INEDITS
AXIS
Roman - Premières pages
1.
Il m'a souri comme on sourit à quelqu'un qu'on connaît.
Un sourire caressant, chaud, familier, qui m'aurait ravie s'il avait vraiment été quelqu'un que je connais.
Comme il n'en était rien, j'étais plutôt intriguée, vaguement gênée, déjà séduite mais sans le savoir.
J'ai détourné les yeux prudemment, en esquissant un tout petit sourire poli, comme on fait quand on veut décourager sans vexer.
Plus tard, il m'a dit: "J'ai pensé que tu étais mariée."
Il m'a dit aussi: "J'ai pensé que tu devais être torride au lit."
Plus tard, j'ai su qu'il sourit toujours comme ça.
C'était un séminaire dans une grande université américaine, et je l'ai pris pour un participant. Il devait bien avoir quarante-cinq ans, mais ce n'est pas impossible pour une formation qui s'adresse à des professionnels, et il y en avait d'autres. Néanmoins, il était clair qu'il se sentait chez lui.
Il était chez lui. Il faisait partie du staff et il s'était assis dans la salle, dans l'un des fauteuils entourant la grande table rectangulaire où je me trouvais moi-même, presque en face de lui. J'ai compris ça après le cours, quand il m'a adressé la parole alors que je sortais.
Il m'a conseillé de rester jusqu'à la fin du stage, quand ça devient chaud. Avec mon inhabitude de l'anglais, et influencée par son sourire anormalement complice, j'ai cru qu'il voulait parler des relations entre les gens, éventuellement lui et moi, alors qu'il s'agissait seulement de la température.
Quand on nous a proposé une visite guidée du campus, le samedi suivant, je me suis arrangée pour être dans sa voiture. Il n'avait pas l'air ennuyé de passer son samedi matin a véhiculer des étudiants. Une Japonaise, un Sénégalais, une Ethiopienne, une Mexicaine, et moi. Il y avait encore beaucoup de neige, et il faisait moins dix degrés. On est restés dans la voiture pour sillonner le campus, et puis il nous a lâchés dans un supermarché. On se retrouve dans une demi-heure. Je n'ai pas voulu rester avec lui, car je trouvais un peu bête de faire une visite de démonstration dans un supermarché. J'ai déjà vu un supermarché. Avec le Sénégalais, il donnait des explications. Les filles étaient dans les vêtements. Moi, j'ai regardé les armes, un peu surprise quand même.
Ensuite, il nous a conduits au College Mall, un grand centre commercial couvert, on se retrouve dans une demi-heure. Je n'avais rien à faire dans les magasins, alors j'ai quand même essayé de parler avec lui - son nom c'est Axis, un drôle de nom - pour rassembler quelques tuyaux sur les transports, les lieux où sortir, les choses à voir. C'était un homme du cru, né ici, resté ici toute sa vie, et visiblement connu de tous. Il devait être la meilleure source d'information à la ronde. Pendant qu'il roulait dans les rues de Bloomington, il s'arrêtait tous les cinq cent mètres. J'ai habité dans cette maison. J'ai habité dans cette maison. J'ai habité ici aussi.
J'étais assez impressionnée par sa façon d'être là, infiniment à l'aise, comme quelqu'un qui aurait trouvé sa place exacte dans l'univers, alors que c'est si peu probable.
Il m'a donné quelques renseignements, mais sans me proposer d'être mon guide, faut pas rêver. Je n'étais qu'une énième petite étudiante, après tout, et parlant très mal l'anglais. Je ne vois pas comment j'aurais pu l'intéresser.
Je regrettais déjà ma réserve, lors de son premier sourire, même s'il ne contenait pas l'invitation que je croyais.
Ce que je regrettais surtout, mais confusément, c'était la possibilité de décliner, qui ne devait plus jamais se présenter. A part ce premier moment où j'ai cru devoir reculer, simplement parce que je n'avais jamais vu quelqu'un d'aussi franc, je devais être, pour les trois mois à venir, celle qui resterait sur sa faim, et j'évoquerais souvent ce souvenir du jour où le sourire d'Axis m'avait effarouchée.
Depuis le tout début, je pensais que ce serait une bonne idée de me trouver un boy-friend américain. Après tout, c'est la meilleure façon de s'acclimater rapidement. On apprend la langue, on rencontre des gens, on découvre le mode de vie autochtone, on peut même voyager si le gars a une voiture, bref c'est tout bénéfice. Si j'étais anthropologue, je n'imaginerais pas d'étudier une tribu sans passer par l'un de ses hommes.
En plus, sachant exactement quel sera le terme de l'histoire, on s'évite toutes les difficultés de pilotage et tracasseries habituelles. C'est un amour de trois mois, voilà ce que c'est. Il ne faut rien décider, c'est déjà fait.
Je l'ai revu quelques fois au cours, toujours assis parmi les étudiants, toujours charmant sans donner prise, toujours extraordinairement à l'aise, avec sur le visage cette expression de chat au soleil.
J'étais persuadée qu'il était la meilleure cible pour améliorer significativement la valeur de mon séjour aux Etats-Unis, mais je ne voyais pas trop comment l'aborder. Il avait certainement autre chose à faire, il était trop bien dans sa peau pour que j'aie quoi que ce soit à lui apporter, il valait mieux laisser tomber l'idée.
Pourtant, il a donné un signe. Un jour, au cours, il est venu s'asseoir à côté de moi pendant que je tripotais l'ordinateur, pour me demander si j'étais prête à participer à l'une ou l'autre séance alcoolisée. Les deux filles mexicaines lui avaient demandé de leur renseigner des endroits pour sortir, et il se proposait de nous emmener dans un bar où on donnait un concert de blues, vendredi prochain. J'ai répondu, un peu provocante, que quand je buvais, je buvais beaucoup. Ensuite, nous avons été stupidement interrompus par le début du cours.
Puis, je n'ai plus rien vu venir, et je n'ai pas donné suite.
C'est à cause d'un autre homme que j'ai été résolument vers lui. J'étais allée à une soirée de musique latine avec des gens du cours, et un de mes condisciples brésiliens s'était employé à me faire danser toute la soirée, d'une manière de plus en plus sensuelle, puis carrément indécente. J'étais troublée par un corps qui bouge si bien, un désir qui va son chemin, et l'aplomb d'un homme qui n'en fait pas mystère.
Il m'était assez difficile d'imaginer Axis en train de danser, et pourtant je redoutais déjà qu'un plongeon dans cette histoire-ci ne m'interdise définitivement l'accès à son infinie tranquillité. Finalement, j'ai refusé de laisser mon danseur aller jusqu'à sa conclusion, pour réfléchir d'abord, et aussi parce que je ne m'étais pas épilé les jambes.
