INEDITS




UN ANGE PASSE

Roman - Premières pages


ZOE

Chers parents,

Aujourd’hui, samedi 11 octobre 2003, j’ai avalé un tube de Lorazepan.
Je ne trouve pas de meilleure solution pour supprimer l’angoisse qui m’étouffe. Quinze ans est paraît-il un âge magnifique. Pas pour moi. On me parle de la joie et de l’insouciance de la jeunesse ; je ne vis que doute, aversion et angoisse. Si, comme vous le dites, cela empire avec l’âge, jamais je n’en supporterai davantage. J’éprouve un dégoût profond pour cette société où je découvre chaque jour plus de massacres, de crimes, de corruption, de bassesses et d’hypocrisies.

Je n’ai même pas tremblé en avalant les pilules. J’y pense depuis si longtemps. Je n’ai aucun regret, si ce n’est celui de vous faire de la peine. Vous êtes les seuls que je suis triste de quitter. Vous m’avez offert une enfance magnifique, pleine de joie et de surprises. Vous m’avez ouvert l’esprit, vous m’avez appris à voir autre chose que le quotidien. Si je mets fin à mes jours, ce n’est pas à cause de vous mais à cause de ma lâcheté, de ma faiblesse incurable.
Je porte en moi un petit moteur qui quand tout va bien fonctionne à merveille, mais dès la moindre difficulté pousse des cris, s’affole et explose. C’est un mal qui me ronge. Angoisse, réactions disproportionnées, pleurs, stress… La peur n’est pas une planète habitable.

Si je ne supporte pas la vie, si je ne trouve pas ma place dans cette société détestable, n’est-il pas normal que je veuille la quitter ? N’est-il pas normal de refuser un cadeau empoisonné ? Vous, adultes, avez profité, utilisé au maximum ce monde qu’on vous avait légué, sans vous soucier de ceux qui vous succéderaient. Vous avez oublié que la Terre ne vous appartenait pas, mais qu’au contraire vous lui apparteniez. Vous avez fabriqué une société du profit, de l’égoïsme, de la bêtise, où chacun ne pense qu’à s’empiffrer. Quel enfant voudrait y entrer ?

Les médicaments agissent. J’ai du mal à écrire et à rester droite. Je tremble de partout… Cette longue attente de la mort ressemble au fond à la vie. Au moment de mourir on pense à sa famille. On se demande si on a bien fait. Est-ce qu’on ne s’est pas trompé ?

CHRISTINE

Lundi 13 octobre 2003

Je n’ai trouvé la lettre que le lendemain.
Quand nous sommes rentrés samedi, Zoé est descendue pour dire bonsoir. Elle avait l’air bizarre, mais je n’ai pas vraiment cherché d’explication. Je ne veux pas être une mère qui épie sa fille. Je lui ai demandé si elle voulait dîner avec nous, elle a dit qu’elle avait déjà mangé, et puis elle est remontée. Je n’ai pas posé de questions.
Ce n’est que trois heures plus tard.
Je suis montée pour l’embrasser avant d’aller me coucher. Elle dormait, toute habillée sur son lit. Pas moyen de la réveiller.
Alors j’ai vu le flacon ouvert à côté du lit.
Mes somnifères.

Aux urgences, on lui a fait un lavage d’estomac, mais si plus de trois heures s’étaient écoulées les molécules se trouvaient déjà dans le sang. Tout dépendait de la dose qu’elle avait prise.

Le lendemain, elle ne s’est pas réveillée. J’ai appelé son père. Il est venu. Il a pleuré. J’ai pleuré. Chacun d’un côté du lit. Effondrés, comme si le diable en personne, qui n’a jamais existé, venait de surgir devant nous, grimaçant et chargé de grelots. Zoé s’agitait. Le soir, elle a serré ma main dans son sommeil.

Ce matin, elle s’est réveillée, le visage plissé comme une noix. Elle a pleuré sans rien dire, cachée dans mes cheveux.

Ma fille, à qui j’ai laissé toutes les libertés, a pris celle de mourir.

La lettre se trouvait sur son bureau. J’en ai pris pour mon grade. Comme adulte, comme être humain, et même si j’étais Dieu, j’en aurais pris pour mon grade. Du haut de ses quinze ans, elle s’adresse aux grands et elle leur dit : vous êtes des monstres. Je pense à un oisillon qui aurait à peine percé sa coquille et qui décide : non. Aller dehors, non. Trop malsain.
Est-ce d’avoir une enfance dorée qui vous rend à ce point impressionnable ?

A la maison, le quotidien semblait grippé. Accrocher son manteau au portemanteau. Mettre les assiettes sur la table. Réchauffer de la purée pour quelqu’un qui veut mourir. Est-ce qu’elle va pouvoir jouer la scène du dîner ? Va-t-elle penser que son geste, en plus d’être raté, est finalement dérisoire, s’il ne parvient même pas à modifier le rituel du dîner ?
Mais quoi ? Est-ce mieux de s’asseoir en vis-à-vis et de la soumettre aux questions et aux larmes ?

Elle ouvre son courrier. Des lettres venant d’Afrique. Elle aime avoir des correspondants étrangers. En voilà cinq ou six d’un coup, principalement des Togolais qui s’expriment comme des ministres. Nous épiloguons sur leur littérature, comme si de rien n’était, mais l’insouciance sonne faux. J’ai peur de la heurter en l’obligeant à parler. J’ai peur de la heurter en ne lui demandant rien. J’ai peur de la heurter quoi qu’il en soit. J’ai peur.

++

Mon père a appelé ce matin. Maman a eu un malaise dans la nuit de samedi à dimanche et on l’a hospitalisée. De fortes douleurs au niveau du cœur. On craint l’angine de poitrine. La crise est passée grâce aux piqûres mais il faut faire des examens. J’ai promis de venir la voir demain.

De fortes douleurs au niveau du cœur… Le soir même où sa petite-fille se suicide… Ma mère a-t-elle vraiment ce genre de connexion-LÁ avec la chair de sa chair ?
Je lui reproche toujours de s’occuper trop de nous mais qui sait, ce n’est peut-être pas entièrement volontaire. Elle ne s’occupe pas de nous. Elle réagit, comme le premier maillon d’une chaîne quand les autres s’agitent.
Mais non, je commence à débloquer.
Je chasse l’idée.

ZOE
Mardi, quatorze octobre 2003

Voilà, c’est fait. Une TS, comme disent les médecins. Ils disent TS comme on dit TV ou TGV. Pour faire moins grave, sans doute. Mais est-ce si grave de mourir ? Petite, je hurlais de douleur à cette idée, et aujourd’hui j’ai voulu prendre le raccourci. Qu’y a t-il de tellement changé en moi ?
Enfant, on croit que jamais rien ne pourra vous arriver. Papa et Maman sont là qui veillent à tout et vous protègent. Ils préparent à manger, ils font les clowns, ils savent où vivent les licornes. J’ai grandi dans un monde merveilleux. Son seul défaut : être faux. Le passage au monde réel est au-dessus de mes forces. Découvrir la société me fait vomir. Tout n’est que prise de pouvoir, partout on tue, on vole, on ment…. J’ai le trac du gibier lâché dans un village de braconniers.

