pour son gendre. Il lui a demandé de crier « bang ». Attention, c’était toute une histoire. Le jeune homme était censé avoir une voix de stentor. Toutes les vitres risquaient de voler en éclat. La mariée suppliait son père d’arrêter. Mais il a tenu bon. Le marié a crié. Il a crié « bang », en secouant un peu la tête comme un lion qui rugit, mais on n’a presque rien entendu. J’ai rarement vu une situation aussi bête. Après un moment de surprise, l’assistance a applaudi et les conversations ont repris. Après, j’ai évité cette fille et j’ai évité les mariages. Surtout le mien. Mais les autres aussi. C’est trop con les mariages.
L’appartement est vraiment bien, sur la piazza San Cosimato, on dirait prévu pour les week-ends de rêve entre amoureux vendus dans les brochures qui brillent. Sauf que nous, on a improvisé. Parfois on tombe bien, parfois on tombe mal. Il faut vivre beaucoup de choses, pour avoir du bon et du mauvais (plutôt que rien). C’est peut-être pour ça que je cours tout le temps, pour grossir les statistiques, pour gonfler ce qu’on ne peut pas étendre, notre bête vie. Je cours un peu dans tous les sens et puis c’est bon. Oui, c’est bon. Ma vie, c’est un buffet self-service.
Nous sommes maintenant dans un hôtel tout aussi cher, beaucoup moins bien, les lits sont séparés, c’est malin. Comme si on venait à Rome pour dormir seul. Les gens ne pensent à rien. Mais ils ont de belles fontaines. Et cette bêtasse de l’agence qui était tout sourire. Maintenant qu’on a payé elle nous fait sa pimbêche. C’est d’un vulgaire. Mais elle n’a pas l’air gênée. Il faudrait que j’écrive une lettre à ses patrons pour dire quel genre de grimaces elle distribue. Mais ce n’est pas mon genre. Ne pas s’empêtrer. Survoler. Partir. Toujours partir. Quand la chambre donnait sur la rue, on ouvrait la fenêtre et on oubliait le bruit des voitures. Maintenant qu'elle donne sur l’arrière, on subit le bruit d'un chien qui nous oblige à fermer la fenêtre. Un seul chien, qui aboie toute la nuit, par intermittence, parfois une fois, parfois deux fois, parfois trois fois. Dans les plages de silence, impossible de ne pas attendre le prochain aboiement.
Dans les jardins publics, il y a - semble-t-il - des gens qui ont l’habitude de venir sur un certain banc. Un homme, deux femmes et deux enfants. Comme nous étions assis, ils sont restés debout à côté de nous et se sont mis à attendre. Ils faisaient la file pour le banc, je vous assure.
Le jeune homme qui m’écrit de si belles choses, après j’apprends qu’il aime le football et la viande rouge. C’est embêtant. Et cet autre qui promettait monts et merveilles. A l’expérience, il bande mou. C’est embêtant. Il y a toujours quelque chose qui cloche. Un touriste allemand nous demande si nous savons où se trouve la bouche de la vérité. Ma foi, je voudrais bien le savoir. Les gens, ils en ont tellement, de la patience, avec leurs enfants. Tellement que je n’y crois pas. Ils font semblant.
On croit que tout va changer parce qu’on a pris l’avion. On atterrit dans une grande ville toute neuve. Et partout il y a des murs de béton, des bus, et des types qui comptent leur monnaie. Regards étroits universels. Moi j’aime les gens à l’air songeur, qui ne plongent pas de tout leur coeur dans l’hystérie, qui se retirent, qui attendent, qui pensent à autre chose, comme ce type en noir lisant des poèmes sur un banc.
Cette amie, toujours la même, j’ai pensé à elle en passant devant les glaciers de la Piazza Navona. Un jour, je l’ai emmenée dans le meilleur glacier de la ville, un endroit où on trouve au moins trente parfums différents. Elle a jeté un coup d’oeil rapide sur la liste avant de demander un cornet vanille chocolat. Les bras m’en sont tombés. Tout ce qu’elle voulait, elle pouvait l’avoir, et elle prenait vanille chocolat. C’était une insulte pour la vie en général et pour moi qui lui avait offert le choix. Mais elle était très sûre de son fait. Pourquoi prendre autre chose quand c’est vanille chocolat qu’on aime? Pourquoi essayer, explorer, voyager? Elle préférait vanille chocolat. Mariage-maison-enfants. Elle n’était pas complètement insensible à mon effort car elle préférait un vanille chocolat de haut de gamme à un vanille chocolat tout venant. Il y avait au moins cette nuance qui lui parvenait. Mais le reste, non. J’ai pris banane cerise et suis restée dubitative. Vanille chocolat, franchement, c’est quand il n’y a rien d’autre. Et encore. Je ferais plutôt régime. Une autre touriste, italienne celle-là, nous a demandé le chemin pour le Campo dei Fiori, et pendant que Thomas expliquait, son téléphone cellulaire s’est mis à sonner, alors elle nous a planté là pour répondre et nous avons dû attendre pour pouvoir lui donner son explication. C’est tout de même un comble, des gens qui vous font poireauter après vous avoir demandé un service. Quelque chose fourmille en moi que je voudrais plus défini, plus facile à apprivoiser. On a encore visité quelques ruines. Il faut vraiment beaucoup d’imagination pour se convaincre que l’Histoire n’est pas un canular.
Thomas, parfois, n’a pas peur d’aller dans son nez même s’il sait que je peux le voir. Un relâchement que je ne m’explique pas. J’en ai connu un qui s’y est mis très tôt, dès la première nuit, sitôt la chose faite, il se curait profondément le nez, je trouvais ça, bah impoli je m’en fous, mais plat, tout simplement plat, après je n’avais plus envie de lui. En plus il a ronflé terriblement. J’étais comme exilée de ma nuit. Le lendemain on s’est quittés sans intention de se revoir.
Parfois, je sens des regards de femmes qui s’attardent un moment sur moi et je m’étonne que ce ne soit pas un regard de pitié. Plutôt un regard de collègue qui me jauge. Qu’est-ce qu’elle vaut sur le marché? Où a-t-elle trouvé ce collier? J’ai donc droit, à première vue, au statut de concurrente. Je joue le même jeu. Je suis dans l’arène. Pourtant, Je n'ai jamais l'impression d'être l'une d'elle. Je mets des robes soyeuses et du bleu sur les yeux mais je ne suis que moi. La moindre gamine me désarçonne. Je voudrais trouver un exercice pour me voir d’aussi loin que les autres me voient. Peut-être, alors, je me prendrais au sérieux.
Sur le lieu présumé où Jules César a été inhumé, il y a avait des fleurs fraîches. Ce type a encore des fans! Quel est ce sentiment pointu qui traverse l’histoire?
