INEDITS




AMERICAN TREMOLO

Roman - Premières pages


Lundi 13 janvier

En entendant deux grosses filles rire aux éclats dans l'aéroport de Londres, j'ai peur de me retrouver en Amérique, et de devoir rire avec des gens qui ne me font pas rire.

L'Amérique ne m'intéresse pas, sauf si c'est pendant les heures de bureau.

Dans l'avion vers New York, mon voisin en diagonale fouille son nez avec une application extraordinaire. On dirait un accouchement. Une technique et une dextérité renversantes. Même ma tante hollandaise, pour astiquer ses cuivres, ne mettait pas autant d'acharnement.

A propos de New York, je ne sais toujours pas s'il faut prononcer New comme dans nouille ou comme dans (bi)gnou.

Ils ont passé deux films pendant le vol: un sur la guerre, et l'autre sur un simple d'esprit. N'est-ce pas toute l'Amérique avant d'y arriver?

L'avion est plein d'Américains qui sont fiers d'avoir été en Europe, et d'Européens qui sont fiers d'aller aux Etats-Unis. C'est comme dans les mariages réussis, chacun tire un certain prestige de la fréquentation de l'autre, et on sent cette satisfaction qui frétille entre eux dans le vol qui les rassemble.

J'ai pris des dizaines de photos de nuages, et aussi, plus curieusement, du sol américain. C'était peut-être à cause de la surprise de le trouver beau. La géométrie et l'harmonie des couleurs m'ont semblé très au-dessus du goût américain. Même New York avait quelque chose d'accueillant. C'est sans doute une question de lumière et d'altitude.

Dans l'aéroport, je me suis donné beaucoup de mal pour essayer de poster une lettre, mais ça n'a pas marché. Ce n'est pas que les gens refusent un renseignement, simplement, ils refusent de l'articuler.

La fille qui m'attendait à Indianapolis était roumaine, et avec elle j'ai pu parler. Elle est ici depuis deux ans. Elle dit que l'Europe lui manque pour acheter des vêtements du genre qu'elle aime. C'est bien ce que je pensais du goût américain.

Dans la chambre, le lit est haut comme un lit d'hôpital. C'est plus facile quand on est obèse, mais je ne sais pas si c'est ça la raison. Il y a une télé, que je tripote par curiosité. Tout est américain. Il faudra s'habituer.
Plusieurs postes sont sous-titrés en anglais. C'est plus facile quand on est étranger, mais ce n'est sûrement pas ça la raison.

Je ne pensais jamais venir ici.
Je n'y pense toujours pas sérieusement.

Mardi 14 janvier

Je me suis retrouvée, à midi, en train de manger une "fast-pizza" (je ne crois pas qu'il y en ait d'autres; la publicité dit: "Vous allez adorer ce que nous en avons fait"), avec ce que j'avais pris pour un thé glacé et qui était en fait un thé chaud, devant un écran de télé géant où l'on voyait des cow-boys, des indiens, des femmes et des enfants menacés.
Mon premier jour à l'université.
L'endroit est plein de ressources alimentaires, récréatives et certainement professionnelles. Plein d'embûches aussi, le temps de saisir la clé du fonctionnement de chaque chose. Ca me fait penser aux casse-tête chinois. Quand on sait, on ne se doute même pas qu'il peut y avoir un mystère, mais quand on ne sait pas, on peut chercher pendant des heures sans prendre les choses par le bon bout. Qui aurait pu deviner que la carte de téléphone ne devait être insérée dans aucune fente d'aucune machine? Qui aurait pu deviner ce qu'était le ZIP CODE réclamé pour commander le développement d'un film? Pour moi, ZIP, ça voulait juste dire que j'étais en train de glisser sur toutes les peaux de banane possibles et imaginables.

Je dors maintenant au quatorzième étage. Le lit est plus bas. Il n'y a pas de télé. L'ascenseur est si lent qu'entre le moment où je décide de photographier le coucher de soleil et celui où j'arrive à ma fenêtre, le ciel a eu le temps de s'éteindre.

J'essaie des boissons inconnues qui sont toutes trop sucrées.

Après avoir téléphoné à Phil, j'avais les doigts gelés. Pour ma mère, j'ai fait le numéro avec des gants. Avec elle, il vaut toujours mieux mettre des gants.

Quand je suis arrivée au département, les cours avaient déjà commencé. Je croyais que c'était demain. J'étais en train de lire Paul Auster avec un dictionnaire dans un divan du bâtiment principal.
Je n'ai rien regretté.

Mercredi 15 janvier

"Tes ivresses, tes tendresses, me manquent déjà", murmure Jean-Louis Murat dans mon oreille. Je n'ai encore écrit que des lettres de voyage, mais il va falloir très bientôt que je lâche des lettres d'amour, même s'il trouve cela excessif, même s'il se demande à qui je m'adresse. On ne peut pas toujours rester digne. Il ne voulait pas que je pleure à l'aéroport.

Il y a beaucoup de Japonais dans ce bâtiment. Tout à l'heure, j'ai pris l'ascenseur avec un Japonais et un aspirateur. J'en conclus qu'il faut s'occuper de son ménage soi-même. Peu de chances que je m'y mette avant de quitter les lieux. Si je passe l'aspirateur cette année, il vaudrait mieux que ce soit à Bruxelles, pour réparer l'oubli de l'année dernière.

