INEDITS




CIRCE

Roman - Premières pages


Chapitre 1

Cet homme était déjà mon amant lorsque je décidai de le consommer davantage.
C’était un séducteur et je savais qu’il rencontrait de nombreuses occasions de porter ses regards ailleurs. Il m’a semblé alors que le meilleur moyen de le garder était de le séduire une seconde fois. Homme multiple et inconstant, il était susceptible de répondre à toute avance un peu alléchante, et pour me prémunir contre ce risque je décidai de procéder aux avances moi-même. La communication par courrier électronique me permettrait de jouer un personnage calibré pour lui plaire, et adaptable au gré des circonstances. Bien sûr, il faudrait éviter la rencontre le plus longtemps possible, puis l’esquiver d’une façon ou d’une autre, car je doutais de sa clémence s’il découvrait le subterfuge. Mais dans l’intervalle, l’occasion m’était donnée de l’occuper, de l’intriguer, de l’accaparer, bref de le distraire de moi avec nulle autre que moi.

Par cette mise en scène assez simple, j’escomptais de plus un effet de retour subtil et beaucoup moins contrôlable, mais potentiellement inestimable, dans la mesure où, sachant mes dispositions pour l’écriture et le jeu, mon héros ne manquerait pas d’avoir un doute sur l’identité de son interlocutrice. Il serait bien trop fin pour vouloir éclaircir les choses abruptement et se lancerait plutôt dans une sorte de chassé-croisé destiné à me débusquer si c’était moi tout en évitant de se trahir pour le cas où ce ne serait pas moi. Ce suspense clandestin aurait pour effet certain de mettre du piquant dans nos relations avouées. Nous pourrions chacun continuer à paraître innocemment amoureux, tout en sachant ou suspectant que l’autre jouait un double jeu.

C’était évidemment jouer avec le feu. Mais il y a des relations qui ne vivent que du risque de se brûler. Quand répit et ennui sont synonymes, quand on ne craint rien tant que de voir enfin celui qu’on attend, par peur de s’acheminer vers l’inexorable désenchantement, il faut parfois préférer la provocation rageuse à toute forme de résignation. Depuis le premier jour où il m'enlaça, je savais que l’ennui guettait. La satiété, l’engorgement. Il fait partie de cette catégorie d’hommes qu’au fond je déteste parce qu’ils me ressemblent trop, pour qui l’amour est le moins mauvais médicament contre le mal de vivre, mais qui ne peuvent en prolonger les effets qu’en changeant régulièrement de partenaire et en reprenant la posologie depuis le début. Un Don Juan.

C’est pour retenir Don Juan que je voulus être la femme suivante.


Monsieur,

Je vous fréquente depuis longtemps sur papier mais je viens de vous voir pour la première fois, à la télévision.
En réalité, je n’ai pas la télévision, je n’écoute pas la radio et ne lis pas les journaux. Je n’ai pas non plus l’habitude de chercher à voir mes auteurs préférés. Leurs ouvrages me suffisent. Mais il se fait que je gardais mes petits neveux ce soir-là et que j’ai allumé l’appareil par désœuvrement. Ou par pressentiment. Je devrais dire par forme de récréation.
Le dépouillement que je m’impose chez moi, je l’abandonne volontiers ailleurs. Je ne mange du brouet commun (hamburgers, Scharzenegger, Marie-Claire..) que quand je suis à l’extérieur, et je le fais alors avec plaisir - cela participe du même folklore qui pousse à photographier les monuments célèbres ou à se frotter au hit-parade une fois l’an.
Donc j’allume l’engin et je vois un visage que je ne connais pas, dont le discours sensé me porte à rester attentive. Ce n’est pas l’émission de variétés que j’imaginais, la même qui semble tourner en permanence sur toutes les chaînes du monde, c’est Ô suprise une pensée articulée. Ensuite, je suis mise sur la piste par le journaliste qui cite un titre connu. Serait-ce… ? Mais oui, c’est lui. Un homme que je lis depuis quinze ans.
Sans grande méthode ni logique, je dois vous l’avouer. Ce qui me plaît, c’est la lecture à l’instinct, par bourrasques, brouillonne mais illuminante. Je ne sais dans quel livre vous avez dit quoi, mais je sais que j’ai exulté plus d’une fois et c’est ce qui compte.