Avec les somnifères, j’ai mis ma vie entre les mains du hasard. A-t-il choisi la bonne voie ? J’en doute fort. L’enfer – c’est lui que je voulais suicider – n’a pas fermé les yeux une seule seconde, et ma situation n’a pas changé : je suis toujours là, triste et mélancolique. Péniblement je note ma vie qui n’a aucun intérêt. Relire ce journal me fait honte. Je n’ai pas le droit de pleurer à la place d’enfants qui sont bien plus malheureux que moi.

Je suis restée deux jours à l’hôpital. Les médecins voulaient me garder pour entamer une thérapie. Mais comment soigner la peur de vivre ? Pourrai-je un jour être heureuse, apprécier le temps qui passe sans flipper ou culpabiliser ? Maman a préféré me ramener à la maison. Elle veut oublier ce qui s’est passé pour tout recommencer à zéro. Mais oublier, on ne peut pas, les faits sont là. Il faut qu’elle sache à quel point je me sens mal. Je ne regrette pas mon geste mais je regrette de lui avoir fait mal car elle ne mérite pas de souffrir. Devant moi elle sourit, elle dit que ça passera mais je sais bien qu’au fond, elle est démunie et les larmes séchées se lisent sur son visage.

Papa est tombé de beaucoup plus haut. Il ne savait rien de la tristesse qui me rongeait depuis si longtemps. Je ne lui en avais pas parlé, et il n’a rien remarqué. Une immense détresse creusait son regard, un besoin d’explications que j’ai essayé de combler sans y parvenir. Il ne me comprend pas. Pour lui, attenter à sa vie n’est concevable que si l’on est malheureux, et dès lors qu’on a de quoi manger, on doit être heureux. Je trouve que c’est une bien maigre définition du bonheur, mais apparemment ça lui suffit. Papa est un homme qui marche – au propre et au figuré – quelles que soient les circonstances. Toujours dans l’action et de bonne humeur. Il aurait pu me transmettre la recette, plutôt que ses cheveux roux rebelles et ses doigts de pieds carrés.

CHRISTINE

Mardi 14 octobre 2003

A l’hôpital, je trouve ma mère en plein travail. Son air d’institutrice appliquée. Elle doit remplir des fiches pour commander ses repas. Ça l’amuse. Pain brioché ou pain prairie ? Regarde, ils ont de la glace comme dessert. Non, maman, c’est un glacé, une pâtisserie.
Elle me raconte sa nuit terrible. Elle a cru mourir. Ne pouvait plus respirer. L’ambulance est arrivée en dix minutes. Le cardiologue de l’hôpital a déjà établi que ce n’est pas une angine de poitrine. L’hypothèse la plus grave est donc écartée. Malgré moi, je pense : c’est peut-être parce que Zoé est sauvée qu’elle se sent mieux. Je me tais. Impossible de lui expliquer. Ce n’est pas le genre de personne capable de comprendre un suicide. Elle a connu la guerre - sa soif d’avenir est chevillée au corps pour toujours.

J’ai pris deux jours de congé pour rester avec Zoé. Nous avons beaucoup parlé. Nous avons aussi passé des heures à ne rien dire, allongées sur son lit. D’après elle, je savais bien qu’elle songeait au suicide. Je cherche à rassembler des indices concrets. Elle avait des doutes et des appréhensions, mais qui n’en a pas à quinze ans ? Elle était stressée pour l’école, mais ce n’est pas une raison de mourir. Quand je la trouvais couchée par terre à écouter de la musique, je me disais que c’était le spleen de l’adolescence. Je ne voyais pas nécessairement le tube de somnifères. Et même en le voyant, je n’y croyais pas encore, pas plus que si elle avait tué un prof avec un revolver.

Je me croyais sensible et attentive, malgré mon emploi du temps épouvantable. Je ne suis pas de ces mères qui ne voient pas leur gosse s’enfoncer dans la drogue ou la délinquance. Mais il ne s’agit pas du tout de ça. Zoé est exemplaire. Un amour de gamine. Joyeuse, affectueuse, intelligente – personne ne peut la voir sans fondre de sympathie. Pleine de vivacité et d’énergie. Et tellement plus sérieuse que moi à son âge. Elle affiche des principes moraux intraitables. N’envisage l’amour qu’à la Tristan et Iseult. Travaille pour l’école à s’en rendre malade. S’insurge contre n’importe quel mensonge, tricherie ou injustice. Se dit attirée par la vie monastique. J’avais peu de raisons de la croire menacée par la défonce ou la débauche. Mais le risque était à l’opposé. Dans la pureté et l’idéalisme de son petit cœur de beurre.
Sa vie quotidienne, c’est plutôt du velours. Amour et confort à la maison, copains et activités de tous les côtés. Elle n’a jamais connu qu’un seul gros couac : la séparation entre son père et moi, quand elle avait sept ans. Mais c’était sans disputes ni déchirements - nous sommes même restés amis - et elle ne peut se plaindre d’aucun tiraillement à son sujet. Nous l’aimons et l’hébergeons également tous les deux. Combien d’enfants grandissent encore entre leurs deux parents ? Je refuse de culpabiliser à ce sujet.

ZOE

Mercredi, quinze octobre 2003

Je suis fatiguée en permanence, mes gestes sont lents, j’ai du mal à enchaîner des mouvements pourtant simples. Aujourd’hui, deux assiettes m’ont échappé des mains et se sont retrouvées en mille morceaux sur le carrelage. Maman est accourue pour tout ramasser sans me faire de reproches. Je comprends à peine ce qu’on me dit, tout me semble difficile et insurmontable. Pire qu’avant. J’ai peur d’avoir détraqué une case dans mon cerveau.
Mais il paraît que c’est normal, il faut du temps pour surmonter l’effet des médicaments. Maman a fait venir le médecin. Il a été très compréhensif et ne m’a pas jugée. En partant il m’a dit : « Accroche-toi à la vie Zoé, car le monde a besoin de personnes comme toi. » Ces mots tout simples m’ont remonté le moral. Me suggérer que j’ai un rôle à jouer, moi qui me sens plus faible et inutile que le dernier petit moucheron…

Louis est venu me voir tous les jours. Mon geste l’a beaucoup alarmé. J’ai senti l’effet positif de sa présence. Lui et moi sommes si différents et si proches à la fois. A mon âge, il paniquait aussi, m’a-t-il dit. Mais sa passion pour la mer lui a permis de reprendre goût à la vie. Lorsqu’il parle de l’océan, ses yeux s’illuminent. Il m’a montré des photos qu’il a prises dans la mer des Caraïbes cet été. Il a nagé au milieu des dauphins, et il a vu des raies manta, énormes et ondulantes. Il trouve dans toutes ces merveilles une raison de vivre et de faire des projets. Il faut donc une passion pour oublier tout le reste ?

Maman a pris congé, ainsi nous nous retrouvons à deux, comme quand Paul n’était pas encore là. Elle me fait les plats que j’aime bien et regarde avec moi mes films préférés. On se croirait en vacances. Si seulement j’étais joyeuse, je pourrais en profiter. En plus, Mamy est à l’hôpital depuis quatre jours, quelle bizarre coïncidence, elle qui n’a jamais rien eu. Maman ne me l’a dit qu’aujourd’hui. Elle ne voulait pas ajouter à mes soucis.
Beaucoup de copains m’ont téléphoné pour prendre de mes nouvelles. Cela m’a fait un bien fou de savoir qu’on pense à moi. Mais bien sûr, je ne leur ai rien dit. Je suis malade, une simple grippe, rien de plus.