Les toilettes affichent ouvert. Je frappe quand même pour être sûre. Pas de réponse. J’ouvre la porte. Je tombe sur une femme en pleine action qui m’invective comme une furie. Elle saute du pot en caquetant et se jette contre la porte. Les gens, ils sont gonflés, ils m’engueulent quand ils ont fait une connerie et que je n’ai pas eu la délicatesse de passer à côté. Elle est partie en me fusillant du regard. Il suffisait de relever la poignée pour fermer à clé, mais elle n’avait pas réfléchi jusque-là, c’est plus confortable d’accuser les autres. Des gens qui me fusillent du regard, j’en ramasse treize à la douzaine. Parfois, c’est moi qui ai été bête, et dans ce cas je veux bien prendre mon air de chien battu, mais sinon je garde la tête haute avec ce que j’espère être un rictus de mépris.
En trottant dans la chaleur, j’ai repensé à une promenade à Milan il y a deux ans. J’avais eu la migraine toute la journée et cela m’a empêchée de prendre une photo que je regrette encore. Une bâche blanche recouvrant un bâtiment. Une magnifique bâche blanche pour faire un grand portrait d’une seule couleur. J’ai vu la photo et je n’ai pas eu le courage de la prendre. Elle me manque depuis deux ans.
Le bruit de la ceinture qui claque et glisse contre la boucle avant d’aller dormir. Ça me fait toujours frissonner. Le bruit sec du mâle qui se dessangle.
Comme j’aime l’aspect cuivré des hommes quand ils font l’amour.
Une journée peut très bien commencer pour le mieux et puis mal tourner à partir du moment où on s’est tordu la cheville. Ce qui était délicieux devient rasoir, impossible de savoir comment. Plus que rasoir, insupportable. A cause du coup que l’on reçoit d’une bordure ou d’un coin de porte, c’est toute la destinée qui vacille. Le liant qui nous colle s’est envolé d’un coup. Nos certitudes s’égaillent comme des ballons d’hélium. Voyez ce monde à la con où l’on fait encore des efforts pour voir le bon côté des choses, s’amuser cahin caha, taper bravement sur son tambour comme le lapin des piles Duracell, et en plein milieu on se retrouve la gueule par terre à cause d’un pli dans le tapis, non, vraiment, c’est à vous dégoûter. Maintenant, il a du sang sur le mollet qui fait des taches très rouges, comme s’il devait jouer le blessé pour un film, trois entailles rouges dans son mollet blanc de statue. On s’est assis sur une colonne renversée devant la Curée et on a regardé les gens passer. Trop de chaleur et pas assez de silence. Parfois, le silence manque comme un être vivant.
Sur la roche tarpéïenne, il y avait des pédés qui faisaient leur marché, certains assis, d’autres déambulant, un qui allait se laver les mains à la fontaine. Thomas n’aimait pas cet endroit. Allons voir une église. Là, c’est moi qui suis mal à l’aise. Dans les églises, il y a souvent une angoisse qui rôde. Trop de morts et trop de mort. Je fais le tour en me blindant pour éviter les attaques.
Quand il me tend la cuiller qu’il n’a pas parfaitement léchée, je pense aux mères qui finissent l’assiette de leur mioche, qui le laisse baver dans leur verre, qui mangeraient peut-être ses morves si on ne les retenait pas. L’inentamable dévotion des mères qui ont oublié la femme en elles. Mon adoration n’a jamais été jusque-là, ni avec un homme ni avec Flore.
On voit ici des milliers de sculptures. Le processus par lequel on décide que certaines sont plus belles que d'autres est franchement opaque. Il faut distinguer le phénomène ténu qui, chez les êtres de chair, s'appelle la grâce. Mais plus la matière est abondante, plus le jugement s'embrouille, ou s'aplatit. La satiété nuit à l'émotion. Il faudrait observer chaque pièce sur une île déserte, la côtoyer pendant des jours et des mois pour constater si elle vous aide à vivre. Ça au moins, ce serait vraiment bon signe.
Le soir, dans un resto. Comment savoir qui, ici présent, se souviendra encore de cette soirée dans dix ans, de cette soirée précisément ou rien de spécial n'arrive? Il suffirait que je me lève et fasse un geste inhabituel, hara-kiri par exemple, et alors ce moment restera gravé dans toutes les têtes. Mais si je m’abstiens... l’instant ne fait que sortir du magma de l’indifférencié pour y replonger mollement. C’est écoeurant, quand on y pense, d’aligner autant de moments aussi peu importants. On voudrait taper du pied en s’écriant ceci est capital. Cette seconde. Et celle-ci. Et encore celle-ci. Elles n’ont pas le droit de couler.
Que les miracles de Rome soient arpentés par les premiers mangeurs de choucroute venus en réduit considérablement l'attrait. On devrait réserver Rome aux gagnants d'un concours difficile.
Ces vieilles façades. Plus elles s'écaillent, plus elles sont belles.
Mais quel jeu est la tentation du baroque? Juste une peur du vide?
Quand je me love contre un homme, c’est d’une manière qui est confortable pour lui mais intenable pour moi, musculairement parlant. Par exemple, après l’amour, je prends des positions qui épousent ses espaces libres mais qui méprisent les lois de la pesanteur. Et quand mes muscles lâchent, j’en reprends une autre qui n’est pas plus maligne, soit en suspension forcée, soit écrasée par lui, et je reste immobile dans un tableau qui mime l’extase jusqu’à ce que mon corps flanche. Chaque fois je me retrouve coincée, souvent même pour dormir, je suis figée dans une attitude où je ne peux pas fermer l’oeil, j’attends le plus longtemps possible qu’il soit bien endormi et j’entreprends doucement de me dégager centimètre par centimètre, ça peut facilement durer une heure, je trouve que c’est débile. Heureusement que je dors le plus souvent seule, sauf quand je prends Flore, mais c’est surtout le matin quand elle s’éveille trop tôt, si je la mets contre moi elle se rendort un peu, et puis ce n’est pas elle qui risque de m’écraser. Ici, dans ce bête hôtel avec des lits séparés, on évite un peu le problème, mais on évite aussi les trucs spontanés, si je veux toucher Thomas je dois passer à côté. Enfin bon. Mais sur les bancs publics c’est la même chose, quand on s’assied au soleil, je laisse aller ma tête sur son épaule mais en fait je ne laisse rien aller du tout, c’est ma nuque qui fait tout le travail, je peux tenir trois minutes pas plus, je ne sais pas ce qu’il faudrait faire pour que je me laisse aller. Les hommes me donnent toujours des crampes.
Dans les couloirs de l’hôtel, il y a des gens qui marchent comme dans un défilé militaire, quitte à faire trembler tout l’étage. C’est probablement leur façon habituelle de marcher. Moi, j’y arrive rarement, seulement sur un sol très dur et quand j’ai des semelles qui ne font pas de bruit, et quand je suis en même temps d’humeur conquérante, ce qui fait beaucoup de conditions, mais dans l’ensemble je marche plutôt pour ne pas faire de bruit, ne pas réveiller ceux qui dorment, ne pas interrompre ceux qui parlent, ne pas attirer les regards, et j’ai toujours une espèce d’admiration fascinée pour ces gens qui sont un peu là, qui n’ont pas peur de s’annoncer à quiconque à la ronde, comme si cela ne pouvait jamais se retourner contre eux.