Ces moments de communion ne m’ont jamais poussée à faire un pas vers vous. Celui qui écrit distribue, celui qui lit reçoit – tel est l’ordre du monde. Et puis j’ai – heureusement – de nombreux auteurs préférés. Pourquoi, alors, votre visage à l’écran m’a-t-il disposée autrement ?
Il faudrait peut-être parler de la surprise. Derrière vos mots, que je ressens un peu à la manière d’une voix intérieure, il y a donc ce visage-là, précis, matériel, et terriblement extérieur. Comme c’est étrange.
Et puis de l’exultation, encore une fois, à retrouver dans votre discours ce que j’identifie mieux maintenant comme l’essence de vos écrits et qui touche à l’exigence du sens. Cette volonté de penser pour soi, de penser envers et contre tout, de construire quoi qu’il en soit. Je reconnais un peu mes premières amours existentialistes, et le profil de l’homme révolté qui aurait laissé tomber l’amertume pour se consacrer seulement à ce que l’on peut faire sur Terre en dernière analyse. L’humour voulant que la dernière analyse rejoigne la première - on peut aimer, grandir, créer, jouir, jouer, bondir, apprendre et folâtrer – mais avec une bonne dose de conscience en plus. Et la conscience, c’est quand même une invention étonnante.
Elle donne l’extase en bloc aussi bien que la terreur en lamelles. On peut y voir une finalité suprême autant qu’une maladie de la matière. Une fleur ou un chancre. Les deux sans doute. Se pourrait-il que la décision nous revienne à nous ?

Au fond, je vous écris parce que les rencontres sont rares et l’amitié encore plus. Et puis j’ai découvert qu’à force de ne pas vouloir déranger les gens, on finit par les priver de quelque chose. (C’est vrai, si personne ne venait jamais vers vous, ce serait l’asphyxie à coup sûr). Au diable donc la timidité – puisque vous êtes libre de m’entendre ou pas.
Du reste, je fais un peu le même métier que vous. Journaliste, je veux aussi « populariser la connaissance, contre la foi et l’obéissance » (j’ai pris des notes devant l’écran – déformation professionnelle). Je vis aussi entourée de livres – pas encore dix mille, mais vous avez quelques longueurs d’avance -, même si je n’ai pas rencontré l’amour dans une librairie mais dans un stage d’astronomie. Et quand vous parlez du lecteur-artiste, qui se délecte de ruminer, lire et relire, mélanger, mettre en rapport, c’est bien sûr que vous pratiquez pour ce faire la seule méthode infaillible : écrire soi-même, c’est-à-dire rendre ce qu’on a reçu, dans un emballage personnel - comme j’essaie de le faire également, parfois avec méthode et parfois sans.

J’aime que vous présentiez la philosophie non comme une discipline âpre mais comme un art de vivre. J’avais songé me lancer dans cette branche jusqu’à ce que je voie les syllabus de l’université. Un massacre. Je pensais comme vous et comme Montaigne que « vivre à propos » était le propos, et non remettre une copie d’autant plus appréciée qu’elle serait hermétique. L’exigence du sens, à ce rythme, s’anéantit dans le désir d’en remontrer.
Et que vous puissiez revenir à une conception antique (philosopher, c’est diriger sa vie, et non nier l’existence des sens) sans pour autant verser dans l’archaïsme (se rendre maître et possesseur de la Nature, moi ça m’intéresse, dites-vous sans craindre d’égratiner les écolos bon teint).