CHRISTINE


Mercredi 15 octobre 2003

C’est la saison des appels au secours. J’ai reçu une lettre, datée du samedi 11 octobre, provenant d’une jeune femme que je connais à peine. Une certaine Bénédicte, qui habite à Caen, et qui avait participé à une journée de recrutement-éclair organisée par mon cabinet l’an dernier. Pendant les cinq minutes qui lui étaient imparties pour se présenter, elle m’avait parlé de sa solitude et de son dégoût de la vie en lieu et place de ses qualifications professionnelles. Plutôt que de devenir désagréable, j’avais eu cette inspiration soudaine de lui offrir le roman que je venais de terminer dans le train. Elle m’avait ensuite écrit une lettre alambiquée, pleine de fautes et de biffures, pour exprimer sa reconnaissance et l’étendue de son malheur. Je l’avais rangée dans un tiroir sans y répondre. Je ne me sentais pas du tout d’humeur à consoler les âmes en peine. Aujourd’hui, elle m’écrit à nouveau, et l’impression que j’en retire est tout autre. Sa lettre s’ajoute à la logique présente – car le moment est venu, semble-t-il, de m’immerger dans les bons sentiments. Puisque je fais déjà la navette entre deux affligées, je pourrais aussi bien en écouter une troisième. Son malheur fera une voix de plus dans notre petit concert et nos lamentations n’en seront que plus riches. Elle écrit : « Je n’aime pas la vie, je me force. La lecture m’aide beaucoup, j’adore les mots. » Etrange, cet état d’esprit, qui aime ce que la vie a produit et pas la vie elle-même. On pense au chien qui lèche l’écuelle et mord la main du maître. Je vais lui écrire un petit mot.
Et puisqu’on en est là, je devrais peut-être m’arrêter pour de bon et opposer toute ma surface aux événements qui se présentent. Il y a un temps pour surfer, et un temps pour affronter. Je sens germer en moi une idée bizarre. Zoé peine à trouver un sens à la vie. Je pourrais y réfléchir avec elle. Après tout, je n’ai pas beaucoup progressé moi-même sur cette question, depuis mes quinze ans. Je me souviens d’avoir éprouvé la même détresse et la même haine pour un monde qui piétine toute détresse. Puis, j’ai trouvé le moyen de jouer un rôle assez utile, dans un domaine assez intéressant, et l’angoisse s’est tenue tranquille dans un placard. Mais aujourd’hui, ma fille me fait violemment savoir que je ne lui ai pas fourni de réponse satisfaisante. D’accord, prenons ses reproches au sérieux.
Je sais que beaucoup d’adultes hausseraient les épaules. Le sens de la vie, bah, on finit par s’en passer. Il vaut mieux ne pas se prendre la tête. Vivre la vie comme elle vient. Récolter les petites satisfactions du quotidien sans chercher plus loin. Mais si je me réfugie dans ces pirouettes, ou ces pis-aller, Zoé va rester mal et me le cacher définitivement. La prendre au sérieux, oui, c’est la moindre des choses.
Je vais lui proposer une sorte de recherche que nous mènerons à deux sur le bonheur. Nous ferons des exercices d’introspection et d’imagination, ainsi que des lectures… Et pourquoi ne pas demander à Bénédicte de se joindre à nous ?

Zoé a aussi son journal pour l’aider. Elle le tient depuis qu’elle sait écrire. Contient-il le secret de son geste absurde ? Elle ne prend pas souvent la peine de le cacher. Il traîne sur son lit ou par terre. Un jour je lui ai demandé si elle n’avait pas peur que je le lise en son absence. Elle m’a dit : « Je sais bien que tu ne ferais jamais une chose pareille », sur un ton qui n’admettait pas le doute. Il est vrai que Zoé est d’une droiture congénitale, ce qui n’est pas mon cas, mais je ne crois pas qu’elle puisse le concevoir. Depuis lors, je suis retenue par l’estime où elle me tient autant que par mes propres scrupules. Ceux-ci suffisent, pourtant, car je me souviens combien il est affreux d’avoir une mère qui se croit sincèrement chez elle dans les armoires et les pensées de sa fille.

Je suis retournée au bureau, mais sans parvenir à reprendre le collier. Toute question d’ordre professionnel me semble dénuée d’importance. Même avec un effort de concentration, c’est comme si je déambulais dans un grand magasin dont tous les rayons se sont vidés d’un coup. J’ai demandé à quelques collègues consultants de reprendre mes missions pour les jours qui viennent. Je n’assurerai que mon cours du vendredi matin, et pour le reste je suis libre jusqu’à la semaine prochaine. Des années que ça ne m’était pas arrivé.

CHRISTINE

Jeudi 16 octobre 2003

J’ai commencé ma carrière dans le recrutement alors que j’étais encore étudiante - et d’une manière qui se voulait très futée. Elle l’était, mais en même temps ce fut peut-être un piège, car j’aurais pu m’intéresser à d’autres choses. Je ne suis pas sûre que le recrutement m’attirait par-dessus tout. A la base, je voulais gagner du temps. Plutôt que de choisir un sujet de TFE d’une part, et rechercher un emploi d’autre part, j’ai décidé de combiner les deux. Je ferais de ma recherche d’emploi un sujet de TFE, en allant suivre les procédures de recrutement pour les analyser sous toutes les coutures. J’étais très contente de moi, et encore plus fière quand mon travail fut classé premier. Parallèlement, j’ai décroché plusieurs propositions de contrat, dont une chez IBM. Et j’ai ajouté encore une plume sur mon chapeau : j’ai vendu mon TFE à plusieurs dizaines d’entreprises, ce qui m’a fourni les moyens de faire le tour du monde avant d’entrer chez IBM. Un parcours de toute beauté.

Là-dessus, je suis restée scotchée dans des services de recrutement, enchaînant les promotions d’une entreprise à l’autre. Jusqu’au jour où je me suis laissée convaincre par un cabinet de consultants. « Chasseurs de tête », en langage courant. Au début, je trouvais immoral de débaucher les gens, puis je me suis ralliée au point de vue selon lequel tout employé qui se laisse débaucher affirme par là son insatisfaction fondamentale, ce qui ne peut qu’entretenir parmi les employeurs une saine émulation à fournir des conditions de travail décentes. L’opération est finalement on ne peut plus morale.

J’apprécie plus que tout le confort de ma position. La plupart du temps, je suis du bon côté de la barrière, auscultant des gens qui se coupent en quatre pour me plaire. Chercher des clients est plus fatigant, mais notre cabinet jouit d’une réputation internationale, ce qui assure un certain volume d’affaires récurrent. Quand il m’arrive de partir en prospection, c’est plus pour me dégourdir l’esprit que par nécessité. Une injection de stress toutes les deux ou trois semaines suffit amplement.