Donc j’ai laissé Flore chez ma mère pour une semaine. Quand je suis avec Thomas, je ne veux pas qu’il me voie comme une mère. C’est déjà assez que j’en sois une alors que je ne peux pas encadrer les autres avec leur sollicitude et leur infinie compétence. Non, pas de ça. Je suis une femme pour lui et rien d’autre. Il y a droit. Un homme qui n’a pas fait d’enfant ne doit pas supporter ceux des autres. Je suis un peu gênée pour ma mère qui s’est tuée toute sa vie dans un salon de coiffure et maintenant je lui colle ma fille pour aller gambader. C’est moche si on veut, mais elle est quand même bien contente que Flore soit là. C’est une distraction pour quelqu’un qui a reçu si peu de la vie et qui ne sait même pas qu’il y avait tant à prendre. Les enfants sont toujours l’affaire principale de ces gens-là.
Il y a dans la rue un nombre incroyable de femmes qui promènent un regard de vipère sans le savoir. Une fraction de seconde, un demi-regard, et on sent décortiquée.
Le baroque, c’est pas mon truc, mais à force d’en voir partout il acquiert un certain charme. On s’habitue aux anges, aux papes et aux madones, ça devient comme un convention, ils sont partout, on le sait, on ne sursaute plus. Un univers cohérent, c’est vrai que ça vaut quelque chose. Et quelque chose c’est mieux que rien. Mieux que le mien, par exemple. Mon univers, c’est rien. Il n’y a pas de colonne vertébrale alors tout flotte avec le vent. J’aime bien les nouvelles choses qui me touchent, même le baroque à la fin j’aime bien, et puis elles s’éloignent et j’oublie, j’attends l’arrivée d’autre chose, je m’occupe de Flore, je lis des magazines. Quand je vis quelque chose, il s’agit souvent des hommes, eux ils m’occupent bien, pendant un moment, puis ils s’éloignent et je les oublie. Ça paraît triste quand on le dit ainsi, en accéléré, mais dans la pratique c’est plutôt agréable, je n’aimerais pas rester tout le temps avec le même et puis ne plus me demander comment je vais faire pour plaire à untel. C’est quand même ce qu’il y a de plus marrant dans la vie, obtenir qu’un type vous drague.
Thomas voulait voir Saint-Pierre et on a été à Saint-Pierre. Une église comme un coup de poing. Encore un peu plus grande et elle aurait défiguré la planète. Et la foule qui courait là, c’était hallucinant. Des cars entiers derrière un guide à drapeau rouge ou jaune, des troupes de scouts chantant alléluia à pleins poumons. J’ai ressenti physiquement l’incroyable supériorité objective de ceux qui adhèrent à un dogme par rapport aux inadaptés qui préfèrent l’honnêteté. Ils formaient une vague hideuse et invincible. Vraiment le genre d’endroit qui me glace le sang, comme un certain cauchemar de mon enfance où tous les êtres humains de mon entourage avaient été remplacés par des extraterrestres. Ils avaient l’apparence habituelle mais je voyais bien que ce n’était pas eux, seulement des monstres tapis derrière les visages familiers. Dans un instant, comprenant que je les avaient démasqués, ils allaient se ruer sur moi et me bouffer la cervelle au court-bouillon. Je me réveillais en sueur. Ces fidèles en extase viennent aussi d’une autre galaxie, c’est évident. Ils n’ont que l’apparence humaine. En plus de ça, il n’y a pas moyen d’aller pisser sans faire une file de vingt personnes. Les latrines du Vatican sont prises d’assaut.
L’homme est entré dans la pizzeria. Un Albanais qui demandait de l’argent. Le patron lui a donné un morceau de pizza. Il a eu l’air content.
J’ai en tête le visage soucieux d’une jeune allemande rencontrée au Mexique. Elle était amoureuse d’un architecte beaucoup plus âgé qu’elle, qui - d’après mes propres déductions - s’amusait de son admiration. Elle voulait lui rapporter un livre sur l’architecture maya, persuadée qu’apporter une pierre à sa discipline allait la rapprocher de lui. C’était très important pour elle, de trouver ce livre, elle cherchait fébrilement, et j’imaginais déjà le sourire condescendant du bonhomme. Ah oui, l’architecture maya, merci, c’est gentil. Il m’a semblé très clair, à ce moment-là, qu’on ne séduit pas quelqu’un en fréquentant son domaine. Il faut au contraire parvenir à le rendre curieux du nôtre. Oui, c’est cela, mais comment faire, puisque ce n’est pas la curiosité qui rend amoureux, mais l’amour qui rend curieux, l’équation est toujours à l’envers. Pour rendre quelqu’un amoureux, il faut d’abord qu’il soit amoureux. C’est sans espoir. Cette Allemande espérait qu’elle allait marquer un point grâce au livre sur l’architecture maya. Compte là-dessus et bois de l’eau fraîche, j’avais envie de lui dire, mais je ne voulais pas lui faire de peine. J’ai les mêmes espoirs bêtes, encore maintenant. C’est quand on les voit chez un autre qu’ils sont bêtes, mais quand c’est pour soi on a toujours une bonne raison d’y croire. On n’a surtout pas envie de ne pas y croire parce qu’alors on serait trop près de savoir que c’est fichu et qu’il n’y a pas d’issue - les gens sont amoureux pour aucune raison gouvernable. Heureusement, avec Thomas je n’ai pas trop de frayeurs et de stratégies inutiles. C’est plutôt calme avec lui. Il m’aime. Il veut bien le dire et il veut bien le montrer. Il n’y a pas de psychodrame entre nous. C’est rassurant. Je peux évidemment me demander ce qu’il fait quand on ne se voit pas, mais plus ou moins je m’en fous. C’est tellement rare d’avoir quelqu’un sur qui on peut compter.