Dans la salle de bain, une Japonaise en train d'ôter ses lentilles me salue en déclarant s'appeler Maitrang. Elle loge au fond du couloir à gauche. Je peux toujours venir frapper. Je remercie.
Je n'ai aucune envie de rapprochement. Je commence à peine à savourer ma solitude. Je sens qu'il va m'en falloir une dose massive. Pour tout dire, ce serait encore mieux dans un mas en Provence. L'artifice du séminaire aux USA est tout de même un peu lourd. Me voilà dans un bureau avec des piles d'articles, un dictionnaire et un ordinateur. Je suis sensée réfléchir. Je suis payée pour réfléchir. C'est tellement mieux qu'avant, et c'est tellement plus dur à jouer. Il n'y a qu'au chômage que j'étais bien dans mon rôle. Tout le reste est extravagant.
Le plus gai, c'est encore de regarder la neige tomber, par la fenêtre, toute l'après-midi.

Mon bureau se trouve au n°513 dans North Park Avenue. Au n° 507, il y a le Folklore Institute, et je me demande si je ne serais pas plus à ma place dans ce bâtiment-ci.

Les chewing-gums ont un drôle de goût. Les yoghourts aussi. Les biscuits aussi.
Il n'y a aucune chance que je reçoive une lettre cette semaine.
Je ne sais pas ce que je pense d'être là.
Il y a des corbeaux ici aussi.

Jeudi 16 janvier

J'ai croisé l'un de ces superbes mâles américains à la James Dean, arrêté à la pompe à essence, enlevant ses gants en mouton retourné pour abreuver sa belle voiture. C'était une image tellement facile, et en même temps tellement efficace. Je serais montée s'il me l'avait demandé. Je l'imaginais hocher la tête d'un air entendu, les yeux légèrement plissés sur un regard très sûr, un début de sourire au coin des lèvres.
Ce n'était qu'une image. J'ai passé mon chemin.

J'ai deux clés. Une pour ma chambre, une pour mon bureau. Je n'ai pas d'autre lieu où aller, provisoirement, que ces deux pièces toutes proches dans l'état d'Indiana. J'ai acheté un porte-clé en plastique à l'emblème de l'université. Toute mon appartenance est là, dans ce petit trousseau tout neuf.
L'année passée, à la même époque, j'ai eu aussi deux nouvelles clés. Une chambre et un bureau. J'aime bien que ça change tout le temps, les endroits où je suis tout le temps.

Pendant le cours, un homme mûr m'a saluée très ostensiblement. J'ai répondu d'un sourire chiche, comme je fais quand je veux décourager tout en restant polie. J'ai compris plus tard que c'était l'un des instructeurs et qu'il me souhaitait la bienvenue, comme à tous les étudiants, j'étais la dernière qu'il n'avait pas vue. Comment pouvais-je savoir? Il était assis parmi les autres.

Je commence à prendre quelques habitudes, qui resteront de courtes habitudes. Les endroits qui m'ont éberluée - c'était mardi - j'y passe maintenant comme en terrain conquis. La seule chose qui a changé, c'est que je sais où je vais. Je vais au self-service, ou je vais à la poste, ou je vais à la librairie, ou je vais m'acheter un "chocolate muffin".
Ca change complètement la vie, de savoir où on va.

Vendredi 17 janvier

Dans le quotidien distribué gratuitement sur le campus, on trouve, en très bonne place, la liste des services religieux dispensés dans trente-sept églises de vingt-deux obédiences différentes. On trouve une seule église catholique (confessions le samedi à 4h45 et sur rendez-vous) pour cinq églises baptistes, trois méthodistes, trois presbytériennes, et une volée d'autres dont beaucoup manquaient dans mon vocabulaire. Voir le catholicisme réduit au rang de secte minoritaire m'amuse beaucoup, mais alors ce sont les autres qui m'inquiètent. Ces jeunes gens avaient pourtant l'air sain.

Bob, qui occupe le bureau en face du mien, laisse toujours sa porte ouverte, et par mimétisme moi aussi. Régulièrement, son téléphone sonne, d'une sonnerie métallique à l'ancienne qui me paraît très déplacée, comme s'il regardait de vieux films dans lesquels le téléphone sonne. Il décroche toujours en disant: "Hello, Bob speaking". Après une courte pause, il poursuit toujours en disant: "Hi John", ou "Hi Paul", ou "Hi Sam". Le prénom change mais reste monosyllabique. Au-delà de ça, je ne comprends plus rien, et il n'aurait aucune avance à fermer sa porte.
J'essaie de ne pas le déranger.
J'essaie de ne pas passer pour une idiote.
J'essaie de passer comme une lettre à la poste.

A la poste, j'y passe tous les matins (je veux dire depuis trois jours) pour déposer une lettre. Ca me fait plus de bien que le petit déjeuner. Le samedi, c'est fermé. Que vais-je faire de ma lettre de ce soir?
Je me sens très vulnérable à l'interruption d'un flux qui est comme le filin sur lequel je marche.
Si ces mots ne partent pas vers lui, alors autant me coucher et attendre l'avion.