Outre mes missions, j’assure pas mal de formations – notamment dans la fac dont je sors - et des conférences dans une dizaine de pays. J’ai récemment introduit en Europe le concept de « recrutement-éclair », sortes de mini-salons de l’emploi où quelques dizaines d’entreprises et quelques centaines de candidats peuvent se rencontrer sans rendez-vous. Les entretiens durent cinq minutes – ce qui suffit à décider si un rendez-vous sérieux s’impose.
C’est dans l’une de ces séances que j’ai rencontré Bénédicte, dont je ne me souviens plus du tout d’ailleurs.

ZOE

Jeudi, seize octobre 2003

Depuis que j’ai pris ces médicaments, ma mémoire débloque. Je me rappelle m’être allongée après avoir écrit la lettre, mais ensuite c’est le néant. Maman dit que je suis descendue, mais je ne m’en souviens plus. Et en rentrant de l’hôpital, j’ai pris un bain en parlant avec elle, mais je ne m’en souviens plus non plus. Les souvenirs s’échappent ou s’entrechoquent comme des glaçons sur un lac. Il n’y a plus d’ordre, plus de logique. Je ne suis plus maître de ce qui s’est passé hier, c’est insensé, comment peut-on se faire chasser de sa propre tête ? J’espère que je ne vais pas devenir folle.

Louis est venu me voir ce matin. Il m’a offert une boîte à musique magnifique, ronde et bleu clair, avec une petite fille en robe rose et chapeau en osier. En voyant cette poupée tourner en musique, je me suis mise à pleurer. Elle me rappelle la boîte à musique de Mémé Suzanne. Quand j’étais petite, papa, maman, Louis et moi allions souvent passer le dimanche à la ferme. Au moment de la sieste, nous montions en cachette au grenier pour admirer le jouet pourtant vieux et cassé. Je sens encore l’odeur de ce grenier, qui mêlait l’humidité, le foin et le brûlé. On s’installait entre deux meubles et Louis inventait des histoires abracadabrantes que je buvais, les yeux brillants. Plus tard, je savais que rien n’était vrai mais je continuais à l’écouter, admirative devant ce demi-frère si drôle et protecteur.
Voyant mon émotion, Louis m’a prise dans ses bras et m’a bercée. Nous nous sommes tus, perdus dans nos souvenirs d’enfance. Je voudrais redevenir la petite fille naïve qui s’émerveillait de tout ce qu’elle voyait. Mais tout cela est fini, bien fini. J’ai envie de pleurer pour le reste de l’éternité. En regardant la poupée, c’est moi que je voyais danser dans mon tutu rose, telle que j’étais à six ans. Quand je vivais dans un autre monde. J’en suis sortie sans même m’en rendre compte, et maintenant la porte est fermée à jamais.

CHRISTINE

Vendredi 17 octobre 2003

J’ai parlé à Zoé de mon idée de « projet de recherche » sur le bonheur. Je craignais qu’elle me prenne pour une cinglée, mais elle a paru intéressée, et surtout étonnée que je m’active de la sorte. J’ai un peu maquillé mon propos, ne voulant pas donner l’impression que j’agissais par angoisse, par devoir, ou par pitié. J’ai laissé entendre qu’elle allait m’aider (ce sera peut-être le cas d’ailleurs), car j’étais arrivée à un point de ma vie où le succès professionnel ne masquait plus l’impasse faite sur certaines interrogations. Elle, Zoé, me ramenait vers l’essentiel, trop facilement troqué contre quelques satisfactions personnelles. Elle m’a demandé, incrédule : Le sens de la vie, tu ne l’as pas encore trouvé ? J’ai soupiré : C’est plus dur que prévu.
Et il est vrai que mon boulot me comble, Paul aussi, ma fille aussi, mais… il reste un mais. Etrange malaise - habituellement résolu par la fuite en avant.

Quand j’ai tâté le terrain pour voir si elle acceptait de s’exprimer ouvertement, elle a acquiescé avec un aplomb qui m’a prise de court. J’ai toujours évité de l’interroger sur sa vie intérieure, parce qu’à son âge je considérais toute curiosité parentale comme une intrusion inacceptable. Aujourd’hui je m’y risque, poussée par le coup au cœur, et je constate qu’elle est toute prête à se confier. L’attendait-elle ? Prenait-elle pour de l’indifférence ce que je m’imposais comme pudeur et respect ? Voilà, nous n’avons pas encore commencé, et le malentendu menace.

Ma fille, il faut dire, est un vrai mystère pour moi. Souvent, je me règle sur le comportement que j’aurais souhaité de ma mère, étant adolescente. Je me souviens de mes agacements ou de mes révoltes, et j’agis pour apaiser la fille que j’étais. Mais Zoé raisonne et ressent à l’opposé de ce que je pensais, m’obligeant à naviguer sans points de repère.

Avec la lettre de Bénédicte, j’espérais toucher sa compassion. Elle qui souffre, devrait comprendre la souffrance d’autrui. Elle a plutôt paru choquée, suggérant que je rapprochais deux choses qui n’avaient rien à voir. Je l’ai sentie beaucoup plus dure que moi devant cette lettre, alors qu’elle vient de se montrer si fragile et touchée par la souffrance du monde. Ou alors, j’ai manqué de tact en lui parlant d’associer quelqu’un d’autre à notre démarche, et elle se sent menacée par une sorte de « rivale ». Il va falloir jouer serré.

Maman a subi divers examens. On parle maintenant d’un rétrécissement des coronaires. Il faudrait les élargir en posant de petites prothèses en plastique à l’intérieur. En attendant, elle semble plus fraîche que jamais. A se demander ce qu’elle fait dans cette chambre avec trois grabataires. La dame d’en face crache ses poumons toute la nuit. Il paraît que la voisine s’est fâchée : « Vous ne pensez pas aux autres. Vous nous empêchez de dormir ». Et l’autre lui a lancé : « Oh, que vous êtes méchante ! ». Maman met des boules Quiès. Le jour, entre les examens, elle lit des magazines, joue au Srabble avec mon père, va regarder la télé au salon… Elle commence à trouver le temps long.

Pour moi, le changement de rythme agit comme une gifle. L’attention que je suis obligée de porter à ma mère et à ma fille me sort d’une longue période de frénésie professionnelle où la valse des rendez-vous et des conférences spiralait en une logique d’amplification continue : plus d’expérience, plus de réflexion, plus d’enseignement. Mais si ma fille va mal, il n’y a plus le moindre engagement qui tienne. Si ma fille va mal, je dois fermer mon agenda et lui parler. C’est le moment où jamais de découvrir qui elle est devenue – tant il est vrai que procréer c’est fabriquer de l’inconnu en bloc.