Le lendemain, Roberto a dit que toutes comptes faits, il ne voulait pas tromper sa femme. J'étais un peu désarçonnée. Pas tellement pour ça, mais parce qu'il l'aurait fait la veille, si seulement j'avais dit oui.
Avec deux types (mon prof d'anglais et un Sénégalais) qui me faisaient des avances dont je n'avais que faire, et ces deux-ci qui m'intéressaient mais qui m'échappaient, je me sentais un peu sur la touche, comme quelque chose qui dérapait. J'avais envie de ce boy-friend, mais si je me tâtais trop longtemps, je risquais d'en rester pour mes frais.
Au cours, le jeudi suivant, sentant Roberto absent et Axis inaccessible, j'étais déprimée pour de bon.
Pourquoi j'étais déprimée à ce point-là, il n'y a pas d'argument pour le justifier vraiment. Mais chacun sait que l'humeur n'est pas une question d'arguments. Je me sentais seule et c'était sans lien avec le fait que je l'étais. La solitude est mon élément. Ce qui m'irritait, c'était la solitude alors que j'avais timidement tenté d'avoir un homme.
J'avais bien caressé l'idée, pendant le cours, de mettre le grappin sur Axis à la fin, pour lui proposer d'aller boire un verre, mais le moment venu, je me suis levée sans trouver l'audace d'aller vers lui. Il souriait gentiment, ce qui ne faisait que m'empêtrer davantage, et puis si les autres m'entendaient.
Voyant se préciser la perspective de continuer la soirée dans des dispositions lugubres, je suis sortie de la classe totalement désemparée.
J'ai marché au hasard, j'ai fait un tour dans le bâtiment principal, celui où il y a quelques commerces, dans l'espoir vague qu'en continuant à m'exposer dans un environnement public, je me laissais la chance de rencontrer dieu sait quelle surprise, alors qu'en rentrant dans ma chambre, je fermais toutes les portes derrière moi. Je flânais sans aucune raison, empruntant toutes les portes et tous les couloirs, même ceux que je ne connaissais pas, mais rien dans ma tactique ne produisait l'effet escompté. J'errais lamentablement, le moral en berne, entre les photocopieuses et le débit de pop-corn, les salons TV et les pistes de bowling.
Je décidai finalement d'arrêter cette comédie et de rentrer lire un livre. Ce ne serait jamais perdu, de lire un livre, avec les quantités phénoménales de choses belles et profitables qui ont été écrites à ce jour.
Je quittai donc le bâtiment principal pour remonter vers la dixième rue, celle qui menait au bâtiment communautaire dans lequel se trouvait ma petite chambre d'étudiante. Je marchais depuis un moment, le nez baissé, et au moment où je relevai la tête, j'aperçus devant moi une silhouette qui me sembla être celle d'Axis.
L'impression que l'on peut avoir de reconnaître quelqu'un au premier coup d'oeil est en général confirmée ou infirmée par un examen plus attentif. Mais dans ce cas-ci, je me rendais compte que je ne connaissais pas Axis suffisamment bien pour l'identifier à coup sûr à des signes tels que sa mallette, sa casquette, ou le rythme de sa démarche. Avait-il cette mallette en cuir brun? Avait-il les cheveux longs dans la nuque qui passaient sous la fermeture à glissière de la casquette? Avait-il cette veste un peu étroite et trop courte? Avait-il ce jeans un peu usé et un peu bas sur les hanches qui lui donnait un air prolétaire? Aucune idée. Je n'avais jamais regardé que son visage, semblait-il.
Je pressai le pas pour me rapprocher de lui, mais le grossissement ne m'aidait guère. Le dos de cet individu, l'aurais-je regardé à la loupe, ne me dirait jamais s'il s'agissait d'Axis oui ou non, car je n'avais aucune idée de son dos. On s'approchait du croisement avec la dixième rue, et après avoir grimpé les quelques marches qui y accèdent, l'homme s'engagea dans la rue à gauche, alors que je devais la prendre à droite.
Depuis quelques secondes, j'hésitais fébrilement entre l'action, qui est contre ma nature, et le laissez-faire, qui allait peut-être me faire passer à côté d'une belle occasion. La surprise dont j'avais tant besoin, voilà qu'elle passait à ma portée, mais il fallait que je me fatigue un peu pour la saisir, autrement je rentrerais chez moi bien plus malheureuse et frustrée que je ne l'étais déjà. Je le suivais avec le souffle court et le coeur affolé, comme au moment de rentrer en scène.
Je pressai encore un peu le pas, pour le rattraper presque en courant, mais sans l'appeler par son nom, puisque je n'étais toujours pas sûre que c'était lui. Ce n'est qu'une fois arrivée à sa hauteur que je prononçai son nom, au risque de paraître un peu bizarre (quand quelqu'un vous dépasse, vous ne vous attendez pas à ce qu'il vous aborde, comme s'il voulait vous prendre sur le fait après vous avoir observé tout à loisir).
En même temps, je m'arrêtai, puisque je n'allais pas dans cette direction-là, et il dût comprendre assez vite que je ne l'avais pas seulement rattrapé, mais carrément poursuivi. Façon prématurée de se découvrir, je sais.
Je pris prétexte de la soirée de blues qu'il nous avait proposée. En effet, j'avais oublié de le lui dire au cours, mais les Mexicaines et moi-même avions l'intention de nous rendre à cette soirée (qui avait lieu le lendemain), et je voulais savoir s'il pouvait nous donner l'adresse du bar, et s'il comptait venir avec nous.
Il semblait content de me voir, je veux dire pas poliment content, mais sincèrement content, et entièrement disponible, même après l'échange d'informations demandées, à tel point, que je ne savais plus très bien quoi lui dire. J'avais bien prévu de lui demander conseil au sujet de mes projets à Bloomington, et de l'un ou l'autre renseignement pratique dont j'avais besoin, mais cela supposait une atmosphère adéquate, autour d'une bière dans un bar un peu sombre et un peu bruyant. Au lieu de ça, je m'entendais maintenant lui soumettre toutes ces questions que je tenais en réserve, ainsi, bêtement, dans la rue, en sortant du boulot. Pour faire durer ce moment où je le sentais tout à moi, je gaspillais allègrement les sujets que j'aurais pu mettre sur le tapis dans de meilleures circonstances.
Il faut dire qu'il ne faisait rien non plus pour aider le changement de circonstances, se contentant de se montrer parfaitement ouvert et attentif, comme dans un état d'attente encourageante mais qui ne fera pas un pas.
Devant tant de bienveillance dans l'inertie, je finis par avoir envie de tenter le tout pour le tout, le risque de rebuffade étant sans doute assez faible. Je fis un gros effort de volonté sur ma réserve habituelle et, sans pouvoir éviter de prendre une grande bouffée d'air avant de me lancer, je lui demandai s'il ne voulait pas aller boire un verre ensemble plus tard dans la soirée. "Bien sûr", dit-il en souriant, comme s'il s'y attendait, et avec ce qui me sembla être une expression de remerciement dans le regard, mais je peux me tromper.