La philosophie n’est pas une broderie d’initiés, c’est un médicament. « Non que la vie soit un mal, mais mal vivre est un mal et il est temps de nous soigner ». Vous prônez tout simplement la sagesse, une forme de savoir vivre qui n’exclut pas mais au contraire suppose un hédonisme solaire. Vos collègues doivent hurler. Je me demande quelle énergie vous consacrez à contrer leur courroux. Fort peu sans doute car il y a mieux à faire.
La vie n’est ni une mal ni un bien, nous sommes d’accord, elle est ce qu’elle est. Ce qui m’intrigue, c’est l’effet terriblement différent qu’elle peut produire sur ceux qui involontairement s’en trouvent dotés. Sans même parler d’événements heureux ou malheureux, mais de la simple disposition qu’ont certains à nager dans la joie ou d’autres à souffrir le martyre du simple fait d’être en vie. C’est assurément en nous que se cache le ressort mais pourquoi n’y avons-nous pas accès ? Pourquoi sommes-nous esclave de notre caractère ? A peine de longues années de thérapie ou de méditation peuvent-elles nous apporter un minuscule empire sur notre sérénité, qu’un imprévu un peu sérieux aura tôt fait de balayer. Cette aliénation à nous-mêmes, cette auto-dépendance poisseuse qui mène presque immanquablement à la fatigue de soi, n’est-ce pas le plus tonitruant scandale de tous les temps ?

Que vous ayez choisi pour image du siècle le premier pas de Neil Armstrong n’est pas proprement révolutionnaire. Mais c’est une profession de foi très claire, face à ceux qui auraient pris Hiroshima, Auschwitz, Tchernobyl ou Michael Jackson. Et puis j’y vois un signe, puisque je faisais mon entrée dans ce monde en ce moment précis. Vous aviez dix ou quinze ans sans doute. Vous étiez fasciné devant l’écran. Armstrong alunissait et moi j’atterissais. Une opération pas moins délicate, il faut bien le dire, mais dont le souvenir nous est généreusement épargné (et pourquoi pas à nos mères ?).

Ai-je autre chose à vous proposer qu’un échange d’amabilités ? Je n’en sais rien. C’est à voir ensemble.
Mon truc pour vivre, c’est travailler – je veux dire réfléchir et écrire. Que diriez-vous d’un projet à deux ? Un roman philosophique, une philosophie littéraire, une conversation épistolaire, un regard croisé sur les entreprises humaines, un essai déjanté, un traité désopilant… Ou bien juste aller boire un verre.

Cordialement,
Circé


Bonjour,

Merci pour votre message, et pardonnez la brièveté de ma réponse face à l'intimidante longueur du vôtre.
Disons qu'il s'agit surtout pour moi, par politesse et révérence envers les heures que vous avez dû passer à me lire, puis à m'écrire, d'accuser réception de votre courriel, à charge d'y répondre plus en détail lorsque je l'aurais relu 5 ou 6 fois, et quand le temps, atroce rivière sans retour, m'en laissera le loisir. Hé oui, j'ai beau paraître philosophe en dissertant à la télé de durées cosmiques qui défient l'histoire humaine, j'en suis encore à compter mes propres minutes.
C'est amusant, au moment même où je recevais votre message, je revenais de ma boîte aux lettres "physique" avec une petite carte de visite d'une certaine Jacqueline M.... , inconnue de moi bien entendu, avec ces simples mots : "aimerait prendre un café avec vous un de ces jours prochains. Quand?". Voilà ce qui s'appelle rapidité et efficacité pour une proposition laconique qui, finalement, rejoint la vôtre, qui ne l'est point (laconique) ! J'espère que ce rapprochement ne me fera pas passer pour un goujat; prenez cela pour de l'humour détaché face aux lectrices et télespectatrices, que j'espère nombreuses.
Bien à vous

PS : Figurez-vous, en n'en soyez pas horrifiée, enfin réagissez comme vous voulez, que j'aime bien Schwarzenegger. Vous, vous ne l'aimez pas, puisque vous lui enlevez un h, à défaut d'autre chose. Or tout est là : le Scharz... devient Schwarz..., c'est-à-dire le noir. Cet acteur a un coté obscur derrière ses muscles monstrueux qui me rappelle Héraclite : "Nature aime se cacher..."