Samedi 18 janvier

Le samedi, il y a moyen de trouver une place près de la fenêtre, dans la cantine. Tous ceux qui peuvent rentrer chez eux le week-end sont partis. Il faut même appeler pour faire venir une caissière. Quand celle-ci arrive, elle fait de grands yeux en voyant mon dessert et dit que je vais me régaler. Ca me rassure un peu, parce que ça ne me disait rien de bon, cette tranche toute blanche avec une tache rouge au milieu, mais il n'y avait rien d'autre, c'est le choix réduit du samedi. Elle me dit: "Vous verrez, vous reviendrez pour en manger."
Plus tard, juste au moment de mettre la cuiller en bouche, je me suis dit qu'au fond, je n'aurais peut-être pas dû me laisser rassurer par une grosse Américaine aux doigts pleins de bagues, et de fait, c'était à peine mangeable, caoutchouteux et sucré à vous laisser les dents qui grincent. J'étais contrariée, parce que je ne me serais pas attendue à autre chose si cette grosse vache ne m'avait pernicieusement enfoncé des idées fausses dans la tête. Ce qui m'a trompée, je veux dire au départ, c'est que cette chose était parfaitement blanche, laissant imaginer du fromage blanc ou quelque chose de frais, alors que si elle avait été rose ou bleue, j'aurais tout de suite été sûre de son fait. Tout ça pour dire, il n'y a pas de miracles.

Ce matin, j'ai participé à une visite guidée du campus et du centre commercial voisin, avec une partie du groupe de mes cours. Une des filles s'est adressée à moi dans un français dont j'ai cru bon de la féliciter, juste avant de me souvenir qu'elle était malgache et non pas guatémaltèque comme je l'avais pensé d'abord. Qui plus est, elle a fait ses études en Belgique. Elle n'a pas été vexée au point de me rendre la pareille. J'ai été incapable de saisir son prénom. Nahoko, par contre, c'est facile à retenir, mais c'est elle qui n'arrive pas à prononcer mon nom. Elle dort au même étage que moi, et je ne l'avais pas encore vue, ni dans le couloir, ni au cours. Ces petites Japonaises, ça se fond dans le décor.
Carmen, qui elle est bien guatémaltèque, fera le contrepoids question d'être un peu là. Tout le monde a bien noté qu'elle allait se marier au mois de mai et qu'elle s'émerveillait du prix des shampoings. Ce m'étonnait que les shampoings puissent être moins chers ici qu'au Guatemala, mais en fait elle vit en Italie et va épouser un Italien.

Dimanche 19 janvier

Ce bâtiment est vraiment truffé de Japonais. Comment vais-je faire, maintenant, pour reconnaître Nahoko? Et Maitrang?

Il y a des gens que je ne voudrais pas voir nus.
Ce midi, chez Luca Pizza, il y avait une femme dont les énormes mamelles pendaient sous le nombril, visiblement sans le moindre soutien. Elle portait son plateau par-dessus. Quand elle s'est assise, ça roulait sur ses cuisses.
Elle avait acheté un jouet à son gamin - une poupée en latex et ses accessoires belliqueux - et elle a dû passer son temps, tout en mâchant, à lire la notice (elle s'en sortait mieux que son fils, mais il est vrai qu'il ne devait pas avoir trois ans) pour placer les armes au bon endroit: sur les poignets, sur la tête, et il y en avait même aux pieds, des genres de lance-roquettes. Le gamin était fasciné.
Moi aussi.

J'ai mis beaucoup de temps à retrouver les cinémas que Robin nous a montrés hier. C'est une expédition, aussi, de s'aventurer dans ces régions à pied. Maintenant que j'ai trouvé, je me dis que je pourrais m'offrir un film chaque week-end (intensifions l'immersion dans la langue). Mais il semble évident qu'on ne peut pas compter voir apparaître un film potable chaque semaine. J'ai déjà vu la moitié de ce qui était regardable. Je crois qu'il y a aussi un ou deux musées dans le coin.
Ce film - que j'ai qualifié un peu vite de regardable - était moralement correct à un point ridicule. Des gens complètement survoltés mais qui se montrent, avec leurs enfants, d'une patience et d'une docilité grotesques, mettant leur carrière en jeu pour le moindre caprice, et s'excusant encore d'avoir été si peu attentionné. Incroyable, mais peut-être logique que les enfants soient les rois dans une société fondamentalement infantilisante. Quand on prend les adultes pour des enfants, on prend les enfants pour des adultes, et ça fait un gros magma de consommateurs indifférenciés. Il suffit de lire les pubs pour voir quel âge mental on accorde aux gens. On comprend mal pourquoi il y a encore des universités, à moins que ce ne soit pour apprendre à s'orienter dans les zonings commerciaux.
Tous les magasins ont des noms qui se ressemblent, comme Tricks, Nicks, Hills, Clarcks, Dots... Si au bout de quelques mois je n'arrive pas à trouver tout cela familier, c'est que je n'y arriverai jamais.


Lundi 20 janvier

Ce matin, je suis rentrée dans mon bureau après avoir lancé un "Hi Bob!" jovial par la porte voisine. Dans mon esprit, c'était pour rire, mais dans les faits cela collait parfaitement bien à la situation.

Je viens de voir passer une fille avec deux chignons noirs perchés sur le sommet de la tête et deux mèches blondes tombant le long du visage. Elle marchait comme une impératrice fatiguée.