De manière générale, dans toute l'histoire qui va suivre, je peux me tromper, non sur les faits que je décris - quoique par moments aussi - mais sur l'interprétation du comportement d'Axis, sur ses pensées et intentions s'il en eût, et c'est précisément le brouillard dans lequel il m'a laissée que je tente aujourd'hui d'éclaircir, dans un dernier effort pour le saisir, en redéroulant tout le fil de nos rencontres. Qui sait si le sens qui me manque encore ne jaillira pas de l'exposé continu des faits, comme un dessin qui se dégage dans ces jeux où l'on relie des numéros par un trait?
C'est ma dernière chance, alors que je l'ai perdu depuis des mois, de comprendre enfin ce qui m'est arrivé le jour où j'ai rencontré Axis.
Avant de se séparer puisque nous avions rendez-vous plus tard, il me dit que si je voulais aller passer un week-end à Indianapolis, il avait un ami chez qui on pouvaitt loger et l'endroit était très agréable. Il allait de temps en temps là-bas pour passer le week-end loin du boulot et du téléphone.
A ce moment, j'ai pensé que l'invitation était intéressante, mais sans imaginer un seul instant qu'elle pouvait impliquer de dormir dans le même lit, ou d'autres choses plus curieuses encore. Comment aurait-il pu oser me proposer une chose pareille à ce stade de nos relations? Plus tard, il m'a fallu supposer qu'il avait déjà compris jusqu'où nous irions ensemble.
Moi aussi, je devais imaginer que la situation pourrait dériver, et très vite, car je m'apprêtai comme pour un rendez-vous galant, jusque dans les moindres détails. Pour une sortie mondaine, on peut se faire belle sans que cela implique plus qu'un travail de façade, mais y a-t-il le moindre parfum de bagatelle à l'horizon, et les opérations prennent une toute autre tournure. Sous-vêtements, épilation, lait parfumé pour le corps, choix des vêtements en fonction du déshabillage,... Comme je n'avais connu ni mondanités ni rendez-vous galant depuis trois semaines, la tâche me parut gigantesque. Jusque-là, je n'avais pas encore considéré sérieusement l'idée de me mettre en frais; la soirée brésilienne avec Roberto m'avait prise par surprise, et je ne voulais pas me retrouver à nouveau limitée dans mes choix pour une histoire de poils sur les jambes. Au boulot, donc.
2.
A sept heures précises, Axis vint me chercher dans une voiture qui m'avait tout l'air d'un bateau. Une de ces limousines à l'américaine, où le conducteur semble accoudé au bastingage.
Comme je commentais la taille du véhicule, Axis m'apprit qu'il ne s'agissait là que de sa Chevrolet de la semaine, celle qu'il utilise quand il sort le soir, mais il en a une autre, bien plus belle et flambant neuve, pour les sorties du week-end.
Je n'osai pas faire remarquer que je ne l'imaginais pas si riche. Faisons comme si c'était naturel.
Il m'emmena dans un bar où il était connu comme un vieux loup. Je crois que partout il était connu comme un vieux loup. C'est ça qui me plaisait dans son personnage et dans le rôle qu'il pouvait jouer pour moi. C'était le meilleur guide qu'on puisse imaginer. Du moins, c'est ce que je pensais sur base des informations disponibles: le fait qu'il était né ici (ainsi qu'il me l'avait expliqué lors de notre pérégrination pensive dans le College Mall voici près de quinze jours), le fait qu'il semblait aimer la bière et les sorties, le fait qu'il ait habité partout et connaisse tout le monde. Je pensais que ce serait un compagnon parfait pour découvrir l'Amérique profonde et les frémissements qui l'animent aux heures de loisir. Il ne dansait sûrement pas aussi bien que Roberto, mais il pourrait m'emmener dans tous les endroits qu'il connaissait, me faire rencontrer des gens, et me baigner de son authentique accent américain. C'était certainement un choix supérieur.
Il y a des choses que l'on sait au premier coup d'oeil. Si une aventure est possible ou ne l'est pas. Si l'autre pense qu'une aventure est possible ou ne l'est pas. Mais au-delà de ces grossières catégories, le choix d'un homme plutôt qu'un autre devient une véritable migraine. Axis m'avait intéressée tout de suite, Roberto beaucoup moins, mais il dansait vraiment bien. Tous deux me donnaient matière à extrapoler, avec l'incertitude que cela implique. Pour me guider, j'en étais réduite à faire jouer des considérations assez pragmatiques, sans croire un instant que cela pouvait vraiment déterminer mon choix. C'était plutôt une façon, je pense, de donner des prétextes à mon attirance pour un homme un peu trop éloigné de mes sentiers fléchés.
A quel moment ai-je pris conscience de sa voix? Sans doute dès le premier jour. Son effet sur moi était trop évident pour que j'aie pu y être insensible ne fût-ce qu'un instant.
Je sais que j'avais déjà flashé sur lui avant qu'il ne dise un mot, à cause de ce premier sourire, mais sa voix, même si je n'ai pas retenu le moment où elle m'a frappée, a dû le faire dans la foulée, dès qu'il m'a abordée.
C'était une voix grave et puissante, mais aux intonations très souples, et surtout une voix qui vibre longtemps dans des tonalités très chaudes, une voix particulièrement dense, comme peut en avoir un chanteur qui se concentre pour l'arrondir, l'enrichir, la muscler, l'étayer. Mais tout cela sans faire le moindre effort, sa voix coulait comme un fleuve gonflé par les pluies, là où nous n'avons que de frêles rivières.
En rentrant dans ce bar, j'ai dû l'attendre plusieurs fois, car il disait bonjour puis échangeait quelques mots avec presque tous les gens que nous croisions.
Nous nous installâmes à une table de coin, et Axis se plaça face au mur, me permettant de monopoliser toute son attention, enfin presque, car un écran de télé suspendu dans le coin au-dessus de ma tête et qui retransmettait du sport attirait parfois son regard. Assez peu, toutefois, compte tenu des habitudes télévisuelles que je devais lui découvrir par la suite.
Je l'avais laissé choisir la boisson (un pichet d'un litre de bière locale - déjà quelque chose que je n'aurais jamais commandé sans lui), et à la longue, mes petites histoires et préoccupations (essentiellement les mêmes que durant l'après-midi - puisque j'avais déjà tout défloré) y gagnaient une animation qui me mettait, me semblait-il, à mon avantage. Ou bien était-ce dans le regard amusé et bienveillant d'Axis que je lisais un encouragement? Il n'avait pas l'air de s'ennuyer, ni de prendre les choses au sérieux, mais il commença assez vite à protester contre ma conviction qu'il menait une vie de bâton de chaise. Au contraire, disait-il, il sortait très peu, buvait rarement, détestait la foule et menait une vie de reclus.