J’avais ce sentiment, lorsque j’étais enceinte, de voir mon corps transformé en une usine dont sortirait un produit aussi complexe et inimaginable que l’univers lui-même.
Quelques années plus tard, j’ai bien failli verser dans le camp des somnambules. Entre vie de famille et boulot prenant, je me voyais disparaître à petit feu. Le neurone accaparé, puis englué, réquisitionné par les routines. J’ai pris alors une décision solennelle : entretenir ma vie intellectuelle comme on alimente un feu de cheminée. Remuer des idées en permanence. Décoller du quotidien qui abrutit si insidieusement et penser. Tous les jours penser.
Comme carburant de neurone, tout ce qui m’arrive est bon, n’importe quel donne fournie par le réel - fût-ce une tuile carabinée comme aujourd’hui. Et pourtant, bien des possibilités resteront inexplorées. Je ne peux gamberger que sur ce qui passe à ma portée - c’est inépuisable et c’est risible. Un jogging en forêt me fera réfléchir à l’origine des points de côté (mécanique, chimique, psychologique ?) ou à la diversité des caractères chez les troncs d’arbres (droit, vrillé, noueux…), mais les beautés spécifiques du rugby me resteront à jamais obscures. Sans compter la poésie des laminoirs, la fierté des guerriers Touaregs, les frissons du spéléologue en siphon, l’obscur accomplissement de l’ermite, les subtilités de la programmation informatique, l’effarement de l’acteur qui entre en scène, la torpeur de l’opium, la concentration fiévreuse du pilote d’essai, la maturation des courgettes, et je dois bien oublier quelques expériences intéressantes.
Je m’énerve de buter sur les frontières de mon aquarium, vaste et bien aménagé, mais aquarium tout de même. J’explore tous les recoins accessibles, sans ignorer qu’il y a du ridicule à concocter des impressions d’aquarium quand on est obsédé par l’idée de l’océan. Les horizons du possible sont infinis, et je dois me résoudre à sillonner une petite cellule - consciente encore que j’aurais pu plus mal tomber. Je me remue pour en saisir tous les aspects, sans arriver à prendre au sérieux les productions d’une si petite perspective.
Au moins, j’y trouve l’agitation nécessaire à ma santé.

Mais plus je cherche, plus je perds l’équilibre, récoltant des impressions extrêmes, tant dans l’angoisse que dans le bonheur. La tension risque un jour de me faire éclater. Je me demande si je ne ferais pas mieux de regarder la télé.

ZOE

Vendredi, dix-sept octobre

Mamy se sent mieux, elle garde une voix enjouée au téléphone, et même elle rit. Pourtant, je sens maman inquiète : elle va la voir tous les jours, téléphone aux médecins, se tourmente à son sujet, et aussi pour Papy qui est tout seul à la maison.
Elle a pris quelques jours de congé supplémentaires, cela nous permet de discuter, de vivre une semaine d’école buissonnière toutes les deux. Elle m’a fait une drôle de proposition : que nous menions une enquête sur le bonheur ! Pourquoi pas. Mais je n’aime pas qu’elle me demande de lui ouvrir mes pensées et mes sentiments. Si elle pense ainsi faire une thérapie, non merci ! Je ne veux pas qu’on m’examine sous toutes les coutures, d’autant que je n’ai pas de problèmes particuliers à raconter, si ce n’est que tout me fait peur. Bien sûr, je n’ai pas voulu la blesser en refusant ses efforts évidents pour m’aider.
Elle m’a également parlé d’une certaine Bénédicte qui lui a écrit une lettre. Je ne saisis pas le rapport avec notre enquête, mais je ne dis rien. Je n’ai pas le courage de discuter, de me fatiguer. C’est elle qui décide. Je me sens complètement passive. La moindre chose me fait pleurer, je suis tout le temps à bout de nerfs. L’idée de retourner à l’école lundi m’épouvante.

Ce week-end, je vais chez papa. Comment va-t-il se comporter? Et Annie? Depuis cinq ans qu’elle vit avec lui, je n’ai jamais pu l’encadrer complètement. Elle me paraît trop rigide et maniaque pour élever des enfants. D’ailleurs elle n’en a jamais eu. Elle n’est pas dérangeante, non… mais son regard me pèse. Maman est tellement libre, large d’esprit. Quel contraste! D’un autre côté, avec Annie il n’y a pas de surprise, le repas est prêt à l’heure, la maison impeccable. Parfois, je suis soulagée d’aller chez mon père pour retrouver cette organisation stable et rassurante.

CHRISTINE

Samedi 18 octobre

Question courage, elle en sait plus long que moi, maintenant qu’elle a embrassé la mort sur la bouche. Le suicide, j’y ai pensé aussi, aux alentours de quinze ans, mais abstraitement. Je lisais des philosophes nihilistes qui m’ont appris combien je prêtais à rire en me prenant au tragique.
L’ironie, seule thérapie.

Les médecins qui l’ont soignée aux urgences m’ont enjoint de lui trouver un psychiatre dans les plus brefs délais. On ne peut pas laisser une ado en crise sans soutien psychologique, que seul un professionnel peut fournir. Entièrement d’accord. Ce doit être un spécialiste des problèmes d’ado. Je veux bien le croire. Il faudra lui donner des antidépresseurs au plus vite. Si vous le dites. Et surtout prenez quelqu’un pas trop loin de chez vous. Bien sûr. Mais comment fait-on pour trouver un psychiatre spécialisé tout près de chez soi en urgence ? J’ai rameuté toutes les connaissances de mes connaissances, et j’ai des dizaines de noms sur des post-it de toutes les couleurs, mais la réponse est invariablement la même : « Mon agenda est complet pour deux semaines, un mois, deux mois… » A croire que tous les adolescents du pays sont en thérapie. J’ai passé je ne sais combien d’heures au téléphone, j’ai dû abandonner le critère géographique et même la spécialisation, pour décrocher un seul petit rendez-vous ce soir, et un autre la semaine prochaine. J’ai un frisson d’horreur quand je pense que ma fille veut mourir et que personne n’a le temps de l’écouter.
Et puis, c’est quoi ce monde où tant de jeunes sont par terre ? Une société moribonde ? Un suicide à l’échelle de l’espèce ? Depuis quand l’avenir a-t-il un tel pouvoir de répulsion ? Des millions d’années d’évolution biologique pour finir dans un cul de sac psychologique ? Bientôt l’euthanasie à l’école ? Quelque chose a dû foirer quelque part.

Pour corser les choses, l’état de ma mère s’est brusquement dégradé. Quand je l’ai vue aujourd’hui, elle était malade pour de bon. Les malaises ont commencé hier, après la scintigraphie. Des vomissements et des crampes abdominales. Mon père a demandé son transfert dans une chambre seule pour rester auprès d’elle toute la nuit. Il pense que la scintigraphie l’a rendue malade. Il s’apprête à passer une deuxième nuit là-bas. J’aurais voulu le relayer, mais je dois conduire Zoé chez le psychiatre, et ensuite je ne veux pas la laisser seule la nuit avec Paul. Il ne saura pas lui parler si elle a des angoisses.

ZOE

Samedi, dix-huit octobre

Maman m’a emmenée chez une psychiatre. J’étais soulagée à l’idée que quelqu’un nous prenne en charge, moi et mon mal-être qui pèse dix tonnes. J’étais en confiance, car elle nous a été recommandée par notre médecin généraliste que j’apprécie beaucoup. Malheureusement, ce fut la douche froide. Déjà, elle habite à perpet. En soi ce n’est pas un défaut, mais je me vois mal enchaîner les trams et les bus pour aller la consulter.
Dès les premiers instants, j’ai su que ça ne marcherait pas. Environ quarante-cinq ans, potelée mais jolie, sûrement très brillante, elle parlait d’une manière pincée qui m’énervait au plus haut point. Elle me regardait du haut de ses lunettes, tout en prenant des notes. De temps en temps, elle m’interrompait pour faire une remarque ou poser une question. Son attention se portait surtout sur mes céphalées et mon sommeil difficile. Elle me semblait à l’autre bout du monde. Le courant ne passait pas. Pour clôturer l’entrevue, elle a dit: « Vous êtes dans un tel état qu’il faudra sûrement vous prescrire des médicaments. Seule vous ne vous en sortirez pas. » Comme méthode pour me remonter le moral, c’est réussi !