Je suis la seule personne sur qui Flore peut compter. Avant elle, je m’en moquais de leurs angoisses de mères. Maintenant, je ne peux pas passer une journée sans penser à elle, et souvent pas même une heure. Je ne connais rien de plus angoissant, cette association à perpétuité. J’ai collé un destin sur le mien, qui n’était déjà pas très net lui-même. Peut-être que j’espérais le rendre plus net. Je ne sais pas. Tout comme j’ai moins peur du noir quand je suis avec quelqu’un qui a plus peur que moi - exactement de la même manière - j’ai dû penser que je me sentirais moins perdue si j’étais responsable de quelqu’un de plus perdu que moi. Mais Flore n’est pas du tout perdue. Au contraire. Elle sait très bien ce qu’elle veut. Elle s’affirme, elle réclame, elle agit toute la journée selon ses besoins, ses désirs et ses pulsions qui sont extrêmement clairs, elle n’éprouve pas le moindre doute, son petit destin à jeun scotché sur le mien semble finalement plus au fait des réalités elle file tout droit, et c’est moi qui me retrouve plus perdue qu’avant. Bon alors maintenant elle est là, elle n’a pas peur, et c’est quand même sur moi qu’elle compte même si elle ne le sait pas. C’est compliqué. Parfois, j’ai envie de la déposer chez quelqu’un qui serait plus capable que moi, comme on dépose un piano dont on a hérité chez quelqu’un qui sait en jouer. Et puis non, quand même, c’est moi qui l’ai faite, pourquoi est-ce que je serais dépassée à ce point-là? C’est que je suis dépassée par tout depuis le début. Mais Thomas est là et il me dit qu’il m’aime. Alors ça va. Je suis à Rome avec lui et tout se passe bien, même si le bonheur n’est pas exactement aussi fort qu’on voudrait. Il est bien, le bonheur, mais il laisse l’esprit un peu vide. C’est un bonheur, certainement, comme ma mère le voyait. Etre en vacances à Rome avec un homme et que tout se passe bien, oui, décidément, pour elle, c’est le bonheur. Pour moi aussi et pourtant il reste de la place. Il reste au moins assez de place dans ma tête pour que je me dise est-ce que c’est ça le bonheur? Est-ce que ça y est? Est-ce que je peux m’estimer heureuse? C’est une énorme question. Peut-être plus grande que le bonheur lui-même. Et puis zut, pourquoi je ne peux pas arrêter de tricoter des méninges? Je ferais mieux de déguster ma crème glacée. Aujourd’hui j’ai pris noisette tiramisu, c’est délicieux. La vie est délicieuse, un point c’est tout.
Oui, et je suis fière de ne pas avoir mal aux pieds. J’ai trop souvent porté des chaussures qui rendent la chose impossible. Comme quoi il y a de petits progrès à la longue. Encore que des rechutes sont possibles. Autre progrès: au restaurant, hier, dans mon plat de pâtes, je trouve quelque chose que je prends pour une noix de cajou et ce n’est qu’après l’avoir mise en bouche et croquée que je reconnais une gousse d’ail. Une gousse d’ail tout entière. J’ai hésité plusieurs secondes avant de décider que ce serait vraiment trop con de l’avaler. J’ai bien analysé la situation. Si je l’avalais, les conséquences seraient plus difficiles encore à supporter que la honte de recracher une bouchée sans pouvoir me cacher (la promiscuité dans les restos romains est affolante - heureusement qu’on parle tous des langues différentes). Bref, j’ai reposé la gousse fendue en deux sur le bord de l’assiette et cela m’a valu, après quelques secondes, le temps de me remettre de mon geste, un sentiment de victoire que personne autour de moi ne pouvait comprendre. Je venais de poser un acte héroïque, avec un aplomb inconcevable pour moi il y a quelques années. J’aurais avalé dix gousses d’ail, bu du gin pour de l’eau, gardé mon pied coincé sous celui d’un balourd, traversé une rue que je ne voulais pas traverser sur ordre d’un automobiliste, n’importe quoi, j’aurais fait n’importe quoi pour ne pas déranger, vexer, importuner, signaler ma présence, ou pire me faire remarquer. Peut-être est-ce l’arrivée de Flore qui a un peu changé ça. Parce que ce jour-là, c’est la seule fois où j’ai dû balancer mes scrupules par-dessus bord. Flore, à cause d’elle j’ai été obligée de déranger tout le monde et de me faire suprêmement remarquer. Je hurlais pour qu’on m’achève. J’avais décidé - profondément décidé - qu’on s’était payé ma tête et que ça ne valait pas la peine de continuer. Tuez-moi et l’enfant avec, je beuglais dans l’oreille des infirmières. Puisque c’était pour en finir, je m’en foutais de les importuner. Et pourtant après, j’étais toujours là, Flore était là aussi, et les infirmières aussi, et en plus elles étaient très gentilles avec moi parce que ça avait été tellement dur, un accouchement par le siège vous pensez bien que ce n’était pas une partie de plaisir. C’est peut-être la raison pour laquelle j’ai recraché la gousse d’ail.
Les thermes de Caracalla couvrent une surface de onze hectares, j’ai d’abord lu onze extases et j’ai trouvé ça fabuleux, une surface de onze extases, j’aurais bien voulu essayer, et puis j’ai relu et c’était onze hectares. J’ai souvent les yeux qui transforment ce qu’il voient en quelque chose de mieux, mais ça ne dure qu’une seconde et puis l’effet est coupé, c’est comme ce trapéziste qui fait une pirouette impossible, on se demande comment il va s’en sortir, et bien tout bêtement il tombe par terre, qu’est-ce que vous croyez?
Le nombre de choses tarabiscotées qu’on voit dans cette ville, j’en ai le tournis. J’essaie d’imaginer la somme des heures de travail pour faire tous ces murs, ces sols, ces statues, ces fresques, ces plafonds, j’ai l ’impression d’un ballet interminable et sans aucune justification mais ça me donne quand même envie, à force de lever le nez vers toutes ces choses achevées, ça me donne envie pendant quarante minutes de devenir architecte ou bien artiste-peintre ou bien sculpteur. Ensuite, mon projet s’évapore, alors que je m’étais sentie si proche d’une coagulation véritable. C’est pas grand-chose mais c’est déjà mieux que rien, un projet qui dure quarante minutes, c’est même tout doucement en train de devenir un luxe, à l’ère de la publicité il n’y a plus de place pour une envie qui dépasserait vingt secondes. Il faut venir à Rome pour rêver d’autre chose.
Qu’est-ce que ça peut être, l’humour en Suède? Je me le demandais en écoutant quatre Suédois rire à la table voisine. Comment je sais qu’ils étaient suédois? Parce qu’ils avaient sorti leur dictionnaire italien-suédois pour lire la carte. L’un deux était rouge à fendre les assiettes. Evidemment, ils n’ont pas l’habitude du soleil. Ils ont commandé des entrées de fruits de mer avec un calamar entier dressé au milieu qui les regardait d’un air triste, et bu deux litres de vin. Quel continent fascinant que l’Europe.
Petite, je regardais la pluie tomber avec un sentiment de fermeture irrémédiable. Oui, l’univers est fermé comme une boîte.
Quand Thomas me lit tout haut les commentaires du guide de voyage, je me demande s’il ne fait pas un effort, mais je n’ose pas lui poser la question, de peur de casser quelque chose qui fonctionne sur un accord tacite. C’est déjà rare quelque chose qui fonctionne, si en plus on en éprouve la solidité c’est un peu suicidaire, vous voyez. Si je cassais l’équilibre, il faudrait trouver autre chose, et ça commence à devenir difficile de trouver autre chose. Et que fait Flore? Elle plisse les yeux dans son sommeil. C’est dramatiquement sérieux, une vie de bébé.
On était assis sur l’escalier plein d’azalées qui est célèbre à Rome, j’ai déjà oublié le nom que Thomas a lu dans le guide, et il y a une dame derrière nous qui a enlevé ses souliers - la chaleur, la fatigue de la journée... - et trois secondes après un policier arrivait pour l’obliger à remettre ses souliers. Est-ce qu’on est dans un pays libre ou dans un film comique? Des policiers, il y en a sur chacune de ces places qui sont si jolies, du coup moins jolies.