J'ai demandé à Bob de m'aider à récupérer un fichier que Catou m'a envoyé pour que je sache ce qu'ils ont fait en réunion jeudi dernier. Ca ne m'intéresse pas du tout, mais je suis touchée qu'ils pensent à moi.
A midi, j'ai assisté à un colloque, dieu sait de qui ou de quoi, simplement on m'avait invitée à y assister. J'ai écouté aussi attentivement que possible, riant quand les autres riaient. Ca parlait de décision collective, de vote et d'agrégation des préférences. A un moment, pour illustrer son modèle, l'orateur distribue une carte à chacun (d'un jeu de cartes). J'ai eu très peur de ce qu'il allait falloir faire ensuite, parce que je ne sais pas dire pique, ni trèfle, ni carreau en anglais. Ni as ni valet d'ailleurs. Heureusement, il ne s'agissait que de retenir la couleur, et les choses n'ont pas été plus loin. A la fin, il m'a semblé que je me sentais capable de formuler une question. Je l'ai tellement tournée et retournée dans ma tête que j'ai perdu tout le dernier quart d'heure de l'exposé. Finalement, je n'ai pas osé la poser. Elle était peut-être tout à fait hors de propos, et je n'aurais de toute façon pas compris la réponse, mais cela aurait pu contribuer à renforcer l'impression que je m'efforce de donner au sujet de ma participation aux événements. Même si je n'ai pas encore ouvert la bouche jusqu'ici, je mets tout dans la vivacité du regard.
Comme ces colloques ont lieu à midi (il y en aura chaque lundi, si j'ai bien compris), chacun avait apporté son pique-nique, surtout des chips et des oeufs durs, et les odeurs étaient écoeurantes.

J'ai été voir l'usine à vapeur qui chauffe le campus. C'est une grosse fabrique préhistorique perchée sur des montagnes de charbon. La vapeur parcourt le sous-sol pour alimenter tous les immeubles. Partout dans les rues, il y a de petits échappements de fumée, comme si on vivait sur un volcan.

Mardi 21 janvier

Dans le self-service, sortant des cuisines, un homme en vert avec un bonnet comme pour aller sous la douche.

Je suis passée par toutes les humeurs aujourd'hui, de l'abattement à l'enthousiasme. Je pense que c'est typique de la solitude, et surtout de la solitude en voyage, à cause du manque de fiabilité/consistance/prévisibilité/répondant du monde extérieur. On ne peut pas se reposer sur des choses sues. Chaque nouveau détail fait mine de renverser la situation. J'avais déjà senti ça très fort en Ouganda, au point d'en avoir marre de ces revirement continuels, et de décider de ne plus en tenir compte. J'étais là, un point c'est tout; pas besoin d'états d'âme pour compliquer une tâche qui l'était bien assez comme ça. Le hic, c'est qu'il y a toujours un moment où il faut décider: de revenir ou pas, de rester ou pas,... mais laissons ça pour plus tard.

J'aime bien d'être au quatorzième. Je retrouve quelque chose de la fascination de l'avion. Surtout le soir, ça me fait du bien d'être loin du sol.

Dans ma chambre, il y a un téléphone. Sur le téléphone, il y a un bouton qui clignote en permanence. Cela m'agaçait, d'autant plus que ce téléphone ne servirait jamais à rien, pensais-je, et voilà que ce soir il a sonné deux fois. Une sonnerie stridente, comme celle du bureau de Bob. La première fois, c'était Victor, un type que j'avais essayé de contacter pour des cours d'anglais. Ca paraît aberrant, et c'est la dernière chose que j'aurais pensé faire. Mais je ne peux pas supporter l'idée d'imposer ma conversation indigente à des gens qui ont autre chose à faire. Si je paie quelqu'un, il devra m'écouter. Tout ce qu'il m'a dit était très convaincant, sauf une chose. Il veut qu'on se voie chez lui, il viendra me prendre en voiture.
Comment savoir si je dois m'inquiéter? C'est chiant, un monde où tout peut arriver.

Ensuite, c'était Nadia, une autre Malgache. Elle m'offre un livre parce qu'elle l'a en double, comme ça je ne devrai pas l'acheter. Elle était déjà venue me dire bonjour dans mon bureau ce matin, de même que sa copine dont je ne sais toujours pas le nom.
C'est comme ça, je reste seule jusqu'à ce qu'on vienne me trouver. Et le téléphone finit toujours par sonner.

Mercredi 22 janvier

Ce matin, il pleuvait des seaux. J'ai fixé mon capuchon sur ma veste, et je suis sortie. Quand j'ai relevé le capuchon, une fois dehors, je me suis rendue compte que je l'avais fixé de travers, déviant l'ouverture d'un huitième de tour vers la droite. Ca ne m'a pas paru important et j'ai continué, couvrant toute la distance en marchant à l'égyptienne, visage quasi de profil, comme si j'étais perpétuellement sur le point de tourner à droite. A la fin, c'était vraiment fatigant, et pas pratique pour les carrefours.

Après avoir écrit hier à Sylvia que je vivais ici comme dans un ermitage, il m'a semblé en sortir le jour même, par l'intervention de trois personnes. Le soir, j'ai lu vingt pages de Paul Auster, et ces vingt pages exactement, de la première à la dernière, décrivaient une période d'ermitage dans la vie du héros, depuis sa découverte de l'endroit propice jusqu'à sa fuite après avoir tué trois hommes. Je n'ai pas fait le rapprochement tout de suite, mais seulement en y repensant ce midi. Toute retournée par le charme des signes et des coïncidences, je suis entrée dans les toilettes, où je me suis cogné violemment la tête. Encore un peu, et j'aurais pu me demander ce que cela voulais dire. Mais ça m'a plutôt remis les idées en place.

Dans l'ascenseur, une fille m'a fait tout un discours. J'ai souri d'un air approbateur, mais c'est affreux à quel point je n'ai rien compris - pas un mot. Cette fois, pourtant, ça voulait bien dire quelque chose.

Je passe du temps à regarder les couchers de soleil. Je n'ai jamais été aussi bien placée pour les couchers de soleil.