Voilà qui s'accordait très peu avec mes premières estimations, et je me demandais s'il ne jouait pas un jeu, soit pour me dérouter, soit pour me tenir à distance, au cas où j'aurais voulu plonger sur cette mine d'or et lui demander de m'emmener partout avec lui. Impossible de savoir, à ce stade, mais il admettait au moins qu'il n'en avait pas toujours été ainsi. Ses connaissances étendues du paysage local lui venaient d'une époque où il sortait plus, c'est vrai, mais il avait changé et ne semblait pas vouloir s'étendre sur les raisons de cet assagissement, murmurant, sans me croire dupe, que tout cela n'était plus de son âge.
Son âge. Environ quarante-cinq, peut-être cinquante. Il ne répondrait jamais directement à la question, estimant une fois qu'il ne pourrait pas être mon père, une autre fois qu'il était quasi grabataire, une autre fois encore que l'âge, c'est seulement dans la tête.
Il travaillait depuis deux ans dans ce département de la faculté des sciences politiques, après être passé dans le département de gestion informatique de l'université.
Il partageait une maison avec un ami, et depuis que l'amie de cet ami était venue vivre avec lui, il se sentait peut-être un peu moins chez lui, mais comme c'est lui qui était là en premier, les autres n'avaient jamais laissé transparaître le désir de le voir partir, et finalement, il était bien là, il vivait essentiellement dans sa chambre, comme un reclus, insistait-il. Je ne croyais pas un mot de ce point-là, mais comme il avait l'air d'y tenir, je cessai de me moquer.
Que faisait-il, s'il passait tant de temps en solitaire? Il écoutait de la musique, c'était un grand fan de Jimi Hendrix. Plus qu'un fan, un spécialiste, il collectionnait tous les enregistrements possibles, les photos, les vidéos, les livres, les cartes postales.
Je ne savais pas qu'il pouvait y avoir un "fan-club" de Jimi Hendrix qui compte des membres dans le monde entier. Ils communiquent par internet, en quête d'enregistrements, de photos ou d'informations nouvelles. Axis appelait ça "faire des recherches", comme s'il y avait quelque chose à trouver, genre vaccin contre le sida ou décodage de l'écriture maya. Mais c'est simplement pour agrandir les collections. Je suppose qu'il doit y avoir des clubs de ce genre pour toutes les vedettes. Et pas seulement du showbiz. J'ai vu dans la bibliothèque du bureau un numéro du bulletin trimestriel édité par l'"International Hobbes Association" - si même un philosophe du XVIIe siècle a encore son cercle de fidèles... Sans parler de Jésus-Christ, et des milliers de magasins qui s'adressent à ses fans. En tout cas, j'en ai déjà vu trois, rien qu'à Bloomington, remplis de bondieuseries, mais je ne sais pas si ça s'adresse à tous les croyants d'obédience chrétienne, ou si chaque église à ses propres réseaux commerciaux. Bref.
Comme nous n'avions fait qu'un premier tour d'approche de nos personnes respectives, je pensais que la soirée touchait à sa fin, mais quand Axis s'est levé, il me proposa d'aller chez lui, pour me montrer l'endroit où il habitait, et peut-être regarder un film si j'avais le temps, il me reconduirait quand je voudrais. J'acceptai sans réfléchir plus de trois secondes pour la forme, et avec un sourire peut-être un peu trop ravi. Le plaisir d'être invitée dans son intimité occultait toute considération tactique à ce moment-là. Et puis, il avait fait cette proposition avec un naturel qui ne souffrait aucune mise en doute, aucune lourdeur, aucune complication. Il me proposait d'aller chez lui aussi simplement qu'il m'aurait proposé de me raccompagner ou de porter mon sac. C'était dans l'ordre des choses, et je me voyais mal commencer à contester l'ordre des choses, surtout quand je pouvais prendre plaisir à le suivre.
Je remontai dans son navire, un peu étourdie, comme quand on vient de gagner un gros lot ou d'entendre prononcer son nom dans les résultats d'un concours.
Nous allâmes, le plus logiquement du monde, nous garer devant le magasin de location de vidéos, et je me retrouvai en train de scruter les couvertures de vidéo d'un oeil exceptionnellement tolérant avec un homme dont je n'avais aucune idée des goûts (je les imaginais quand même assez musclés). Pour jauger nos positions respectives, nous échangions des commentaires sur tous les films qui évoquaient en nous quelque souvenir. L'échantillon était 100% américain, et j'en connaissais assez peu, mais j'ai fait un effort spécial d'adaptation. Je sentais déjà que pour continuer à intéresser ce type-là, il faudrait être prête à aimer une série de choses dont je n'avais aucune idée jusque-là. L'accord (bien que, biaisé ainsi cela ne s'appelle plus un accord) se porta finalement sur un film effectivement assez musclé, "Die Hard", avec Bruce Willis, ma seule motivation étant que je trouve Bruce Willis particulièrement à sexy.
Axis me fit visiter sa maison, qu'il partageait donc avec Dave et Tyler. Un rez-de-chaussée sens dessus dessous, que l'on aurait eu tendance à croire inutilisé, et pourtant non, l'un des quatre ou cinq divans entassés dans le living se trouvait dans une orientation permettant de regarder la télé.
Ensuite, il me présenta au chat, un siamois au regard convergent et au miaulement rauque dénommé Zouss.
Chaque fois que je suis rentrée dans cette maison par la suite, je l'ai entendu saluer le chat de la même façon tendre et détachée à la fois, "Hello Zouss", sur un ton si doux que je me mettais à envier l'animal, quand bien même il m'était impossible de discerner, dans sa voix, la part d'affection véritable et celle de ses bonnes dispositions générales vis-à-vis de l'univers. Ce n'était pas lui, en tout cas, qui donnait à manger à Zouss.
Puis, on passa à l'étage, et je découvris l'univers personnel du reclus. Une chambre d'environ quatre mètres sur quatre, avec deux petites fenêtres, une grande peau de zèbre accrochée au mur, une télé, une chaîne hifi, un ordinateur, un grand lit sans montants calé dans le coin opposé à la télé, des monceaux de choses empilées au sol, dont sa garde-robe complète: sweat-shirts, T-shirts, jeans et casquettes.
Axis me fit la visite guidée des tableaux et posters décorant les murs, une bonne moitié illustrant Jimi Hendrix (en portrait, en concert, mettant le feu à sa guitare), et l'autre moitié provenant d'un ami peintre installé à New York dont, pour autant que j'aie un avis à donner, la meilleure idée résidait dans le fait de peindre non seulement la toile, mais également le cadre et le rebord du cadre. Pour le zèbre, il n'avait pas souffert, ce n'était certainement pas un trophée de chasse mais plutôt un animal de zoo ou quelque chose comme ça.