Pour visiter tous ces endroits superbes, j’ai tenu à me faire belle. Assortir les couleurs. Par exemple, j’ai emporté trois colliers pour qu’il ne me voie pas toujours avec le même. Je m’aperçois aujourd’hui qu’il n’a rien vu du tout (Ah tiens, tu as pris plusieurs colliers?) Je suis celle qu’il n’examine pas. Trop près sans doute. Ma place est acquise. C’est enviable et ce ne l’est pas. Je ne trouve pas normal qu’il ne me regarde pas comme une autre femme, presque pas comme une femme, plutôt comme une annexe, un bout de lui. Il ne me juge pas. Ne me convoite pas non plus. Il m’aime. Il dit que ça devrait me rassurer, mais ce qui est rassurant, moi ça m’inquiète.
Hier soir, Thomas a fait remarquer que je respirais bruyamment et justement j’étais en train de le remarquer aussi. D’habitude, je respire sans bruit et je remarque souvent la respiration des autres, surtout les fumeurs, je n’aime pas leurs bruits d’usine. Et là, même en faisant attention, il restait un petit chuintement impossible à retenir. J’ai eu l’impression d’avoir les poumons pollués après toutes les journées passées dans la rue. J’ai eu l’impression de vieillir, d’avoir des rouages moins huilés. J’étais vexée, un peu comme si je me découvrais incontinente, vous comprenez, quand quelque chose vous échappe qui vous a fait regarder les autres avec condescendance, une des choses qui comptait parmi vos divers privilèges de corps jeune, comme de faire le grand écart, le lotus ou la roue. Ces choses quittent votre répertoire naturel une par une. C’est fumier mais c’est ainsi. Que ce petit bruit de tuyauterie était crispant.
Les prémisses de la désagrégation physique sont en place, comme les fractures dans un vase à qui il ne manque plus que de verser sur le côté.
J’ai aimé un jour un homme, ça a duré trois jours, pas notre histoire, mon amour. Notre histoire a bien duré trois semaines, mais à partir du moment où j’ai su qu’il vivait seul avec sa mère et qu’elle continuait à lui donner son bain depuis l’enfance, je n’ai plus su quelle attitude adopter. Mon enthousiasme était cassé. Les quelques fois où on a essayé d’en venir au sexe, il a joui en trois secondes dans ma main et puis s’est enfui épouvanté en bredouillant des choses peu claires au sujet de sa phobie du sida. Sans doute qu’il était vierge et que je l’ai brusqué.
A plusieurs reprises, dans le musée, j’ai croisé quelqu’un d’assez près pour sentir son haleine et cette haleine était fétide, chargée, une odeur qui donne envie de ne plus exister, un des trucs les plus démoralisants que je connaisse, et surtout de penser que je ne suis pas à l’abri, c’est terrifiant.
Comme pour se rassurer, on a fait l’amour hier soir en jouissant très fort tous les deux.
Pourriez-vous imaginer quelque chose d'intermédiaire entre un homme et rien? La nature a inventé l'enfant, cet objet extraordinaire que nous constatons tous les jours.
Des hommes jouaient au football devant nous, et c’est chaque fois la même chose avec eux, ils disent que c’est un jeu mais ils le prennent tellement au sérieux que ça devient une source d’ulcères. Seuls les chats savent prendre la vie comme il faut, étalés au soleil. Mais après tout, qui est sûr de tenir le bon bout?
Il y a un homme avec qui je ne suis pas partie en vacances - il y en a plusieurs, mais celui-là était suffisamment installé pour que la question se pose. Je n’avais pas envie de former avec lui ce qu’on appelle communément un couple. Partir ensemble, rester ensemble, revenir ensemble, et le tout de façon programmée depuis le début. Je n’étais pas assez remplie de lui.
Quand il a deux minutes devant lui, Thomas s’assied pour écrire un projet de contrat. Un homme d’affaires celui-là. Il est directeur de je ne sais quoi. Il est capable de rédiger du courrier commercial, étonnamment commercial. Quand il va présenter un nouveau projet, il s’impatiente comme une bouilloire sur le feu. Je ne sais pas ce qu’il fait avec moi mais il dit que je me pose trop de questions. Il aime ma douceur et mon humour, mon habileté dans la conversation, la façon dont j’ai les yeux qui brillent quand il m’embrasse. Ce n’est pas vrai, il n’a jamais dit ça, il dit seulement qu’il m’aime et je ne sais pas pourquoi.
Dans une église toute ronde et très belle qu’on a trouvée après une longue promenade, il y avait une lumière qui donnait envie de croire en Dieu. J’ai passé douze ans à l’école chez les soeurs sans que cette envie m’ait jamais effleurée. La mère supérieure est morte en s’étouffant avec un noyau de cerise. Ma mère n’avait pas apprécié que je trouve ça drôle. La pauvre femme. On ne se moque pas du malheur des autres. Moi je trouve que ça réduit trop les possibilités. La dernière fois que vous avez ri, c’était pour quoi? J’aimerais bien savoir.
Et pourquoi est-ce que les femmes jouent si peu au football? Il faut croire qu’il y a quelque chose qui leur échappe. Parfois je me demande si j’ai cessé d’avoir quinze ans. Toutes ces angoisses. Toutes ces questions. Même Flore n’a pas enrayé la machine. Pourquoi cette impression de flottement qui s’éternise, cette houle perpétuelle qui interdit d’imaginer un ancrage confortable pour la pensée? Je décortique encore des choses qui chez les autres sont devenues de pâles momies, de vieux mythes à peine localisables, des pages rongées dans des greniers saumâtres - le prototype de ce qu’on évite de remuer.
C’est une place entourée de cyprès et de pins parasols. Des arbres contraires. Le soleil donne. Les amoureux sont par deux sur les bancs. Nous aussi. Tout est bien. Des gens font le tour de la place en courant. Certains ont pas mal de gras à moudre. Pas moi. Je suis très maigre. Je ne sais pas pourquoi. Je n’ai pas l’ambition d’aboutir quelque part. Qu’est-ce qui pourrait aboutir dans ce monde en queue de pelle? Aboutir est un gros mot. J’aime mieux le pissenlit qui pousse dans un creux du béton, près de mon pied droit. Les couleurs sont jolies.
Je suis rentrée dans les toilettes après une fille qui y était restée longtemps. C’était chez Mac Donald, ma bonne adresse pour les toilettes publiques. A peine rentrée dans le cagibi, j’ai été prise à la gorge par une odeur très forte, plutôt désagréable, mais pas une odeur de merde, j’en étais sûre. C’était une odeur plus aiguë, pour prendre la comparaison qui m’est venue à l’esprit. Et puis, j’ai aperçu dans la poubelle qu’elle n’avait même pas pris la peine de refermer, une bande hygiénique souillée toute fraîche. C’était son odeur de sang et d’entrejambes marinés ensemble, mais bien sûr, et si je n’avais rien deviné c’est que sans doute cette odeur ne ressemblait pas du tout à la mienne. Aurions-nous des signatures de ce côté-là aussi? Encore une découverte.