Je suis méchante avec des gens qui sont sûrement très gentils (c'est peut-être pour ça, d'ailleurs). Ce Japonais qui veut me parler tous les soirs, je ne peux pas l'encadrer, c'est plus fort que moi, chaque fois que je le vois j'ai envie de mordre. Il n'a rien fait que demander mon nom et ce que j'étudie et comment était ma journée. J'essaie de me contrôler et d'être aimable, mais c'est irrépressible, il me les casse. Je pressens le pot de colle à cent mètres. Autant rompre tout de suite.
Et si un homme séduisant me posait les mêmes questions? Tu parles que je lui répondrais dans mon plus bel anglais. Mais les hommes séduisants ne posent pas de questions.

Ma voisine de chambre est venue frapper à ma porte. Elle s'appelle Lin. Elle est biologiste. Je dois absolument la prévenir si elle fait quoi que ce soit qui me dérange. J'ai failli lui dire que ça me dérange quand on frappe à ma porte, mais c'était un peu raide. Elle a dit que si sa machine à écrire faisait trop de bruit, elle irait taper ailleurs. Je la vois déjà taper dans le couloir ou dans l'ascenseur.

Jeudi 23 janvier

La première fois qu'il y a eu une lettre dans ma boîte aux lettres, ce n'était pas pour moi, c'était pour chiun-chiun Sang. Avant de voir le nom, j'avais déjà reconnu un courrier administratif. De toutes les façons, déception. La deuxième fois, c'était le petit journal de l'association des résidents du bâtiment. Ils organisent une soirée de bienvenue samedi, with dancing, food and more! La troisième fois, c'était une facture. On me demande 1739 dollars et trois pence. Ca, c'est pire qu'une fausse joie. C'est un vrai coup dur. Mais quand viendront les mots d'amour, nondidjûû???

Ma vie a changé d'allure aujourd'hui. J'ai été manger avec Nadia et Luluna (c'est le diminutif d'un prénom que je n'ai toujours pas compris - à Madagascar, les mots de trois syllabes sont des abréviations).
Le simple fait de parler en français pendant une heure a transformé le décor qui m'entoure, comme si une cloison tombait. Ce monde étrange où je dérive depuis dix jours comme dans un rêve, finalement, c'est aussi un monde où je peux zonzonner comme tout le monde. Cette découverte est presque un désenchantement.
Mais j'aime beaucoup les deux filles.

Nous sommes sorties de Union Building pour aller à la poste. Nous avons pris la porte latérale parce qu'un employé était en train de laver l'une des quatre vitres de la porte pivotante. Mais quelqu'un venant en sens inverse n'a pas fait tant de manières et c'est engagé dans le tourniquet, obligeant le laveur à suivre la porte avec son éponge, en protestant. J'ai pensé à Laurel et Hardy.

Le soir, j'ai mangé avec Luluna, et nous avons été prises d'assaut par un jeune homme blond et dynamique, se présentant comme John dans un français presque impeccable, et nous invitant à rejoindre le cercle des étudiants en français. Ils préparent une grande fête pour le carnaval et mangent ensemble tous les jeudis soir. C'est noté.

Pour finir la journée, j'ai été - si je ne me trompe pas - harcelée sexuellement par Lin. Elle était sur le palier quand je suis sortie de l'ascenseur. Elle s'est répandue en invitations et en compliments déplacés, que j'ai éludés très innocemment grâce au handicap de la langue, puis elle est venue glisser plusieurs petits mots sous ma porte. Je n'ai pas bougé. Maintenant, elle fait des bruits de déménagement épouvantables (je la soupçonne de mettre son lit de mon côté). Après ça, je suis sûre qu'elle va venir s'excuser.

Vendredi 24 janvier

Tant que j'étais isolée, je dormais admirablement bien.
Maintenant, c'est affreux. Les idées qui s'entrechoquent, un vrai snooker dans ma tête. Et le matin, un cinéma stupide pour arriver à me lever. J'ai de nouveau l'esprit occupé (comme on dit d'un pays qu'il est occupé).

Discuté avec Sergio ce midi. La première fois que je l'ai vu, au cours, son visage m'a paru tellement obtus que j'ai cru qu'il n'en touchait pas une. Dans toutes les classes, il y a toujours un ou deux élèves qui sont là pour décorer. Au deuxième cours, il a pris la parole, et j'ai compris mon erreur. Il est parfaitement à son affaire, et certainement bien plus que moi. Du coup, je le vois autrement. Son impassibilité ne traduit plus le vide, mais la concentration. Il est calé en politique, et j'ai bien du mal à camoufler mes lacunes. En fait, c'est sans espoir, je n'ai même pas su lui dire quel était le parti au pouvoir en Belgique. Plus tard, je me suis lancée dans des explications fumeuses sur des questions de succession dans la famille royale, je me demande bien pourquoi.

En rue, j'ai sursauté à cause d'un drôle de bruit dégringolant du tronc d'arbre que j'étais en train de dépasser. Je me retourne et je vois un gros écureuil arrêté sur le sol, à quelques pas de moi. On s'est regardé dans les yeux. J'ai mis toute la sympathie possible dans ce regard. L'écureuil est remonté sur le tronc, me regardant parfois à gauche, parfois à droite.