Je n’ai pas l’impression d’être si loin. Je ne suis ni folle, ni malade. Je ne suis qu’une ado mal dans sa peau, comme tant d’autres. Au fond du puits, je tente désespérément de m’en sortir, j’escalade quelques pierres vers la sortie, et là on me rejette durement au sol : « Seule, tu n’y arriveras pas.». J’ai sûrement besoin d’un accompagnement, d’un soutien, mais pas d’un sauveur ! Si je dois être sauvée, c’est par moi, et moi seule ! Sur le chemin du retour, tout était clair, je ne retournerais jamais plus chez cette femme. Maman a acquiescé sans résister, on chercherait quelqu’un d’autre.

Hormis maman, tout le monde semble penser que je vais me suicider à chaque coin de rue : les médecins, Paul, Louis, et même Papa. Lui qui n’a jamais pris la peine de s’inquiéter pour quoi que ce soit, il a l’air bien secoué. Il me téléphone tous les jours pour prendre de mes nouvelles. J’ai l’impression qu’Annie l’a sermonné. Il veut être sûr que je suis suivie par un psy. A l’entendre, le premier venu fera l’affaire, pourvu qu’on me soigne. Mais je ne suis pas malade. PAS MALADE !

CHRISTINE

Dimanche 19 octobre

Maman a le système digestif détraqué. Elle se roule d’un côté sur l’autre, empoignée par les crampes. Par moments, elle se couche par terre, sur le ventre, parce que la pression du sol comprime un tout petit peu la douleur. Je sens venir le drame en bonne et due forme.

Avec Zoé, la même tendance se dessine. La psychiatre m’a prise à part après la séance pour me prévenir que c’était « très grave ». Zoé est profondément dépressive et peut réitérer son geste à tout moment. Il faut la surveiller de très près, ne jamais la laisser seule, commencer un traitement tout de suite. Je suis sortie de là en état de choc. Qu’est-ce qui pouvait aller si mal chez ma fille, que je n’ai pas vu en quinze ans et qu’elle remarque en une heure ?
Zoé, elle, fulminait. Cette psychiatre ne lui plaisait pas du tout. Trop raide, trop snob. Je lui ai promis que nous ferions tous les psychiatres de la ville jusqu’à ce qu’elle se sente en confiance. J’avais envie de me saisir de son rejet pour estimer avec elle que cette femme n’était pas compétente.
Mais je suis restée dans une sorte de stupeur panique.

A onze heures, une infirmière est entrée comme une bombe dans la chambre pour emmener maman aux soins intensifs. Les prises de sang indiquent une infection grave. En deux temps trois mouvements, elle se retrouve dans une chambre pleine d’écrans, avec des tuyaux dans le nez, des aiguilles dans les bras et un traitement massif aux antibiotiques.

Il y a deux jours, j’ai cru pouvoir m’installer dans une sorte de cure psychologique, entre ma mère et ma fille convalescentes. J’allais passer du temps à jouer au Scrabble avec l’une et à disserter sur le bonheur avec l’autre. J’étais prête à devenir un cœur secourable et dévoué, sachant qu’il y avait eu plus de peur que de mal et que tout pouvait encore être rattrapé.
Mais non, la dégringolade continue.

Elle a le visage pâle, les traits tirés. Mon père arrive au bout d’une heure. Il marque un temps d’arrêt en la voyant, perd son sang froid et se jette contre la porte en sanglotant. C’est plutôt un râle de bête qui vient du fond de la gorge, ou même du ventre, un son que je n’ai encore jamais entendu, qui me glace le sang. Maman ouvre les yeux. Il se reprend comme il peut. Nous tâchons d’oublier l’incident. Il a cru voir la mort installée dans le lit. J’ai peur que son instinct ne l’ait pas trompé.

Le soir, un médecin explique que maman fait une pancréatite aiguë. Sans aucun rapport avec ses douleurs au cœur. Heureusement qu’elle était justement à l’hôpital, parce qu’il fallait intervenir très vite. Un jour de plus et elle y passait. Maintenant, l’infection est contrôlée. Mais il faut voir dans quel état sera l’organe une fois décongestionné. Il peut y avoir des complications graves. On ne peut rien prévoir à ce stade.

Une pensée me traverse l’esprit : ce n’est pas ma mère qui a « réagi » au suicide de Zoé, c’est Zoé qui a « pressenti » la pancréatite et qui s’est « sacrifiée » pour que ma mère « ressente » son suicide et soit hospitalisée à temps.
Non, c’est trop tordu, je débloque complètement.

ZOE

Dimanche, dix-neuf octobre

Dimanche, c’est le jour du seigneur… Ma chère mamy, je n’oublierai jamais les heures que tu as passées à m’enseigner mes prières, agenouillée avec moi au pied du lit. Ni les dimanches matins où tu me réveillais tôt pour aller à la messe. Ces moments d’insouciance me semblent si loin !

Chez papa, je suis au calme, loin des allées et venues de maman entre la maison et l’hôpital. Mais je n’arrive pas à dormir. Je passe des nuits entières à ressasser mes idées. Souvent, je vois un couloir sombre et étroit, je suis seule et je cours, je cours sans m’arrêter pour atteindre une porte qui recule sans fin. Epuisée, je tombe sur le sol. Celui-ci s’ouvre et me précipite dans le vide. Dans ma descente infinie, j’entends un cri de femme, aigu et perçant, qui me glace d’horreur.

Papa m’a emmenée à Ostende ; il m’a montré la maison où il a passé ses vacances quand il était petit. C’était émouvant de retourner sur ses traces. Je l’imaginais en train de courir après les oiseaux sur la plage, de rouler à bicyclette avec son frère ou encore d’accompagner son père sur les bateaux du port. Nous avons mangé des moules sur la digue, puis il m’a montré les rues intérieures où nous avons dégusté une crème glacée. C’était sa manière à lui de me dire que la vie continue et que je compte à ses yeux.

Je suis toujours dans le cirage, j’ai même du mal à parler. Je vais être complètement dépassée, demain à l’école. Tout ce ramdam n’aura donc servi qu’à m’enlever mon assurance, ma confiance en moi ? Avant ma tentative, j’étais sûre de moi. Prendre la parole en classe ne me posait aucun problème. Que m’arrive-t-il ? Est-ce que tout le monde va me regarder avec pitié ?
Cesse de t’inquiéter Zoé, jamais personne n’a rien remarqué, il n’y a aucune raison pour que cette fois-ci quelqu’un s’aperçoive de quoi que ce soit.

CHRISTINE

Lundi 20 octobre 2003

Pendant que maman dormait, j’ai rédigé une lettre à Bénédicte pour lui proposer de réfléchir avec nous aux bons et mauvais moments de la vie. Chacune fera ses listes. Amorce de projet totalement dérisoire, mais il faut bien garder l’illusion de piloter quelque chose.
On pourrait même pousser un peu l’idée et essayer d’étudier des « modèles » de bonheur. Il y a dans mes connaissances quelques personnes qui sont toujours joyeuses et épanouies. Nous pourrions les ausculter. Tâcher d’apprendre quels sont leurs « trucs et ficelles ». Si la vie est belle pour certains, il faut bien qu’il y ait moyen de la trouver belle. C’est peut-être une simple technique à acquérir, comme la conduite en voiture.