Pendant que je continuais à inspecter les tableaux, Axis alla nous chercher une bière, puis alluma la télé et s'installa sur le lit. C'était effectivement le seul endroit où l'on pouvait s'asseoir. Je m'installai à côté de lui. Plutôt que de mettre la cassette vidéo en marche, il commença à zapper en m'expliquant au fur et à mesure les différents programmes auxquels il nous était donné d'assister. C'était la première fois que je regardais la télé aux Etats-Unis (aussi la première fois que je la regardais depuis cinq ans) et mon étonnement était sans bornes. Si j'avais été une vieille habituée, j'aurais peut-être quand même mimé la surprise, pour lui faire plaisir, car je voyais bien que ça l'amusait d'expliquer de quoi il retourne à une étudiante européenne ignorante et pure, mais je n'ai même pas dû faire cet effort, car ma stupéfaction était sincère. On voyait du basket haché de publicités, des talk-shows où les gens viennent s'insulter en public, des sermons de diverses factures, des présentateurs de télé-achats qui vendent tout et n'importe quoi avec une conviction qui galvanise les téléspectateurs avachis au point de leur faire empoigner le téléphone. Le spectacle était inépuisable.
Après avoir savouré les joies de l'instruction en matière de sciences télévisuelles, Axis semblait disposé à en explorer d'autres, qui commençaient au contact de mon pantalon.
Sa main était arrivée sur ma cuisse sans nervosité et sans hésitation. Elle était là comme à sa place naturelle. Je l'ai caressée en retour, en commençant à me demander ce que je foutais là, et en me sentant poussée à embrasser cet homme qui était si peu fait pour moi - ce que je ne tardai pas à faire.
J'ai tout de suite aimé le contact de sa bouche ferme, délicieusement rehaussée par la piqûre des poils courts de sa moustache et de sa petite barbe. Il embrassait bien, évitant à la fois la retenue excessive qui vous laisse un doute au sujet de vous-même, et l'enthousiasme débridé qui vous explore abondamment et vous laisse couverte de salive. Non, il embrassait dans la bonne moyenne, bien décidé et bien contrôlé, en sachant prendre son temps sur une petite portion de lèvre, et en s'offrant aussi quelques moments fougueux, l'un tirant son charme de la proximité de l'autre.
Ensuite commença l'exploration du corps, la longue marche vers un plaisir encore incertain, caché dans un terrain encore inconnu.
Mes mains sur son torse (poilu juste un peu, là où il faut), ses mains sur mes seins (très habiles avec le soutien-gorge, délicieuses sans le soutien-gorge), premières excursions en territoire promis, pour prendre contact avec la température, la texture, le rythme, la réalité de l'autre en tant qu'objet palpable, jusqu'ici tout va bien.
Il en arrive à mon jeans. Parfois, c'est là que le bonheur s'arrête. Une nervosité, une maladresse, une application excessive, ou au contraire une ignorance, une timidité maladive peuvent, ici aussi, vous refouler dans le trop ou le trop peu dont l'on ne s'échappe plus une fois que l'on s'y est fourvoyé. Mais rien de tout cela avec Axis. Sa main s'arrime comme une pièce de puzzle, il m'épouse et m'enrobe exactement. Je suis une statue d'argile que la caresse confirme dans sa forme sans dépasser son point de rupture. Il y va. Il n'hésite pas. Il sait où sont mes soupirs et même mes cris. Il va les chercher.
Moi aussi j'ai progressé dans sa géographie. Cet homme que je n'arrivais pas à me décider à aborder tout à l'heure, est en train de bander magnifiquement. Si l'on fait abstraction de l'épais caleçon en coton bleu, il est vraiment très excitant. Il propose: "Et si on enlevait les vêtements?" La télé fonctionne toujours. Personne ne s'en occupe.
Il se relève pour se déshabiller, tandis que je me débrouille en restant sur le lit. Je n'ai jamais bien conjugué nudité et verticalité, car c'est tellement se faire remarquer. Allongée sur le lit, je me fonds dans le paysage, je fais partie du décor. Je n'aurais pourtant pas été jusqu'à m'enfouir sous la couette, mais Axis doit être frileux, car une fois dévêtu, chauffage ou pas, il trouve qu'il fait gelant et nous expédie sous dix centimètres de plumes. Cette fragilité me surprend d'autant plus que je découvre maintenant son gabarit réel. Sous le coton du T-shirt, il m'avait semblé deviner un corps semblable aux autres corps, un peu plus costaud c'est tout, mais maintenant que je regarde une étendue de peau nue, je m'aperçois de ses véritables proportions. Je n'ai jamais palpé un torse si large et si épais. Des épaules si puissantes. A défaut de l'entraînement, il a au moins la stature d'un boxeur, et j'ai du mal à contenir mon émerveillement lorsque, couché sur le dos, les bras levés en couronne, il me laisse pétrir les reliefs marqués le long de ses aisselles. Il porte autour du cou un lacet rouge qui lui donne l'air - l'air de quoi au juste? - d'un motard, ou d'un loubard, ou d'un pochard, quelqu'un de pas du tout rassis, une belle présence, un aplomb qui fait plaisir à voir. Axis ressemble à un chat qui ronronne.
Après cette approbation entière des corps nus l'un contre l'autre, il ne reste plus qu'à affronter le test ultime, la science des mélanges et l'art du mouvement, que nous passons victorieusement. Il est bien outillé, bien rythmé, à mon avis bien rôdé, et surtout il n'en fait ni trop ni trop peu. Il ne fait pas semblant de perdre la tête, il calcule son décollage avec sang froid, comme peuvent se le permettre ceux qui sont sûrs de leur trajectoire. Parfait, il est parfait, il ne m'a même pas écrasée avec ses cent kilos.
Nu, il n'est pas sexy au sens cinématographique du terme: les jambes un peu trop frêles sous le corps massif, le ventre bien rebondi, le souffle court pendant l'excitation, comme s'il manquait d'air, il est plus empâté que musclé, et plus imposant que séduisant, mais moi, ça me séduit, les hommes qui ne font pas de chichis, qui ne se regardent pas, qui ne s'inquiètent pas. Il s'est admirablement bien amusé, qu'importe le caleçon bleu et le ventre un peu lourd.
Et puis, il avait bien plus d'endurance que je ne le pensais.
Après avoir mis en marche la cassette que nous avions louée (c'était quand même bien le prétexte qui nous avait amenés ici), pris quelques minutes de repos légitime et occasionnellement ronflant, il s'est retrouvé frais et dispos pour un deuxième round, plus long et sophistiqué que le premier.