J'ai pris mon premier cours avec Victor. C'est un grand type presque gros, au crâne rasé, deux boucles à chaque oreille, et autant de bagues à chaque doigt, dont certaines limitées à la phalange supérieure. Il portait un T-shirt jaune vif surmonté d'une singlet rouge trop étroit à l'emblème de l'université. Il m'a emmené chez lui, qui n'est pas plus grand que chez moi, une seule pièce, mais avec un bordel monstre. Sa bibliothèque est toute petite (cent livres à tout casser), mais elle n'est composée que de philo (le type est licencié en philo): beaucoup de Nietsche, et puis Hume, Locke, Hobbes, Platon, Descartes, Rousseau, et quelques titres sur le bouddhisme. Sur l'armoire, à côté de la télé, un crucifix et un bouddha.
Victor s'est mis à me raconter sa vie, en commençant par ses arrière grands-parents, juifs russes émigrés en Argentine vers 1850 (je serais bien en peine de lui rendre la pareille, je ne sais rien de mes arrière grands-parents). Il a un frère et une soeur beaucoup plus âgés. Quant à lui, sa naissance n'avait pas été programmée (ce n'est pas le genre de choses que je dirais dans les dix premières minutes où je rencontre quelqu'un, mais bon, il explique tout très consciencieusement, comme s'il récitait son pedigree).
Victor a continué à parler d'une voix très forte, pendant une heure, et je me suis demandé s'il considérait que ceci était un cours ou simplement une présentation de son personnage, mais à la fin il m'a fait payer, donc j'ai su que c'était un cours. Après son histoire personnelle, il m'a parlé de l'histoire des Etats-Unis, de la politique américaine, de son admiration pour Clinton (le président le plus intelligent du siècle), des problèmes raciaux et sociaux, qui sont réels, mais qui n'empêchent pas les Etats-Unis d'être le seul pays où il veut vivre, parce que la liberté y existe. C'est lui qui m'a demandé ensuite quelle était ma religion et si j'étais fiancée avec mon boy-friend, mais passons sur la contradiction.
A 32 ans, Victor est toujours étudiant. Il fait des petits boulots de journaliste et d'animateur sur une station de radio de musique classique. Il pense qu'il voudra bientôt (vers 38 ans) fonder une famille et chercher un boulot; il est conscient qu'il faudra enlever les bagues et les boucles d'oreilles (nouvelle contradiction). J'étais fascinée par son mélange de vraie intelligence et d'esprit critique, et puis des clichés comme des montagnes. Il aime bien l'Europe ("Vous avez de beaux châteaux"), mais tout y est figé. Aux USA, n'importe qui peut devenir président.
C'est vrai que chez nous, on demande au moins qu'il sache lire et écrire.

Quand je suis rentrée, je me suis plongée, d'un geste un peu désoeuvré et sans bien y réfléchir, dans la contemplation de la photo de Phil, qu'il ne sait pas que je possède, et que j'ai emmenée d'un geste un peu désoeuvré et sans bien y réfléchir, pour le cas où j'aurais besoin de me remémorer son visage, on ne sait jamais; bref cette photo se trouve depuis quelques jours sur l'étagère - depuis que je l'ai retrouvée (sans la chercher) dans une pile de papier - et je ne l'avais pas encore attentivement regardée. Cet oubli est maintenant réparé.
Réparé à un point qui a failli me faire peur. J'ai contemplé son visage et particulièrement son regard, qui n'a pas tardé à "sortir" de la photo et à m'hypnotiser, je ne pouvais plus m'en détacher, j'étais tout à fait comme Mowgli devant le serpent Ka, j'étais si fort avec lui que j'étais hors de moi, empoignée, transportée, réduite en poudre.
Quand je pense, au moment même où son image m'ensorcelait, il devait être en train de dormir avec son bonnet sur la tête.

Je parcours le journal. On a trouvé un dentier dans un cinéma du centre commercial. On peut le réclamer au 339-1134.

Samedi 25 janvier

Depuis cette histoire, avec Lin, elle fait trois fois plus de bruit qu'avant, quand elle rentre dans sa chambre, pour que je sache qu'elle est là. De mon côté, j'en fais trois fois moins, pour qu'elle ne sache pas que je suis là. Je marche aussi beaucoup plus vite dans les couloirs, aussi.
Il faut encore éviter le Japonais qui va me demander comment était ma journée, et Joseph, qui se plaint de ne pas me voir chaque fois qu'il me voit (au cours). Autant dire que le bâtiment est miné.

J'ai fait la grasse matinée. C'est une bénédiction, tous ces week-ends qui s'offrent sans la moindre concession, pour celui-ci pour celui-là, un peu à droite, un peu à gauche. Non, tout est pour moi. Je me sens, au début de la journée, comme un enfant à la tête d'un royaume.

Je pars en expédition vers les magasins, avec ma petite liste de commissions en poche. Il neige à gros flocons paresseux. J'ai enroulé mon écharpe autour de la tête, par-dessus les écouteurs. J'avance dans les petites rues résidentielles, bercée par la voix rocailleuse d'Arthur H.
Un verre de vin
Je me sens bien
J'ai oublié
Tous nos chagrins
Au petit matin en sortant
J'ai dépensé tout mon argent
Pour acheter aux enfants
Un énorme diamant
Je te le clouerai sur le front
Qu'il t'illumine jusqu'au printemps