Monsieur,

Vous m’en voudrez sans doute si je vous bombarde d’une deuxième missive. Mais autant vous le dire tout de suite : Jacqueline me fascine. Et je brûle de savoir ce qu’un homme comme vous peut penser face à deux démarches aussi différentes - quoique convergentes - que la sienne et la mienne. Il m’a toujours semblé que la proposition de rendez-vous plate et brutale était la manière la plus artificielle d’entamer une relation. A fortiori si elle ne s’accompagne d’aucun « argument » convaincant. Par ailleurs, il y a dans cette franchise un courage qui en impose. Hélas, les hommes qui m’ont approchée avec si peu de précautions ne m’ont jamais démontré que ce courage annonçait une véritable personnalité, c’était plutôt de la bêtise.
Il n’empêche. Elle m’intrigue votre Jacqueline. J’aimerais la voir, parler avec elle, manigancer peut-être, savoir comment nous allons nous y prendre pour vous encercler.
Rassurez-vous je plaisante.
D’ailleurs, je ne suis pas pressée de vous voir. Je me méfie des rencontres qui n’ont d’autre but qu’elles-mêmes. Parlons d’un travail à faire ensemble et je viendrai volontiers. Mais en attendant ce jour, permettez-moi de préférer le couvert des mots. On est tellement mieux soi-même quand on n’a pas cette encombrante question d’image à gérer. Pour vous, surtout pour vous, cela devrait aussi constituer un soulagement, quelqu’un à qui parler sans devoir la séduire, sans devoir l’éblouir. Juste pour l’amour des idées qui ne fleurissent jamais si bien que quand elles rebondissent.
Du temps pour me répondre, vous n’en avez pas. Et vous n’en aurez pas. Il faudra le créer. Ce n’est pas à moi de vous dire si le jeu en vaut la gymnastique. Vous avez bien entendu le choix de privilégier vos innombrables obligations professionnelles, familiales, médiatiques, sociales, artistiques et j’en passe. Je suis déjà passablement étonnée que vous m’ayez entendue – mais s’il vous plaît ne vous embarrassez pas de politesse, il n’y a rien là qui puisse nous faire avancer. Dites-moi plutôt, si vous voulez, ce que vous ne diriez à personne et qui vous pèse ou au contraire vous anime. Il faut que ce dialogue nous ouvre des portes insoupçonnées.

J’ai retenu le philosophe en vous et vous rappelez en passant vos accointances premières avec l’étude du cosmos. C’est vrai que pour moi le cosmos n’est qu’un prétexte, au demeurant très flou, car j’y distingue difficilement un objet d’un autre. Les modalités pratiques de l’organisation du monde me semblent un écran de fumée destiné à nous piéger. Tout en nous amusant, bien sûr, et vous avez l’air de vous amuser beaucoup – mais vous ne pouvez camoufler que ce qui vous tourmente se joue ailleurs.

Surtout ne croyez pas que je méprise notre petit Schwarzie. Il me plaît beaucoup, et sans doute sur un mode encore plus primaire qu’à vous. Mais cette industrie qu’il nourrit fait partie des choses trop faciles que je ne m’autorise à consommer qu’à titre de récréation. Je n’aime pas qu’on se fasse une si piètre idée de mes penchants, et à force de m’y laisser aller, j’aurais peur de me trouver réduite à eux. Je ne penche donc qu’occasionnellement, et plutôt vers Schwarzie que Stallone, encore que Tom Cruise, c’est aussi quelque chose.

Mais voilà que je me laisse emporter et risque à nouveau de dépasser les limites du message raisonnable. N’y voyez nulle intention de vous intimider (avec tout ce que j’ai déjà lu de vous nous sommes de toute façon dans le cas de figure inverse). Je découvre simplement le plaisir de m’adresser à vous plutôt qu’à tout autre. Une de mes amies avait l’habitude d’écrire à tous les gens qu’elle admirait et quand elle recevait des réponses je l’enviais tout en réprouvant son audace. Elle volait un temps précieux à ceux qui étaient là pour éclairer l’humanité et pas seulement sa petite lanterne. Aujourd’hui, sous l’effet d’une émission télévisée, je lui emboîte le pas sans même avoir bien réfléchi et je découvre un plaisir étrange et enivrant : celui de me mettre à exister pour quelqu’un qui existait depuis longtemps pour moi. Entrer dans la réciprocité. Pas que je croie avoir tant de choses à vous apporter, mais peut-être pouvons-nous faire surgir ensemble ce qui était encore caché en nous ? Une égale contribution de votre part n’est pas une condition indispensable. Acceptez simplement d’entrer dans la conversation au rythme qui vous convient. Dites-moi je vous réponds dans trois jours, dans dix jours, dans un mois. Pour une fois, il n’y a aucune raison de s’énerver, plaçons-nous sous le signe de plaisir et du plaisir uniquement.
Bien à vous,