C'est ici qu'il s'est avisé que cela lui plairait de m'entendre parler français, et cela m'a fait penser irrésistiblement au film dans lequel une femme demande à ses amants de parler russe ou italien, n'importe quoi en russe ou en italien, pourvu qu'il y ait un minimum d'authenticité dans l'accent, et son partenaire de se lancer dans une tirade en "ravioli - spaghetti - cannelloni" qui fait tout son effet car la femme jouit. Une fois mon fou-rire passé, je me suis donc mise à déclarer toutes sortes de petites bêtises en français à Axis qui en frissonnait de plaisir.
J'ai regardé la fin de "Die Hard" par-dessus l'épaule d'Axis, et par-dessus ses ronflements qui m'empêchaient de comprendre les dialogues, pour ce qu'il y en avait.
Le matin-même, Axis n'était encore qu'une vague connaissance, et maintenant je savais qu'il ronflait, qu'il portait des caleçons à l'ancienne, qu'il jouissait sans voix, qu'il empilait ses T-shirts par terre.
Par la simple transition d'une heure ou deux passées dans un café, j'avais accès à sa plus troublante intimité. Je me demandais si pour lui aussi c'était plutôt surprenant, ou bien tout à fait banal.
J'avais bien essayé de le faire passer aux aveux, mais j'obtenais des réponses tellement peu plausibles qu'elles ne me laissaient même pas la possibilité de faire semblant d'y croire. Il prétendait qu'il avait une vie sexuelle d'un calme absolu depuis son divorce survenu treize ans plus tôt (divorce sur lequel il ne voulait pas s'étendre non plus: "c'est trop long à expliquer").
Cette affirmation ahurissante (treize ans d'abstinence, si c'est bien ça qu'il voulait dire), qu'il laissait tomber comme en passant, s'accordait mal avec le fait 1) qu'il m'avait introduite dans son lit après une seule petite soirée très anodine et sans me connaître, 2) qu'il y avait fait preuve d'une technique et d'un contrôle nécessitant une expérience longue, régulière et probablement diversifiée, 3) qu'il semblait doué d'une facilité de contact qui devait lui amener à peu près dix occasions par jour. Comme il persistait sur la thèse monolithique du désert sentimental ("Je t'ai dit que je vivais comme un reclus"), j'en ai conclu que c'était pour lui le moyen de mettre fin au débat (dans la mesure où il le trouvait déplaisant/fatigant/énervant) ou de me signifier, en me rendant la monnaie de ma pièce, que c'était moi qui étais en faute: je n'aurais pas dû poser la question (c'était déplacé/idiot/embarrassant).
Je commençais à comprendre que les questions directes que je m'entêtais à poser recevaient une réponse si absurde ou évasive que cela revenait à n'avoir jamais posé la question. Par contre, il répondait spontanément à des questions que je n'avais pas posées, m'indiquant peut-être par où j'aurais mieux fait de diriger mes pensées.
Pour l'heure, comme il dormait sans avoir éteint la télé, je me demandais si c'était son habitude ou s'il comptait sur moi pour l'intendance. De toute façon, je me suis endormie, et ce n'est que bien plus tard, en se relevant pour aller à la salle de bain, et m'entendant demander pourquoi il laissait la télé, qu'il a enfin coupé le sifflet à cet horrible empêcheur de rêver en rond.
Il m'avait dit qu'il devait se lever tôt, mais six heures du matin, c'était plus tôt que je ne l'imaginais. Il a commencé par allumer la télé. Je me suis tournée de l'autre côté. Le fait commençait à devenir patent: j'avais affaire à un intoxiqué. La télé n'était pas simplement un prétexte pour m'inviter (et déjà, quel mauvais prétexte), c'était vraiment un réflexe naturel quand il était chez lui, il allumait la télé comme on allume la lumière.
Mais au lieu de regarder, il s'est mis à m'entreprendre, puis à me prendre, dans mon demi-sommeil, sur fond de bulletin météo.
Il n'y a pas à dire, il avait la santé, et une excellente recette pour me tirer d'un sommeil qui me retient toujours tellement, surtout à ces heures impossibles.
A la fin des opérations, c'était toujours la météo, mais j'ai compris pourquoi, il avait mis la chaîne météo, une chaîne où ils arrivent à parler du temps qu'il fait vingt-quatre heures sur vingt-quatre (c'était l'apanage des gens sans grande conversation, et la télé les a battus).
Axis me reconduisit chez moi sans parler du temps, mais presque, en tout cas sans parler de ce qui m'intéressait, à savoir la suite du programme. Comme je pressentais que la question amènerait une réponse qui n'en est pas, je me dis qu'il valait mieux la laisser en suspens et je sortis de la voiture en lançant le "A bientôt" le plus neutre que l'on puisse imaginer. "Envoie-moi un E-mail", fut la réponse. "D'accord", dis-je en claquant la portière. Un E-mail, un E-mail, cet outil de communication instantanée, bien pratique effectivement, je voyais très bien, mais cela voulait dire qu'il me laissait l'initiative.
3.
Aucun indice, dans son comportement ou son discours, ne m'a laissé entrevoir ce qu'Axis envisageait pour la suite. Que je vienne régulièrement dormir chez lui? Occasionnellement? Plus du tout?
Voilà un homme qui ne se donne pas la peine d'annoncer la couleur. Peut-être parce qu'il ne la connaît pas? Il doit quand même bien avoir une petite idée. S'il est vrai que c'est l'homme le plus accessible qui soit, je me rends compte que c'est peut-être sa façon à lui de se camoufler mieux qu'un autre, comme certaines énigmes si faciles à déchiffrer que tout le monde passe à côté.
En tout cas, il se tait et s'en remet à moi pour le prochain mouvement sur l'échiquier.
Je tiens à manifester mes bonnes intentions, sans pour autant me montrer envahissante. Je ne suis pas une fille envahissante, c'est bien connu. Je serai disponible, mais pas quémandeuse, qu'il se le tienne pour dit.
Essayons ceci:
Date: Fri, 7 Feb 1997 12:25:32
From: Caterina <caterina@indiana.edu>
To: Axis <axis@indiana.edu>
Subject: Bonjour!
Axis, God damned, that was life!
America is more and more interesting to me.
See you
Caterina
Je ferai mon possible pour qu'il me comprenne, mais mon anglais n'est pas encore très sûr.
Le handicap de la langue, ajouté à celui de l'âge, me donne un profil bien peu consistant à côté du sien. Je me sens comme la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le boeuf. Mais ç'est peut-être précisément tout l'intérêt de l'aventure: faire comme si j'étais de taille, pour voir si ça ne suffirait pas à le devenir.
Si en plus j'utilise des gros mots dont je n'ai jamais appris l'orthographe... mais je suppose qu'il verra bien ce que je veux dire.
Date: Fri, 7 Feb 1997 14:04:57
From: Axis <axis@indiana.edu>
To: Caterina <caterina@indiana.edu>
Subject: Hey now!