Les écureuils sont tout à fait courants dans le coin. De grands écureuils roux qui gambadent d'un tronc à l'autre à petits bonds rapides. Cette promenade est un plaisir extraordinaire. Un moment de grâce. Une expérience mystique. J'aime me sentir aussi heureuse toute seule au milieu d'un continent inconnu. Je pense avec un frisson de dégoût que j'aurais pu me trouver ici avec Lin, ou avec Luluna, ou avec Sergio, et que j'aurais été privée de ce plaisir si violent. J'éprouve le regret de me diriger vers les magasins, alors que je pourrais rester dans cette espèce de dérive qui me drogue légèrement. Mais bientôt mon walkman émet des bourdonnements inquiétants, puis le son faiblit et s'évanouit tout à fait. Piles mortes.
Dans une librairie, je cherche un album pour coller mes photos. Je veux être sûre de la dimension. La vendeuse m'apporte une latte, graduée en pouces. Combien ça peut faire, onze pouces?
Finalement, j'en prends un plus grand, pour être sûre. En réalité, il est aussi plus beau, mais j'étais réticente parce que la couverture, un dessin de Léonard de Vinci, était trop loin d'évoquer le sujet. Pour un album-photos sur les USA, il aurait fallu quelque chose de moins profond - dans le temps et dans l'esprit - Andy Warhol ou Pollock par exemple. Finalement, j'ai cédé en lisant que le dessin se trouve au Metropolitan Museum (argument en forme de pirouette). C'est plutôt une page de croquis, intitulée "Etudes pour la sibylle libyenne".

Je me dépêche pour arriver au cinéma à l'heure. Le film vient de commencer. Les premières images sont très sombres, et je me dirige à l'aveuglette vers les premiers rangs, pour être sûre de trouver une place libre. Au moment de m'installer au bout d'une rangée, j'entends une protestation qui s'élève de l'obscurité. J'allais m'asseoir sur les genoux de quelqu'un. Je me confonds en excuse et je bats en retraite, attendant qu'il fasse plus clair pour repérer une place libre dans la salle qui est presque pleine.
Ce film, était tellement solennel et mélo que j'ai fini par pleurer. Je ne pouvais pas en croire mes yeux, il fallait que je lutte pour ne pas sangloter. Etait-ce seulement le film (largement débile), ou un brutal accès de solitude, ou une prise de bec avec la mort? Toutes ces scènes d'enterrement, ça me va si loin. N'importe quel enterrement, c'est la mort en avant-première, animal nerveux qui piaffe de plaisir à l'idée de dissoudre l'univers.
Ce qu'il y a de poignant dans un deuil national, c'est que le désespoir de millions de personnes ne change rien à rien. La fille, elle est morte un point c'est tout.

Mangé dans un fast-food mexicain dont j'espérais du bien. Ce n'était pas grand-chose. A part les nachos, ils ont surtout des hot-dog. En promotion: le Chicago Classic ("faites confiance aux traditions"), agrémenté de cornichons, piments, concombres et tomates. Sur une autre affiche: "mangez un hot-dog d'un quart de livre et payez seulement 25 cents de plus". Combien ça peut faire, un quart de livre?

Les calendriers sont en chute libre. 50% de réduction la semaine passée, 75% cette semaine.
J'ai vu un magasin où on ne vend que des bibles et des trucs du genre. Déjà le deuxième. Ca s'appelait "Paradis".

En déballant l'album-photos, je reste en admiration devant les croquis de Léonard. Ca me donne une violente envie de dessiner.

Victor m'a conseillé d'"ouvrir mes voyelles". En gros, il veut dire remplacer toute les voyelles par un son unique et nasillard, comme quand on grogne de façon inarticulée, par exemple quand quelqu'un essaie de vous réveiller, et qui se situe quelque part entre "an", "in" et "ê". Moi, j'appelle ça fermer les voyelles (au sens où on ferme boutique).

Je ne pense pas qu'il y ait une distribution de courrier le samedi. Je regarde quand même dans ma boîte, à tout hasard.
En tout cas, s'il y en a une, il n'y avait rien pour moi.

Au sous-sol, la caissière me demande: "Vous venez d'où? - De Belgique - De Belgique? Je crois que c'est la première fois de ma vie que je vois quelqu'un qui vient de Belgique!"
Serais-je si loin de chez moi?

Dans le couloir, je croise une Japonaise qui me salue. Ca doit être Maitrang, mais je n'en suis pas sûre. C'est-à-dire, je suis sûre que je ne sais pas du tout qui c'est, mais seules Nahoko et Maitrang connaissent mon nom (que je sache), or Nahoko loge au début du couloir et celle-ci vient du fond du couloir. Cqfd.

Je regarde encore l'album-photo resté sur le bureau. Rien ne symbolise mieux pour moi l'existence d'un espoir (au sens le plus large) que ce trait patient qui recompose le monde sur le papier. J'imagine la main, le regard, la vie extraordinaire tournée vers la connaissance et la beauté. Qu'est-ce qu'un type comme Léonard de Vinci a pu faire de plus moche dans sa vie? Ce n'est pas dit dans le croquis.

Dimanche 26 janvier

Méthode pour se lever.
Se rendormir aussi souvent que possible. A ce moment, les rêves affluent. En profiter.
Quand on est décidément réveillé, jongler tranquillement avec toutes sortes d'idées agréables, soupeser tout ce qu'on pourrait faire pendant cette journée entièrement disponible, jusqu'à ce que l'une de ces idées deviennent vraiment irrésistible, et qu'il faille se lever pour le plaisir d'écrire une lettre, ou de finir un chapitre, ou de trier ses photos.
Prendre le petit déjeuner les pieds sur la table, en regardant l'absence de tout mouvement sur le campus.
A la radio, Miles Davis joue "Ascenseur pour l'échafaud". Comme c'est très doux, alors que c'est une trompette, c'est beaucoup plus doux que si c'était un instrument naturellement doux.
On est BIEN.