Circé

PS : mes amitiés à Jacqueline


Monsier,

Vous n’avez pas le temps de m’écrire. C’était assez prévisible.
Moi, en revanche, j’ai eu le temps de vous observer. Vous figuriez dans un salon du livre, le week-end passé, et je n’avais pas de projet particulier. J’ai résolu de venir vous épier. Une petite fibre voyeuriste et vaguement honteuse d’elle-même, comme on peut en avoir vis-à-vis des vedettes, s’est emparée de moi depuis que je vous ai vu dans cette fatidique émission. Vous existez désormais davantage en chair et en os que sur le papier, et je crois que si un nouveau livre de vous m’était donné, je ne pourrais plus le lire sans voir l’homme entre les mots et moi.

Je suis venue fureter autour de votre stand à plusieurs reprises. J’ai même passé quelques minutes à deux pas de vous, faussement occupée à feuilleter les pages que je connaissais déjà, pour le simple plaisir de m’exposer à votre présence physique. Pourquoi ne pas vous avoir abordé ? Parce que je ne tiens pas à vous parler ni à engager quelque commerce réel avec vous. Si communication il y a, je tiens à ce qu’elle soit placée sous le signe de la solitude. Fermer les yeux, éprouver du plus profond de son être le besoin d’entrer en relation avec autrui, c’est l’exercice qui me semble totalement nécessaire – et pas les gesticulations où l’on se trouve empêtré dès que l’on se mêle de frayer avec les gens. Nous nous mentirions dès la première seconde.

C’est vous qui m’avez dit bonjour avec un sourire désarmant. Et ce regard qui touche au but dès le première contact. Mon Dieu, comment faites-vous pour contenir les sympathies que vous devez susciter ? J’ai répondu faiblement avant de poser le livre et de glisser vers le côté. Une autre admiratrice m’a remplacée, qui ne s’est pas privée de boire vos paroles. J’ai observé votre manière de parler aux femmes. On voit tout de suite qu’elles seules sont votre élément naturel, l’air que vous respirez. J’ai envié celles que vous faisiez rire aux éclats, celles qui vous remettaient une enveloppe, un livre, leur adresse griffonnée sur un papier. Que ferez-vous de ces perches tendues ? Les examinerez-vous soigneusement, comme les fruits prometteurs d’une récolte au filet ? Les entasserez-vous en vrac sur une étagère sans plus y revenir ?

Quand personne ne réclamait votre attention, vous plongiez dans la lecture d’un brouillon touffus, article en cours ou ébauche d’un prochain ouvrage, en chaussant de fines lunettes tout au bout de votre nez. Vous étiez la concentration même, le sérieux capable de se faire un nid dans le brouhaha d’un hall de foire. Je me souviens d’un moment particulièrement émouvant où, le front en appui sur votre poignet, dans un geste de recueillement, vous laissiez votre main découper l’espace devant vous à la manière d’une proue ou d’une bannière. Vous pensiez certainement à tout sauf à vos doigts abandonnés dans une pose sans intention, or ceux-ci captivaient mon regard avec une intensité suffocante. Immobiles et nets, fendant l’espace avec la précision d’un marbre, ils me donnaient à penser que votre vitalité, votre créativité, votre sensibilité s’exprimaient entièrement, et à votre insu, dans cette perfection formelle. Une main fine, ferme, tendue mais souple, qui était à cet instant un résumé de vous bien mieux qu’une confession n’aurait pu l’être. J’aurais aimé capturer cet instant, ou bien poser mes lèvres sur vos doigts sans autre forme d’explication. Mais l’on n’a pas le droit de poser ces gestes que la réalité avilirait. Le fantasme, le fantasme seul autorise la pureté.