Avez-vous déjà vécu ceci? Vous entamez une relation avec un homme, jusqu’à un certain point d’intimité, réelle mais pas trop longue, et puis pour une raison extérieure, comme un voyage de l’un des deux, cette relation est interrompue, et au bout d’un certain temps il vous semble qu’en fait elle est terminée, que cet homme est sorti de votre vie pour de bon, et quand vous vous rappelez que vous allez bientôt le revoir, il vous prend un fort sentiment d’erreur de scénario, comme si le disque était griffé. Au lieu de vous remplir d’impatience, l’absence vous a sevré. J’ai eu ce malaise avec un Grec, avant Thomas. Impossible de reprendre le train en marche.
Depuis que nous sommes ici, nous mangeons un paquet de chips tous les jours quand nous rentrons à l’hôtel après la journée de visites et avant de repartir manger. Il y a comme un rituel qui s’est installé. On rentre, on se débarrasse, on s’écroule sur les lits, je vais prendre une douche dans la salle de bain du pallier puis Thomas y va à son tour, sans perdre une seconde car j’ai laissé le savon dans la douche (pour ne pas devoir reprendre le savon mouillé en main, j’ai horreur de ça, le premier jour il a bondi: « Comment? Tu as laissé le savon là? Mais je ne suis pas prêt! » et il s ’est précipité comme si c’était grave). Quand il revient, nous entamons l’apéritif, un grand paquet de chips et une bouteille de coca, en compulsant les guides ou en lisant des magazines. J’ai un peu honte, au fond, d’évoquer tant de détails, mais il se fait que la vie est essentiellement constituée de détails, c’est une enfilade de détails en tous genres, c’est même probablement un détail dans son ensemble, nous sommes tous petits comme des rats, le sentez-vous?
Thomas veille sur moi. Il s’occupe de penser aux actes pratiques qui organisent l’existence et à le voir on dirait qu’il doute de mes capacités dans ce domaine alors que de nous deux c’est quand même moi qui vit seule avec un enfant, je voudrais bien l’y voir. D’un autre côté, c’est vrai, je n’y arrive qu’à peine, mais ce n’est pas tellement du côté de l’intendance que je peine. Mes difficultés sont beaucoup plus impalpables et je crains qu’il ne les soupçonne pas du tout car il ne connaît pas ce genre de perplexité profonde face aux présupposés de l’existence. En fait, j’aime bien ses habitudes de prévoyance et d’organisation, pour leur côté exotique. C’est comme mon ami Bastien qui a été élevé dans un milieu férocement athée, maintenant il trouve délicieux d’aller à la messe. Les trucs et ficelles de Thomas pour être à l’heure, éviter la foule ou ne pas chiffonner les draps de lit, ça me fait un peu le même effet, le dépaysement total. Il croirait que je me moque de lui s’il savait comment j’en parle, mais c’est archi-faux. J’admire tout le monde qui a un style et qui le maintient.
Et tant de gens, me semble-t-il, passent encore leur temps à essayer de gagner l’estime de leur père, de leur mère, cherchant depuis toujours le geste qui leur vaudra enfin l’approbation. Ils ne voient pas qu’ils courent pour rien.
Je pense à une amie d’enfance perdue de vue depuis longtemps. Elle s’appelait Nathalie, et dans la chanson de Julien Clair, « La Californie », j’essayais de lui faire croire que les paroles faisaient « Nathalie-fourmi ». Comme je chantais chaque fois en même temps, elle n’arrivait pas à entendre si c’était vraiment ça et s’énervait. Elle est devenue kinésithérapeute à Lausanne, ai-je entendu. J’aimerais bien, parfois, les voir dans la vie où elles sont, toutes ces filles éparpillées, seulement les voir, je n’ai pas besoin de leur parler.
Avec Flore, je suis une mère, avec Thomas je suis une femme, avec ma mère je suis une fille, et avec moi je suis moi, c’est-à-dire bien autre chose, mais comment l’expliquer?
A l’aéroport de Rome, nous sommes allés manger dans un fast food. Thomas a pris une portion de frites en assurant que je pourrais en piocher quelques-unes. La troisième fois où j’ai tendu le bras vers son assiette, j’ai fait tomber une frite en voulant saisir une autre d’un geste un peu brusque. Il a eu un drôle de petit mouvement d’humeur. Ah non, ce n’est pas pour les mettre par terre, déjà qu’il n’y en a pas beaucoup. Ainsi, j’ai compris que je le privais, alors que si je n’avais rien gaspillé, il n’aurait pas osé le dire. J’ai senti se reformer en moi le vilain sentiment de désespoir de l’enfance, quand on m’avait grondée, et j’ai cessé de lui chiper quoi que ce soit. Je ne supporte pas l’idée qu’on m’en veuille, qu’on me voie comme celle qui prend, qui encombre, qui profite, j’ai besoin d’être celle par qui le bonheur arrive, celle qui donne, qui apporte, qui satisfait. Dans l’éventail des façons qu’on a de se faire aimer, c’est ma façon. C’est sûr qu’avec Flore j’assouvis quelque chose. Il y a des gens qui arrivent à se faire aimer en étant égoïstes et ce sont eux qui déclenchent les plus grandes passions. Mon père, par exemple, pas un souci pour ses proches, seulement son bien-être, ses centres d’intérêt, ses décisions souveraines. Et ma mère qui en était bleue. Comme s’il l’avait ensorcelée. Il connaissait le grand secret.
En marchant dans la rue, j’ai vu un homme distrait se cogner au pare-chocs d’une voiture qui dépassait sur le trottoir. J’ai piqué du nez en prenant l’air très absorbé dans mes pensées, pour ne pas ajouter la brûlure de mon regard à la douleur du coup. Plus tard, j’ai été surprise par un frôlement rapide et lourd sur le sommet de ma tête. C’était un pigeon qui s’est posé sur le trottoir devant moi en ayant mal calculé son atterrissage. J’ai senti ses pattes dans mes cheveux. Quelle drôle de peur.
Quand Flore sera plus grande, je lui demanderai ce qu’elle pense de la vie. J’écouterai cette voix qui sort de mon ventre, autant dire de nulle part. J’aurai peut-être trouvé la bouche de la vérité.
Ma mère n’a pas apprécié le coup de l’enfant sans père, non, pas du tout. Elle a poussé les hauts cris, d’autant plus hauts que je ne m’étais pas fait « attraper » par inconscience ou par bêtise, mais que j’avais été jusqu’à préméditer la chose. Je devais avoir perdu la tête, sans aucun doute. On n’a jamais vu une femme voulant élever un enfant seule, j’avais dû aller trop au cinéma, et comment allais-je faire maintenant pour trouver un mari, personne ne voudrait plus de moi, c’est elle qui a parlé d’avorter, je l’aurais giflée.
Les vacances sont finies. Et le bonheur, est-il fini aussi? Non, il continue.