Mes yeux tombent sur la sibylle libyenne. Finalement, il y a quelque chose qui ne va pas. Son torse est trop court, et sa colonne vertébrale trop rectiligne, vu la position de torsion des épaules par rapport au bassin. Et puis le pied, posé sur trois orteils, il n'est pas tassé par le poids du corps comme il devrait l'être. Et je me demande si la tête n'est pas un peu trop petite.

Il neige au lieu de faire beau.

Mangé avec Sergio, qui se demande, en regardant autour de lui, comment ce pays peut être le plus puissant du monde.
Il m'a raconté que Bill Clinton, après sa réélection, avait l'intention de fêter ça par un grand show de trente millions de dollars. Il a renoncé au dernier moment à cause des rumeurs de gaspillage. Il était prévu qu'on distribue des sucettes portant le slogan "Le pays indispensable".

J'ai croisé Lin en rentrant dans ma chambre. Elle sentait l'ail et avait l'air toute défaite.

Quand j'ai contemplé la photo de Phil, l'autre soir, il y avait la fascination pure et brutale de son regard, mais il y avait aussi beaucoup d'autres choses en même temps. Il y avait au moins trois faisceaux d'idées simultanés.
Le premier, c'était que si en ce moment-même il était mort, ou bien qu'il ne m'aimait plus (ce qui revient au même), je serais en train de m'abîmer dans une vénération illusoire, ce qui est une idée insupportable. Or rien ne me permet de savoir où il est, ce qu'il fait, s'il m'aime encore, et je déteste cette hypocrisie des photos qui vous ancrent dans un point fixe du passé tout en imposant un irrésistible sentiment de vérité instantanée.
Le deuxième concernait la nature de ce point fixe du passé, qui était justement passé au point de remonter à une époque où ne nous connaissions pas. Cette photo a été prise il y a plusieurs années, par sa copine du moment, et il est très équivoque de se sentir à ce point en état de communion avec quelqu'un qui, précisément, ne vous connaît pas.
Le troisième avait trait au passage du temps sur ce visage que je connais bien mais qui n'est plus identique à ce qu'il était sur cette photo. J'ai été "vexée" à l'idée que j'avais "manqué" des années où il était plus lisse, plus frais, plus intact. Je me suis sentie spoliée de ce qu'il avait donné à d'autres, alors que rien ne m'empêchait de le rencontrer cinq ans plus tôt, sauf le hasard. Je n'aime pas que toutes les choses si importantes dépendent de trois fois rien.

A 17h30, Lin est venue frapper à ma porte pour m'inviter à dîner avec elle. J'ai décliné (c'est le cas de la dire).
De toute façon, dîner au milieu de l'après-midi, c'est une drôle d'idée.

J'ai reçu le premier signe de vie de Phil, un E-mail par un ami interposé. Il dit qu'il reçoit régulièrement mes lettres et que c'est très gai.

Au moment où je lisais ce message, sur l'ordinateur qui se trouve dans le hall du sous-sol, je vois passer Sergio en nage. Vu l'heure et le climat, il ne pouvait s'agir de jogging. Peut-être avait-il déniché un escalier pour égrener plus sportivement les quatorze étages? C'était presque ça. Il avait déniché une salle de fitness dont il me conseillait fortement la fréquentation. Je dois avouer que les marques de l'exercice physique récent lui donnaient une présence charnelle inattendue et pas dénuée d'attrait. J'ai pensé à la beauté du corps de l'homme en train de baiser (l'homme en général, à travers cet homme particulier). Il m'a interrogé sur mon courrier. J'ai dit que je répondais à mon boy-friend, il m'a parlé de sa girl-friend, et tout est rentré dans l'ordre.

A la première lecture, j'ai souri qu'il trouve ça "très gai". Mais après avoir lu et relu dix fois le message, je me suis demandé si "très gai" ne serait pas précisément l'expression qu'on emploierait si on voulait simplement se montrer poli. Par exemple, si mes lettres l'encombrent et qu'il les lit distraitement, mais qu'il ne veut pas me vexer, est ce qu'il dirait: "Je reçois régulièrement tes lettres et c'est gai"? Non, bien sûr, il dirait: "c'est très gai", parce que c'est le moins qu'on puisse dire. C'est un peu inquiétant, mais ne nous affolons pas. Il m'annonce des lettres (DES lettres!), peut-être que j'y verrai plus clair.

A minuit quart, Lin est venue glisser un papier sous ma porte. Enfin, quelqu'un est venu glisser un papier sous ma porte, et ça ne pouvait être que Lin. Comme j'avais de nouveau l'esprit bien occupé, je ne dormais pas, mais je ne voulais pas lui faire le plaisir de me montrer curieuse (pour le cas où elle épierait ma réaction), et j'ai fait comme si je dormais. D'ailleurs, j'étais loin d'être curieuse, seulement exaspérée.
D'autant plus exaspérée que je me préparais précisément à me relever pour aller faire pipi, et que cela m'aurait maintenant obligée à prendre connaissance du papier, et qu'elle le sache, à cause du bruit, et qu'elle me saute peut-être dessus, et nom de Dieu quelle emmerdeuse. Je ne pouvais pas imaginer me trouver séquestrée dans ma propre chambre par peur de la voir, et obligée de serrer les jambes toute la nuit. Je ne pourrais jamais dormir comme ça.
Finalement, j'ai cédé à une idée un peu déplaisante mais performante sur les deux tableaux, c'était de faire pipi dans un gobelet (j'ai heureusement une réserve de gobelets en plastique auxquels je ne pensais pas attribuer cet usage).
J'ai glissé le gobelet dans un coin du placard et je me suis endormie plus ou moins rapidement.