J’ai suivi un moment deux femmes qui venaient de s’entretenir longuement avec vous. Elles semblaient vous connaître car il n’y eut ni embarras ni dédicace. Auteurs, éditrices, amies ? Quel exorbitant privilège elles exhibaient sous mon nez de converser de plein pied avec vous. En vous quittant, l’une confia à l’autre : « Il est beau gosse en plus. Fais attention ! », d’où je conclus que je n’étais pas la seule à sentir votre charme et que toute femme vous approchant devait immanquablement se poser la question non pas de son désir mais du contrôle de son désir. Et qui était-elle pour devoir se défier ? Une femme déjà prise, une femme imprenable, une femme prévenue de vos manières carnassières ? Je serais surprise que vous soyez ce genre de séducteur sans scrupule qui parsème son chemin de cadavres. Je vous vois plutôt libertin responsable, prêt à fondre s’il s’agit d’une femme capable de la même légèreté que vous, et pas autrement.

Qu’ai-je appris de vous que je ne savais déjà ? Votre extraordinaire sociabilité, votre passion quand vous parlez – cette chaleur dont vous enrobez votre interlocuteur, qui ne peut se sentir qu’au centre du monde -, et aussi cette présence beaucoup moins investie, presque élusive, lorsque c’est à vous qu’un discours s’adresse – mais il est vrai qu’il s’agissait souvent d’importuns venus défendre une cause en espérant vous la faire endosser. Plus que tout, votre prestance physique m’a frappée. Non seulement votre stature un peu massive, qui est pour moi l’indispensable attribut de la virilité, mais aussi votre façon très personnelle d’occuper l’espace, sans retenue ni ostentation, juste une énergie généreuse qui vous désigne comme un saint son auréole.
A quoi m’a-t-il servi, finalement, de vous frôler sans vous atteindre ? A confirmer ma proposition de converser à distance. A mesurer la difficulté de l’entreprise – si vous vouliez me rencontrer, serais-je capable de résister ? A m’étourdir, enfin, de côtoyer un danger que j’ai créé de toutes pièces. J’aurais bondi, je crois, le cœur battant comme un enfant pris sur le fait, si vous m’aviez demandé en me regardant droit dans les yeux : « Ne seriez-vous pas cette mystérieuse/merveilleuse/assommante Circé qui me poursuit de ses assiduités ? » (je vous laisse le soin de choisir l’adjectif).

A ce sujet, vous devez penser que j’utilise un nom d’emprunt assez prétentieux. Loin de là, c’est bien mon nom de baptême, et je ne suis pas la plus bizarrement lotie. Tout récemment, alors que je faisais le pied de grue dans une antichambre de ministre avec d’autres journalistes, un collègue s’est dirigé vers moi : « Bonjour, vous êtes bien Circé ? J’adore ce que vous faites. On pourrait peut-être se tutoyer ? Moi, c’est Hannibal ». Il ne blaguait pas. J’ai par ailleurs un ami cher qui s’appelle César, et me voilà bien embarrassée de faire les présentations. Les parents de la fin du vingtième siècle ont eu ce curieux penchant à coiffer leurs enfants du nom de leurs lubies. Mon voisin informaticien a baptisé son deuxième fils Norton – dans l’espoir de l’immuniser contre le sida peut-être…

Mais je vous farcis la tête. Faites de tout ceci ce qu’il vous plaira, je ne suis pas du genre à forcer la main. Et sachez que je me divertis déjà beaucoup à converser avec vous sans vous. C’est dire l’ivresse qui me prendrait si vous daigniez participer…

Circé


Bonjour,

C'est la grisaille d'une journée de novembre. Un samedi, enfin une heure de temps pour redevenir "social", je veux dire épistolaire (car on peut légitimement penser qu'une séance de signatures dans un salon du livre est une activité sociale, à défaut d'être commerciale).