Caterina,
I had a fine time myself. I may stay in town, but probably will not be able to make it to Bear's this evening. I'm not sure yet if I will be here, but I will call you soon. You are also welcome to call me anytime, even after 10pm.
Fly on,
Axis
J'avais oublié ça, on devait aller écouter du blues ce soir, avec les Mexicaines, dans un bar dénomme Bear's, c'était même là tout mon prétexte pour le harponner dans la rue. Voilà qu'il ne peut (veut?) plus y aller, comme si les événements d'hier l'avaient fait changer d'avis.
Je ne voyais que deux possibilités pour expliquer sa réticence, c'est que le fait d'avoir passé la nuit avec moi
1) ou bien rendait inutile d'assister à cette soirée pour me draguer, puisque le travail était déjà fait, (à supposer que cela ait jamais fait partie de ses projets),
2) ou bien le poussait à éviter de venir à cette soirée parce que, pour une raison ou l'autre, il ne voulait pas me voir si vite, ou en présence de tiers, ou dans un environnement bruyant, ou que sais-je...
De toute façon, je n'avais rien demandé, donc il ne m'avait rien refusé, et par ailleurs, il se déclarait prêt pour des contacts ultérieurs, c'était déjà ça de gagné.
Pourquoi, dès le tout début, j'ai eu cette impression d'être la demandeuse, et lui celui qui se dérobe. Peut-être à cause de ce premier message, qui donnait le ton de tout ce qui devait suivre: je ne pourrai sans doute pas venir, mais appelle-moi quand tu veux, je suis là et je ne suis pas là, cours après moi que je t'attrape...
J'avais aussi ce sentiment d'avoir tellement à gagner à le fréquenter, alors que l'inverse n'était pas vrai. Il ne pouvait que s'ennuyer devant mon air d'enfant sage, mon inculture américaine, mes exercices d'anglais. Pourtant, il ne cherchait jamais à m'éloigner pour de bon, mais me gardait dans une orbite raisonnable en usant d'une technique à la fois simple et redoutable: il me quittait en m'invitant à l'inviter. Ainsi, les deux joueurs restaient en piste, mais dans un flou savant, sans qu'on sache comment ils parviendraient à se retrouver en présence. A moi le difficile travail d'estime pour amorcer le tour suivant.
Je laissai passer le week-end sans donner signe de vie, partagée entre d'une part l'idée que lorsqu'on a un nouveau partenaire, et pour une durée limitée par la force des choses, en l'occurrence trois mois, on devrait sauter sur toute occasion de passer le week-end avec lui, et d'autre part l'idée que la précipitation ne serait pas une bonne technique avec quelqu'un qu'on connaît si peu, qui parle une autre langue, qui se trouve chez lui, donc potentiellement envahi, et qui, en dernière analyse, se trouve être l'homme dans cette histoire et pourrait donc prendre l'initiative lui-même, nom d'une pipe.
Bien.
Mais qui sait si une timidité solidement enracinée dans son chef, quoique assez bien dissimulée, ne pouvait pas expliquer qu'il évite de me relancer de peur d'essuyer un refus? Il était peut-être un de ces hommes incapables d'exprimer leurs sentiments, et encore moins leurs désirs?
Cette hypothèse, à ma grande frustration, je dus me résoudre à la tourner et à la retourner dans ma tête tout au long de notre relation, peut-être un peu complaisamment il est vrai, au fur et à mesure des signes contradictoires ou vagues émanant de cet homme faussement lisible. Jamais je ne parvins à savoir s'il en voulait plus ou s'il en voulait moins. Même dans des cas qui auraient paru clairs à tout un chacun, l'amoureuse que j'étais pouvait toujours imaginer qu'il s'interdisait de m'envahir pour garder les meilleures chances de son côté (précisément ce que j'essayais de faire avec lui).
Le dimanche soir, me sentant pencher de plus en plus sérieusement pour l'hypothèse de la timidité, je me décidai à lui téléphoner, et ce fut pour constater que le reclus n'étais pas chez lui. A la suite de son message très bref ("I'm not actually here. Please leave a message"), je l'invitai à me rappeler s'il le souhaitait.
A qui revient l'initiative, pourquoi et qu'est-ce que ça veut dire?
C'est l'un des tourments qui empoisonne la vie des jeunes amants, jusqu'au jour où ils décident de vivre ensemble (et là aussi, quelqu'un doit prendre l'initiative), et c'est peut-être là, finalement, l'un des incitants puissants à la cohabitation: le désir d'en finir avec cette assommante incertitude sur qui propose de se voir quand.
Date: Mon, 10 Feb 1997 07:57:06
From: Axis <axis@indiana.edu>
To: Caterina <caterina@indiana.edu>
Subject: Good morning
Hi Caterina
I am back in town now. Sorry I missed you. Please call or write today. I may be at home all day. See you REAL soon,
Axis
Il n'était pas en ville. Il est rentré tard (sinon, il aurait pu m'appeler). Il ne va pas travailler aujourd'hui. Je constate que j'en sais très peu sur ses activités et qu'il ne se précipite pas pour en parler. Il ne dit pas où il a été, qui il a vu, ce qu'il a fait. Il me parle comme à quelqu'un que ça ne regarde pas.
Je ne suis pas, serai-je un jour, celle à qui il raconte ses menus faits et gestes?
Les hommes adorent raconter tout ce qui leur arrive, fut-ce le dernier fait divers professionnel. C'est l'une des constatations sûres que j'ai déjà pu tirer de l'observation des couples stables autour de moi. Ils rejouent les discussions qu'ils ont eues dans la journée, ils justifient chacun de leurs actes, ils décrivent tout ce qu'ils vont récolter.
Celui-ci, d'emblée, s'y prenait tout autrement. "Je ne serai sans doute pas là", "Je suis rentré", et tout le reste était mystère.
Plutôt que pas de maîtresse depuis treize ans, il avait peut-être plusieurs maîtresses actuellement, et comptait bien m'habituer à ne pas poser de questions.
D'un autre côté, comme il m'enjoignait lui-même de le contacter, je lui téléphonai dans la matinée, pour voir ce qui se passait.
Il était fatigué. Très, très fatigué.
Il avait pris congé pour se reposer.
Impossible de ne pas me demander ce qu'il avait bien pu faire pendant le week-end. Je lui posai même la question, d'un ton faussement moralisateur, histoire de faire comme si je m'en foutais, et ce qui s'est passé ensuite, c'est que je n'ai rien compris à son explication, même pas le sens général.
Il parlait toujours avec moi sans le moindre effort de lenteur ou de prononciation et, complexée par mon handicap, je ne lui demandais de répéter que dans certains cas, rapides ou cruciaux, mais pour rester dans le mouvement et ne pas le dégoûter de ma conversation, j'avais déjà pris l'habitude de faire semblant de comprendre chaque fois que cela me semblait la solution la plus simple. Le téléphone était bien sûr un exercice plus acrobatique que la conversation directe, et il semblait prendre un malin plaisir à marmonner comme s'il avait encore la tête enfouie dans l'oreiller.