Dans l’avion, j’ai lu « gilet de sauvage sous votre siège », et puis l’illusion a disparu. Après l’avion, nous avons pris le train. Dans le train, il y avait le visage de cette femme déjà vieille, au masque grumeleux et sec, sans aucun apprêt, alors que tant d’autres se coiffent et se maquillent, un visage tellement brut qu’on a l’impression de se voir soi-même sous les fards, comme le portrait de Dorian Gray, et puis l’air si vif et intelligent pour son âge, mais d’une intelligence piégée dans les choses bêtes, les intrigues, les ragots, les bonnes affaires. Elle a apostrophé le contrôleur d’une de ces façons, on voyait qu’elle avait passé toute sa vie à essayer d’obtenir le meilleur morceau.
On est d’abord rentré chez Thomas. Quand j’ai vu qu’il commençait à lire du courrier concernant la tarification des communications téléphoniques, je suis partie. Comment peut-il lire ce genre de choses? Dans le métro, au moment où le signal de fermeture des portes a retenti, un jeune noir s’est précipité pour se glisser encore à temps, et non seulement ça, mais il a tout bonnement bloqué la porte de son bras tendu pour permettre à son copain qui courait derrière de rentrer lui aussi. Un système qui marche très bien. Tous les gens, les habitués du métro, ceux qui tournent les talons en jurant dès que les portes ont commencé à glisser, les regardaient abasourdis.
Quand on rentre de voyage, à qui téléphoner pour dire qu’on est encore en vie? Qui s’en soucie? Toujours les mêmes.
J’ai repris le volant de ma voiture pour aller chercher Flore. J’ai tourné le bouton de la radio. Match de foot. J’ai poussé la cassette qui se trouvait dans le lecteur, je ne savais plus laquelle. Et alors Bach a retenti, comme un miracle sur ma petite humeur bizarre. Les sonates pour violoncelle, brusquement, au milieu du trafic, et presque au même moment, au lieu de voir le trafic, je ne vois plus, sur le pare-brise de la voiture qui me précède, que le reflet du ciel. Du ciel grandiose. La musique et le ciel. La musique sublime et le ciel grandiose. Quelque chose vient de se produire, que je ne pourrais pas vous décrire. Ce sont souvent les meilleurs moments de ma vie, ces illuminations des trottoirs. La copulation du quotidien avec l’extrême. Ça fait des courts-circuits dans mon cerveau. Je n’aime pas le violoncelle dans une salle. Je ne suis pas émue par la circulation d’un boulevard. Mais l’un dans l’autre, l’un sur l’autre, l’un à travers l’autre, je suis capable de chavirer sans prévenir, de chialer à grosses gouttes, et comme explication vous ne pourriez tirer rien d’autre que « c’est beau, c’est beau, qu’est-ce que c’est beau ». Je ne peux pas vous en dire plus. Quand ça m’arrive pendant que je conduis, j’ajoute des tours du bloc, autant qu’il faut, d’un tas de blocs s’il faut, je vais jusqu’au bout de l’extase avant de me garer. J’ai l’impression de rouler dans une lumière préalable à tout, y compris le bonheur insensé qu’elle procure. Je flotte en deçà de l’en deçà, en amont de l’amont, j’initialise mes circuits pâteux d’animal jeté au sol et ils clignotent tous en même temps. Rinçage magistral. A la fin, j’ai la conscience éblouie comme une pile de linge frais. Tout ça n’a ni queue ni tête, mais je m’en fous, j’aime bien, c’est comme un long poème pakistanais. J’ai serré Flore qui s’est agrippée à mon cou en criant maman, maman, et j’ai eu la bizarre impression que c’était moi qui retrouvais ma mère, à cause du sentiment d’être aimé par quelqu’un sans condition, à cause de la sécurité que cela procure.
J’aime manger des fraises dans un silence tel qu’on entend craquer les grains.
Avez-vous déjà essayé de vivre plusieurs jours sans clé? Sans toucher à aucune clé. Ni de voiture, ni de cadenas, ni de coffre, ni de maison, ni de bureau, ni de chambre d'hôtel. Tout simplement aucune clé. Comment se fait-il qu’il ne soit plus possible d’éviter un objet aussi sophistiqué?
J’ai un ami qui avait du mal à s’entendre avec ses parents. A quarante-cinq ans, il a décidé de les voir séparément, son père le mardi, sa mère le jeudi, pour essayer de réduire la difficulté. Un pur cartésien en somme. Je l’envie d’avoir trouvé si pas une solution du moins une amélioration. Ma mère étant déjà seule, je ne peux pas la diviser encore. Mariée en bonne et due forme à une époque où tout le monde se mariait, elle a enfanté deux fois sans déshonneur. Deux filles. Déçue? Sans doute un peu. Ma soeur est hôtesse dans une agence de promotion des ventes. Elle vend tout ce qu’on veut, du dentifrice ou des petits pois, c’est le client qui décide. Elle est jolie, si je le dis, c’est qu’elle l’est plus que moi, évidemment. Je la trouve plus belle dans l'exacte proportion où je trouve son prénom plus beau que le mien. Moi, je suis l’intellectuelles de la bande. Un drôle d’animal. Ils m’envient un peu et se moquent de moi en même temps. Ils ne savent pas très bien. Ne comprennent pas de quoi je m’occupe. Des catalogues d’exposition, est-ce que ça sert à quelque chose? Se demandent si je gagne vraiment ma vie ou si je cache des choses. Je cache des choses mais pas ça.
Le matin on a besoin de savoir où est sa voie. Il a repris sa vie et moi la mienne, lui avec son GSM et sa BMW, moi avec Flore et ma Fiat Uno. Ça m’a beaucoup énervée de retrouver le même feu rouge au même endroit, celui qui m’énerve chaque fois. Je n’ai pas remis les sonates de Bach pour ne pas risquer le coup du charme rompu.
Quand je regarde les autres femmes, je n’ai pas l’impression d’en être une. Mais quand j’y réfléchis, je dois leur ressembler un peu. Je n’ai pas peur de me maquiller, de me parfumer, de porter des talons et des bijoux, mais dans ma tête ce n’est qu’un jeu. Je fais comme les grandes, mais le temps me paraît loin où je le serai à mon tour. Et je sais qu’un jour je me verrai vieille, sachant que la page est tournée avant d’avoir eu le temps de me sentir concernée. Il y en a, pourtant, de ces filles toutes jeunes qui sont formidablement présentes, réelles, compactes, matérielles, qui sont aussi évidentes qu’un chat. Elles appliquent le mascara sans l’ombre d’une hésitation. Leurs gestes clairs évoquent la vie des magazines. Moi, je me fais l’effet d’un fantôme. J’essaie d’être là, mais je suis surtout dans mes pensées.
Les fou rires de Flore sont irrésistibles, mais ils ont un drôle d’aspect mécanique, un peu comme les meuglements de vache en boîte que contiennent certaines peluches. A croire que le rire existe avant toute interprétation, simple réflexe investi de sens par la civilisation. Je la chatouille dix fois et elle répond dix fois par la même cascade exactement, c’est incroyable, presque inquiétant, on se demande où va pouvoir se nicher la liberté.