Savez-vous que vous écrivez juste et fort bien? C'est la raison essentielle de ma réponse. Vous l'emportez aisément sur cette Jacqueline qui m'invitait péremptoirement à prendre un café. Encore que la longueur impressionnante de vos messages et de vos analyses aurait tendance à me laisser muet. Je sais que lorsqu'on écrit et que l'on paraît quelque peu dans les médias, il faut assumer le risque d'affronter les affreuses et les indésirables qui se cachent dans la foule des admiratrices anonymes (curieux, j'ai tout mis au féminin...).
En rassemblant ma mémoire autour de ce fameux salon où vous m'avez observé à la dérobée (le joli mot, prometteur?), je me souviens, certes, de quelques unes de ces affreuses et indésirables, qui l'ont d'ailleurs été, indépendamment de leur avenance physique, par le seul fait de vouloir accaparer mon attention et mes paroles pendant plusieurs minutes, au mépris de celles qui ne faisaient que ...
glisser... certainement belles et désirables par le seul fait de glisser... C'est toujours comme cela d'ailleurs. Celles qui restent sont pesantes, les déesses légères ne font que passer... Vous faites
donc heureusement partie de la seconde catégorie. Encore que, je le répète, la longueur de vos écrits compense de façon inquiétante la brièveté de l'oral. Mais la qualité de vos formes (littéraires) vous assure malgré tout le rang de déesse.

A vous lire plus attentivement, je vois bien que je ne devrais pas être badin comme cela avec vous, si vite, si superficiellement, si potachement! Mais bon, tout est permis dans les e-mails, les e-miels
tout comme les e-fiels. Quand même, vous avez plus de culot que la Jacqueline. Vouloir par le dialogue virtuel "ouvrir des portes insoupçonnées", "entrer dans la réciprocité" (message 2), brrr! Quelle rapide besogne! quelle agression, de fait! Tant de toupet dans la conversation à distance, tant de discrétion dans la présence physique, voilà un petit paradoxe qui m'amuse et m'intrigue. Normal, pour une Circé, d'exhaler du mystère. Quoique le message 3 m'ait fourni quelques lumières sur votre obscurité. Vous êtes journaliste (drôle d'engeance), vous fréquentez les ministres et les conquérants (César, Hannibal). Avec un prénom pareil, je pourrais aisément, en questionnant un peu la drôle d'engeance, mettre un nom après votre prénom. Mais je ne le ferai pas. Pas si vite. J'adore l'inconnu(e), dépôt de la promesse. A bientôt, peut-être.

Je joins copie de ce message en fichier attaché, pour le cas où vous souhaiteriez les conserver pour les relire et où votre logiciel de messagerie ne transcrirait pas correctement les accents. Je tiens beaucoup à mon et à mes accents!


Monsieur,

Devinez-vous le plaisir que vous me faites à me juger digne d’une lettre ? J’appellerai lettres ces missives qui empruntent la voie électronique mais s’écartent résolument du caractère fonctionnel habituellement dévolu à celle-ci. Quoi de plus éloigné, en effet, du tout venant dont nous sommes bombardés chaque matin, à peine cette satanée machine allumée, que la pensée toute en prudence et nuance et curiosité que je sens pointer sous vos mots ? Quoi de plus éloigné de l’agacement habituel que ce sourire de statue grecque qui m’enroba en les lisant très lentement ? Vraiment, la technique n’impose rien, c’est nous qui sommes trop paresseux pour disposer d’elle. Disposez, disposez encore, je vous prie, et nous inventerons le voyage de Niels Holgersson à travers le courriel (et vous allez sans doute encore reprendre mon orthographe, mais qu'à cela ne tienne).