Vu la tournure des événements, j’ai repris une semaine de congé. Je ne peux pas laisser Zoé retourner à l’école sans être là quand elle rentre. Elle a beau dire que ce n’est pas la peur de l’échec qui l’a menée au suicide, je vois bien dans quel état elle se trouve avant chaque interro. Elle révise avec frénésie, puis immanquablement bute sur une difficulté et entre dans un processus de panique ; elle s’accuse d’être bonne à rien, définitivement idiote. Je la vois partir en vrille sur son insondable incompétence, sans plus s’occuper de la page ou de l’exercice périlleux.
Le samedi fatidique, elle suait sur un cours de math, sa bête noire, et je n’étais pas là pour l’aider. Plus question d’en arriver là. Je mets en place un suivi systématique.
Personne n’a jamais exigé d’elle des performances extraordinaires, mais elle voudrait être première de classe. Je dois passer mon temps à la supplier de travailler moins, de se distraire, d’arrêter de mettre un point d’honneur à collectionner les beaux bulletins. Je lui en veux de se torturer sans nécessité. Elle sait bien qu’elle ne sera pas grondée ou punie. Mais c’est pour elle. Son honneur. Je ne sais pas quoi.

A son âge, je n’avais pas l’occasion de doser mon effort. Tout était piloté d’en haut. Pas question de prendre un an ni un mois de retard, il fallait trôner parmi les premiers de classe. Le jour où, après avoir camouflé un relâchement en fin d’année, je me suis retrouvée avec trois examens de passage, j’ai cru que le ciel me tombait sur la tête. Sermon interminable. Privée de vacances. Eux-mêmes ont annulé les leurs. Tous les matins assignées dans ma chambre. L’après-midi, j’avais la « permission » d’aider ma mère pour les courses et les travaux ménagers. Le soir, répétition des matières étudiées le matin. Le tout sur un ton méprisant qui ne laissait planer aucun doute sur l’étendue de ma bêtise et de leur calvaire.
Je les aurais tué. Je me contentais de sangloter rageusement, craignant de ne pas tenir le coup jusqu’au jour bénit où je pourrais quitter la maison. Il m’arrivait de penser que le suicide était la seule solution. C’est, de toute ma vie, le seul moment où j’ai été poussée vers l’autodestruction : lorsque je vivais sous le joug d’une autorité arbitraire.
D’où ma souplesse avec Zoé. Je ne l’ai jamais grondée. Et, le croiriez-vous, il lui est arrivé de me le reprocher. Elle grondait vigoureusement ses poupées.

ZOE
Lundi, vingt octobre

Retour au bagne. J’ai cru que je ne tiendrais pas le coup. Les professeurs parlaient sans qu’aucune parole m’atteigne. Je suivais le troupeau comme un mouton. Quand on venait me demander si j’allais bien, j’affichais mon sourire publicitaire: encore un peu fatiguée mais d’ici deux ou trois jours ce serait la super forme. Tu parles, je ne me suis jamais sentie aussi flatch.

Je ne veux pas qu’on ait pitié de moi, qu’on me protège ou qu’on me sermonne. Je déteste qu’on me fasse la morale, le regard chargé de reproches (un sport où Mamy plafonne). Mais je déteste aussi qu’on essaie de changer ma vision du monde par des clichés grotesques. C’est recta, quand vous êtes déprimé, on vous sort le coucher de soleil, le boulanger faisant son pain, la fillette qui apprend à marcher, l’abeille qui butine ou le rouge-gorge sur sa branche. Tableaux charmants, je veux bien, mais tellement riquiqui dans l’atrocité ambiante.
Et quand on me dit que ma vie est agréable comparée à celle de tous les enfants qui n’ont rien à se mettre dans le ventre ou sur le dos, croit-on m’apprendre quelque chose ? Bien sûr que ma vie est belle. Et alors ? Je dois fermer les yeux sur tout le reste ?

L’école ne m’a jamais semblé aussi inutile. On nous apprend le profit et la réussite, du sport à la botanique, mais qui nous apprendra à vivre ? Aujourd’hui, je parle sommairement l’espagnol et l’anglais, je peux réciter plusieurs poèmes et calculer les angles d’un triangle. Mais je suis incapable de me sentir bien dans ma peau. Je crois que la grande affaire de l’école, c’est juste de nous apprendre à rester assis.

Maman m’a donné un premier exercice, dans le cadre de notre enquête sur le bonheur. La règle du jeu est mystérieuse et excitante : une fois par semaine, elle entrera dans ma chambre et déposera sur mon lit une petite enveloppe contenant les instructions. Quelques jours plus tard, nous échangerons nos réponses, également sous enveloppe.
Le premier sujet était : « les dix plus grands bonheurs de ma vie ». Cela paraît simple, mais j’ai eu beaucoup de mal à les trouver. Mon « top 10 » m’a paru dérisoire, ridicule. Les bonheurs de maman, eux, sont merveilleux, plein de voyages, d’aventures ! Bref, en voulant m’aider, elle m’a démontré mon vide et mon impuissance. Mon esprit bouillonne, et pourtant je suis là, moins utile qu’une plante en pot - qui a au moins le mérite de produire de l’oxygène.
Maman m’a dessiné un graphique pour expliquer mon malaise. D’après ses calculs, tout cela est normal, mais passager. En la regardant, je voyais parler la femme d’affaires, le professeur d’université. Exercice : Quels sont les dix plus grands bonheurs de ta vie ?

ZOE

Noël à la ferme
Pendant ma petite enfance, nous passions Noël chez Mémé Suzanne. Toute la famille était rassemblée, Mémé cuisinait pendant des heures et il y avait des tonnes de cadeaux sous le sapin. A minuit, nous allions à la messe dans la petite église du village qui était pleine à craquer.
Les week-ends en famille
Le dimanche, on rendait visite aux grands-parents, soit Papy et Mamy, soit Pépé et Mémé, à la campagne. Le samedi, on faisait souvent de grandes promenades, dans les bois ou à la mer. En hiver, les boules de neige volaient en tous sens, chacun pour soi ou bien par équipe, Louis et Maman contre Papa et moi.

Profession de foi
Moi de mai. Maman a mis les petits plats dans les grands. Je fais mon entrée définitive dans l’Eglise catholique. Toute la famille est à nouveau réunie pour moi, après la séparation de papa et maman.

18 février 1999
Je revenais d’un tournoi de tennis épuisant lorsque je me suis aperçue que je venais d’être réglée pour la première fois. Sur le moment même, je n’ai pas trouvé ça agréable, mais aujourd’hui, avec le recul, je pense que c’était important.

Remise des prix
Juin 2000, fin de mes études primaires. Mon institutrice remet le diplôme de fin d’études de base ainsi que les prix aux élèves. La salle est bondée, tout le monde applaudit à tout rompre. Je reçois le prix de gymnastique et celui de la ténacité.

Tournoi de tennis
J’avais treize ans, je jouais un match en simple suivi d’un autre en double. Papa et maman étaient là tous les deux. Ce fut pour moi une grande fierté de remporter la victoire simple ET la victoire double.