En feuilletant un catalogue, je vois une garde-robe en bois massif praliné. C’est tentant. En relisant, il s’agit de bois massif patiné. Beaucoup moins tentant.
Je voudrais rencontrer des gens qui parlent bien, qui me donnent envie de les écouter.
Et je voudrais aussi savoir chanter.
Pourquoi tous les vieux ont-ils le même pli marqué qui part de l’aile du nez jusqu’au menton en frôlant les commissures des lèvres? Ça fait comme une plaque dans le bas du visage, un petit bout de rhinocéros.
Même quand je pars une semaine à Rome avec l’homme que j’aime et que tout se passe bien, j’ai l’impression de vivre à moitié.
Une jeune fille rit en tenant son sac serré contre sa poitrine et j’ai envie de dessiner son bras.
Ouh, je sens que je vais tomber malade. Flore m'a refilé son premier virus, je crois. Première dent, premier virus, premier morceau de melon, quelle semaine chargée pour mon petit bout de chique. Son emploi du temps de bébé l’occupe intensément dans des dispositions d’humeurs assez diversifiées.
En roulant, je change souvent d’itinéraire, ne fût-ce que pour voir des rues que je ne connais pas. Je repense souvent à cet homme qui refusait toute suggestion sur les trajets. Il raccordait toujours des tronçons qu’il connaissait, même au prix d’un détour immense, et accueillait d’un geste agacé le moindre commentaire: non, laisse-moi faire, par ici je connais. Ne plus se déplacer que dans un univers connu était pour moi un signe de vieillesse, or cet homme n’avait pas quarante ans. C’était fascinant, d’une certaine façon.
A votre arrivée sur terre, on vous dit: "Ta chambre est là, tes parents sont là, ton école est là". On fait une place au petit d'homme. On lui fait croire qu’il est attendu. Après, il croira toujours qu'il a une place et qu’il est attendu. Grave erreur.
Flore se tape une varicelle. Elle est presque drôle avec ses boutons sous le menton. Elle fait bye bye, applaudit, dit papamabada, enfin bon, elle a toujours l'air aussi heureuse d'être née.
Les moments que je préfère, avec elle, ce sont ceux où nous sommes dans la même pièce, mais occupées à des choses différentes, elle à découvrir ses pieds et moi à repeindre une moulure ou m’exercer à la calligraphie. C’est fusionnel tout en restant serein, discrètement fusionnel. Les grands moments, le bain, les jeux, je m’en méfie un peu. Quand on vise l’autre exclusivement, on peut toujours se planter. En amour aussi, j’aime bien quand on lit chacun de son côté, tout enveloppé par la chaleur de l’autre. On n’a pas l’air différent de celui ou celle qui lit seul, alors qu’on est transfiguré, mais ce n’est pas tapageur. Tandis que les démonstrations, bonjour les risques. En fait, j’ai peur.
Dans la rue, je croise une fille que je n’ai pas vue depuis au moins six ou sept ans. On se fait la bise et on échange quelques paroles conventionnelles, et puis elle m’interrompt: je vois que tu as un rimmel qui s’étale bien, où l’as-tu acheté, moi j’ai toujours des problèmes avec mon rimmel. La conversation s’oriente et se termine sur la qualité du rimmel. Finalement, nous n’avons rien appris d’autre l’une sur l’autre, mais c’était peut-être bien la seule chose utile à échanger. Ce qui est sûr, c’est qu’à sa place, je n’aurais pas osé, et d’un certain côté je l’admire.
Dans le bus, quand un homme me serre de trop près avec sa cuisse, je m'éloigne avec les épaules, le menton. Je regarde si fort ailleurs que j'en ai mal au cou.
Ça y est. Flore a trouvé son nombril. Elle n’en revenait pas. Et quand je lui ai montré le mien, c’était le délire. Depuis lors, elle veut voir tous les nombrils, ce qui me donne un nouvel éclairage sur les gens que je fréquente parfois depuis longtemps. Rares sont ceux qui refusent, mais je ne suis pas sûre qu’ils aiment.
Ce matin, il y avait une fanfare militaire devant la mairie. D'abord, ils ont joué "Maman, les p'tits bateaux", et ensuite l'hymne national. Je ne sais pas du tout pourquoi. La vie est un interminable rébus.
J’ai rêvé que Dick Annegarn se branlait à la télévision. Il avait une queue énorme. La scène était indéchiffrable. Pourquoi lui plutôt qu’un autre? Plus tard, j’ai cherché le disque que j’ai de lui. Il y avait longtemps que je ne l’avais plus écouté. Ce n’est qu’en voyant son nom écrit noir sur blanc que j’ai compris. Dick veut dire queue en anglais. On est capable de faire des jeux de mots en rêve (bilingues encore bien).
Au bureau, j'ai glissé dans mon fauteuil au moment où quelqu'un retirait le chargeur de l'imprimante dans le couloir. Le bruit était simultané, comme si mon corps s'affaissait dans un vacarme de machine sèche.
Le dentiste à qui j'ai dit que je n'aimais pas d'ouvrir grand la bouche parce que j'ai peur d’avoir la mâchoire qui se décroche, d’abord il a beaucoup ri, et puis il a dit effectivement ça arrive.
A midi, j'ai rencontré Nathalie, la femme d'un ancien collègue, assise sur un banc public, sortant de chez le pharmacien, en train de lire la notice d’une boîte de pilules contre la diarrhée.
En résumé, je vais bien, mais il y a parfois des moments où j'en ai un peu marre de ma vie. J'ai envie de ne rien faire, de n'avoir rien à faire que ce que je veux, dormir, aller au cinéma, sortir, boire des verres tous les soirs si j'en ai envie, lire quand je veux où je veux... Mais bon, il faut être réaliste. Parfois ça me pèse un peu. C'est terrible, vingt-cinq ans et déjà envie de changer de vie. Peut-être que j'ai besoin de quelques jours juste pour moi. Et puis dans le fond je regrette déjà d'avoir pensé tout ça car au bout du compte il fait beau, Flore rigole bien dans sa petite chaise et puis j'écoute Arthur H. à la radio. C'est vrai quoi, je ne peux pas me plaindre...
Je rencontre une femme, plus toute jeune mais pas vieille, avec un terrible double menton, raison sans doute pour laquelle elle porte un pull à col roulé. C’est une conservatrice à qui je rends visite pour voir le matériel iconographique dont elle dispose. Elle porte des demi-lunettes qui servent à lire mais n’empêchent pas le regard de passer par-dessus les verres coupés sans monture supérieure. Sur son bureau, un livre de Salman Rushdie à peine entamé, je le vois à la position du signet. Elle a les lèvres encore charnues mais étoilées de rides minuscules qui font penser à une cicatrice. Elle a des yeux très clairs à l’expression rêveuse encore accentuée par les paupières tombantes sur le côté (évoquant le trait de crayon des reines d’Egypte qu’on voit sur les sarcophages). Elle doit avoir cinquante-cinq ans. Des chaussures en daim lacées sur la cheville. Je me dis: elle pourrait être ma mère. Mais aucune autre femme ne vous fait le même effet lourd que votre mère.