N'ayant donc pas compris les raisons de son immense lassitude, j'étais prête à lui suggérer de me rappeler quand il serait rétabli, afin de ne pas l'accabler davantage, mais c'est lui qui me proposa de passer le voir si j'avais envie de faire une pause dans mon travail. J'aurais bien fait une pause tout de suite, mais il ajoutait déjà que je pouvais lui retéléphoner plus tard, dans l'après-midi, car maintenant il allait sans doute dormir un peu.
Je l'ai rappelé vers quatre heures en disant qu'il me plairait bien de faire une pause. Réponse: "Je t'attends".
Aucun doute dans ma tête sur ce que pouvait vouloir dire "faire une pause". N'étions-nous pas nouveaux amants?
Dès qu'il ouvrit la porte, je compris que nous ne jouions pas tout à fait dans la même pièce. Il portait un sweat-shirt taché. Il y avait des trous dans ses chaussettes. Il ne s'était pas lavé les dents. C'est ça qu'il appellait m'attendre? Je me haussai vers lui, pour voir quel genre de bisou j'allais récolter. Un bisou vague, plutôt sur la joue, mais gentil.
Il me dit: "Viens en haut, je regarde Vincent Price à la télévision". Qui peut bien être Vincent Price? Joueur de basket? Présentateur de variétés?
Vincent Price est un acteur des années cinquante, connu pour ses prestations dans des films d'horreur à la sauce kitsch. Axis était en train de regarder une histoire de forces maléfiques dans un château du Moyen-Age: une jeune et innocente princesse aux longs cheveux roux séquestrée par un affreux seigneur vendu au diable, et toutes ces sortes de choses. Je pensais qu'il envisageait de laisser la télé comme ambiance de fond pendant ma visite, mais il semblait au contraire prendre ma présence comme une circonstance annexe à sa séance de télévision. Nous échangions quelques nouvelles pendant les séquences sans dialogues.
Comme j'ignorais toujours ce qu'il avait bien pu faire de son week-end (alors que j'étais sensée le savoir), mes possibilités d'investigations étaient assez limitées. Spontanément, Axis parlait très peu. Il semblait abattu, ou plutôt hébété, sans grande suite dans les idées. Je me demandais vraiment ce qui avait pu le mettre dans un état pareil. Après avoir épuisé mes petites anecdotes du week-end, je n'avais plus beaucoup d'idées, et nous avons continué à regarder le film comme si c'était le but de ma visite, n'échangeant que quelques commentaires sur les acteurs ou le scénario. De temps en temps, il se grattait l'entre-jambes. J'essayait d'interpréter ce qui se passait, mais tout cela dépassait mon entendement.
Je savais depuis longtemps que si l'on veut rencontrer un homme, la meilleure façon de mettre toutes les chances de son côté, c'est de se plonger dans les mêmes passions que lui, ou à tout le moins de s'y intéresser activement. Il y a des périodes de ma vie où j'ai brusquement appris une foule de choses sur le tennis, les ventes aux enchères ou la sophrologie, mais je ne me doutais pas que j'irais un jour jusqu'à me torturer l'esprit pour essayer d'apprécier les mauvais films des années cinquante. De temps en temps, j'esquissais une petite caresse apéritive sur le ventre généreux d'Axis, sans rien récolter d'autre que de petits grognements amusés, du genre de ceux qu'on laisse tomber quand on est déjà rassasié. Vincent Price, à la fin du film, se retrouve face à face avec la mort qui porte son propre visage, tout le château est ravagé, la princesse est sauvée in extremis par un valeureux chevalier. Je me demandais ce qui allait se passer après le générique. Axis s'est mis à zapper. Il s'arrêtait de temps en temps pour me donner des explications. Il a cité plusieurs feuilletons dont "Colombo" était le seul que je connaissais vaguement.
Pour en avoir le coeur tout à fait net avant de capituler, j'ai apposé sur sa bouche un baiser qu'il a accepté mollement, me laissant occuper le terrain comme bon me semblait, tout en maintenant le contact visuel avec l'écran. Il n'y avait donc vraiment rien à faire, et plus aucun doute possible. Fatigué ou pas, il ne devait pas me considérer comme la nouveauté la plus excitante de son existence. Je tenais au moins une indication sur la suite des opérations: ni rupture, ni idylle, mais quelque chose qui ressemble plus à une vieille habitude, une relation qui a un bon vingt ans dans les voiles et qui tourne à la camaraderie.
Au moment où il s'est arrêté sur "Opération Tonnerre", avec Sean Connery, en disant "Ah, ça c'est un bon film", et en reposant la télé-commande, j'ai dit qu'il était temps que je retourne travailler et il s'est levé pour me raccompagner jusqu'à la porte d'entrée. Il m'a dit au revoir et à bientôt, et je me suis retrouvée dans la rue sans savoir ce qui s'était passé.
Logiquement, j'aurais dû laisser tomber. Si c'est tout l'enthousiasme que je soulève, je trouve que ça ne vaut pas la peine. Mais, de façon inexplicable, je n'arrivais pas à conclure aussi vite. Je n'avais pas envie de me formaliser alors que, de toute façon, je ne faisais que passer. Je devais sentir confusément qu'il existait une façon d'expliquer sa tiédeur sans ruiner ma propre estime. N'ayant en tête que des hypothèses inadéquates, je les rejetais toutes au profit du doute, comme pour parier sur quelque chose qui me dépassait mais que je comprendrais peut-être plus tard.
De toute façon, ça faisait du bien de ne pas se tracasser, chercher comment en savoir plus, demander des comptes, se faire respecter. Tout cela aurait pesé trop lourd, occupé trop la tête.
"Si c'est comme ça, c'est comme ça", avait l'habitude de dire un de mes amis, et je découvrais dans cette phrase plus de sagesse qu'au premier abord. Axis n'était pas empressé? C'est comme ça. Je ne comprenais pas ses intentions? C'est comme ça. Je m'offrais le luxe de ne pas y penser jusqu'à notre prochaine rencontre. Soudain accès de sérénité bouddhiste ou désinvolture facile pour quelqu'un à qui je ne tenais pas vraiment?
Au moins, j'évitais la rancoeur et la rumination, c'était tout ce qui comptait.
4.
Malgré tous mes efforts, la vie reste un peu plate.
J'ai trouvé un amant et il regarde la télé.
Le lendemain soir, Axis téléphonait pour prendre de mes nouvelles, très cordial, comme si aucun flottement légitime ne pouvait suivre une scène aussi flétrie que notre dernière rencontre. Rien d'anormal pour lui, j'en étais sûre. Rien d'inquiétant.