Examen de décembre 2002
J’allais à l’école, et lorsque je suis arrivée dans le parc, le lac était gelé, la pelouse et tous les bâtiments enneigés. Le spectacle si beau, si pur et lumineux m’a paru un conte de fées alors qu’en réalité j’allais simplement présenter un examen de grec.

Spectacle de théâtre « Molière »
Juin 2003, la troupe de théâtre du Lycée présentait « Les femmes savantes » de Molière. Je jouais la mère d’Armance et aussi le rôle d’Henriette. Les jours suivants, des élèves que je ne connaissais pas ainsi que des professeurs s’arrêtaient dans les couloirs pour me féliciter.

Saint-Nicolas chez mes grands-parents
Papy et Mamy ont toujours accordé une grande importance à la fête de Saint-Nicolas. Il y avait une mise en scène spéciale, plusieurs chansons à chanter tous en chœur avant d’entrer dans la pièce. J’étais très excitée car je savais que la table serait couverte de cadeaux.

Anniversaire de Louis
La famille était réunie chez Mémé Suzanne pour fêter les seize ans de Louis. Papa et maman n’étaient pas encore séparés, j’avais six ans. Oncle Jacques et sa femme étaient également de la partie. Ce jour reste pour moi le symbole de mon enfance, de la famille avant la séparation de mes parents, lorsque Louis vivait encore avec nous.


CHRISTINE


Le dépucelage
Ma virginité, j’aurais payé pour la perdre, mais j’ai dû attendre la fac avant de rencontrer un garçon. Nous avons dormi ensemble dans une chambre d’amis, sur un matelas posé par terre. Quand la douleur s’est estompée, j’ai éclaté en sanglots, submergée par le bonheur d’en avoir fini avec l’attente, l’inquiétude, les complexes.

La première cuite
La même année. Avec le même copain. Après plusieurs verres de whisky, j’ai atteint un état d’extase inédit. Nous étions tellement bourrés que nous devions marcher à quatre pattes. Je riais à m’en démettre les côtes, fondue d’insouciance et d’euphorie totale, mais sans raison particulière. La joie à l’état pur, comme une révélation philosophique.

Le saut à l’élastique
Sauter dans le vide procure une sensation absolue, qui s’enracine dans la transgression, mais sans connotation morale ou sociale. Il s’agit d’enfreindre une loi naturelle: l’instinct de conservation. S’affirmer plus forte que lui, et sauter. L’émotion la plus intense de ma vie.

Le premier appart
En emménageant avec Fabrice à vingt-deux ans, j’ai connu l’euphorie du condamné finalement relâché, au bord de l’asphyxie. Je m’épuisais depuis toujours à supporter qu’on m’empêche de piloter ma vie. Comme si j’étais née adulte, et ulcérée d’avoir un corps d’enfant, une famille, des profs et des bulletins, tout cela par erreur.

Le tour du monde
Première étape : Istanbul. A peine sortis de l’avion, nous sentons des odeurs suaves, nous voyons des mosquées, des femmes voilées, des enfants qui jouent à des jeux inconnus. Le dépaysement est tellement fort que je me mets à pleurer. Le monde, qui jusque-là était théorique, est brusquement devenu réel.

6. Six mois aux Etats-Unis
Lorsque je travaillais chez IBM, j’ai suivi une formation de six mois à Boston. J’étais peu enthousiaste à l’idée de partir dans ce pays impérialiste, sous-cultivé, obèse et tout ce qu’on veut. En définitive, ce fut l’une des périodes les plus intéressantes de ma vie.

7. L’ascension du Kilimandjaro
Je suis parvenue au sommet après avoir marché pendant quatre jours. A cette altitude, chaque pas coûte de plus en plus lourd. Mais le moment est finalement venu où le terrain ne montait plus. La certitude d’arriver aussi loin que possible est en définitive extrêmement rare. C’est peut-être la seule justification de l’alpinisme.

La naissance de Zoé
J’avais peur de l’accouchement, mais tout s’est bien passé grâce aux piqûres ad hoc. Charles était là, aussi bouleversé que moi quand il a vu le bébé. Désormais, ce nouvel être est aussi important que vous-même. Le retrouver tous les soirs procure un émerveillement garanti.

9. Le voyage au Groenland avec Paul
L’été suivant notre rencontre, nous sommes partis au Groenland, un vieux rêve de Paul. J’ai révisé mes préjugés contre ces paysages uniformément blancs. Le blanc n’est pas uniforme. Nous avons loué des motoneiges pour parcourir un glacier. Paul était si heureux qu’il en pleurait. Nous avons pique-niqué dans la neige avec des Krisproll et du saumon fumé.

10. La consécration professionnelle
Il y a quelques années, on m’a proposé une chaire d’enseignement dans la fac dont je sortais. J’ai travaillé comme une cinglée pour ficeler mon cours, mais tous ces efforts ont transformé et enrichi mon regard sur un métier dont je croyais avoir fait le tour. Comme si des lampes dont j’ignorais l’existence s’allumaient dans ma tête. Ma carrière est passée à la vitesse supérieure.

CHRISTINE

Mercredi 22 octobre

Comme Zoé a peu vécu ! J’ai pris l’habitude de la considérer comme une adulte, mais son expérience est celle d’un enfant. Je lui ai fait un dessin qui représente l’éventail des possibles, où on distingue entre savoir et pouvoir, deux horizons qui s’élargissent à des rythmes différents. L’écart est maximum à l’adolescence, d’où sa frustration. Elle m’écoute gentiment mais je ne la sens pas convaincue. Mes arguments sont logiques, et la logique n’a rien à faire ici. Elle se sent mal. Que son malaise soit logique ou élastique ne change rien à l’affaire.

Question psy, la deuxième consultation n’était ni plus réussie ni plus rassurante que la première. Ce psychanalyste ne lui a pas plu, mais m’a il m’assuré derechef que son problème était très grave. On dirait un refrain : tout va très mal, madame la Marquise. Je cherche encore des adresses. J’ai décroché deux nouveaux rendez-vous en insistant beaucoup. Tant qu’elle n’a pas trouvé son thérapeute, j’ai peur de la laisser seule ne fût-ce qu’une heure. Je vis à tout moment comme si j’avais du lait sur le feu.

A l’hôpital, la ronde des examens continue, mais pas moyen de savoir quelque chose. On a transféré maman dans une chambre normale car l’infection est jugulée. Encore cinq jours d’antibiotiques et de perfusions diverses. Elle ne mange rien. L’hôpital me déprime, les infirmières plaisantent, les médecins se cachent…
Pour passer le temps, je lui ai parlé des exercices que j’ai entamés avec Zoé et je lui ai proposé d’y participer. Elle a pris plaisir à se remémorer les dix meilleurs moments de sa vie tandis que nous étions assises dans le divan légèrement défoncé qui occupe le couloir de son étage. Elle semblait ne plus entendre les va-et-vient des visites, ni le bruit de la cireuse qui avait pourtant le don de l’agacer.
Je n’imaginais pas que tous ses meilleurs souvenirs seraient si lointains. Elle semble focalisée sur sa jeunesse, comme quelqu’un dont la vie s’est insensiblement figée. Ou comme quelqu’un qui sent venir la fin.