Je vois qu’il ne vous a pas été désagréable d’apprendre que vous fûtes observé. Je l’espérais un peu. D’un espoir assez proche du calcul. Et je sens que vous pourriez m’entraîner dans des raffinements de stratégie dont je me croyais bien éloignée. On se découvre dans l’action, au double sens du terme.
Et voyez-vous les portes insoupçonnées qui déjà s’entrouvrent, du moins de mon côté ? Vous taxez d’agressif mon vœu de découverte. Je vous trouve bien frileux. Auriez-vous peur de ce qui dort en vous ? Ou bien vous méfiez-vous de mon effronterie parce que vous ne savez pas qui se cache au bout ? Ma proposition n’est-elle pas suffisamment ouverte, sans contrainte ni conséquences ? Il est vrai que je m’amuse à vous épier, mais il va de soi qu’un seul mot de vous m’arrêtera.
Je découvre qu’il me plaît de vous deviner aux aguets, et de soupeser les différents usages que je pourrais faire de cet immense avantage que j’ai sur vous : je peux vous voir sans être vue. Et ce d’autant plus facilement que vous êtes un homme accoutumé aux bains de foules. N’est-ce pas merveilleux que dans chacune de ces foules je puisse me cacher ? N’est-ce pas délicieux qu’à chaque instant vous puissiez vous sentir contemplé ? Je force un peu le trait pour vous titiller, mais la situation est bien celle-là, je détiens le pouvoir de l’obscurité.

Vous agitez la menace de me démasquer, au moyen de mon prénom à mourir de rire. Mais outre que je vous crois trop délicat pour avoir recours à des procédés si plats, je me sens tout de même mieux protégée que vous ne croyez. Car qui vous dit que je signe mes articles d’un nom si peu discret ? Et qui vous dit que je publie à Paris, en France, ou même en français ? Rien n’est joué, et plutôt que de nous détailler des pieds à la tête, nous allons nous laisser du champ, afin de ne jamais devenir pesants.

J’ai cru comprendre que vous souffriez d’une certaine nostalgie envers cette sorte de sentiment qui s’anéantit d’être un tant soit peu assouvi. Comme je vous comprends. Il ne faudrait jamais rien assouvir. Mais alors que faire sur terre pendant toutes ces années ? Je proposerais : assouvir avec certains et languir avec d’autres.

Avez-vous assouvi quelque chose avec Jacqueline ? Je l’emporte aisément sur elle, dites-vous nonchalamment. Comment diable le savez-vous ? L’avez-vous donc rencontrée ? Je brûle de curiosité. Car vous n’auriez pas pu vous faire une idée si nette si sa proposition était restée de l’ordre du virtuel. En ce qui me concerne, je compte bien m’y cantonner, au virtuel – vous m’avez trop prévenue des risques du désenchantement. Deux caractères de la même trempe, en plus, qu’est-ce que cela pourrait donner ? Un épouvantable fiasco, immanquablement.
Le pire que je craindrais de vous n’est ni le mépris, ni la gêne, mais l’ennui – car contre l’ennui, même Dieu ne peut rien faire (il en est probablement le champion d’ailleurs).

Mes lettres sont trop longues, dites-vous, mais je ne crois pas qu’elles vous ennuient. J’ai du mal à croire qu’elles vous intimident. J’ai plutôt l’impression qu’elles vous appellent sur un terrain où vous doutez encore de vouloir aller – il y a tant de choses plus sûres. Vous êtes un grand penseur, un homme public, un écrivain organisé. Mille et un admirateurs (et bien plus d’admiratrices) vous requièrent dans l’exercice de vos qualités estampillées. Moi, je vous propose plutôt de bifurquer tantôt à droite, tantôt à gauche, pour explorer au passage quelque petit chemin de traverse. Nul besoin de dévier de votre cap pour autant. Vous pourriez me considérer comme votre journal intime, si vous le vouliez. Ou comme votre cahier de brouillon. Ou comme une récréation.

Moi-même, j’apprends à aimer ces moments où je m’adresse à vous, pour la première (mais pas la seule) raison qu’ils n’ont pas d’objectif ni de fonction programmée. Enfin pouvoir écrire sans tenir à l’œil le calibrage en trois ou cinq feuillets et le délai fatidique du bouclage. Enfin aligner des mots qui n’apparaîtront nulle part (vous ne les imprimez sûrement pas). Vous êtes une évasion inestimable.

Vous avez, je le parierais, des états d’âme à n’en plus finir. Mais les bourrasques du quotidien vous empêchent de les laisser décanter, peut-être même de les remarquer – et jamais la floculation ne se fait (mon vocabulaire est influencé par la visite récente d’une station d’épuration). Floculons ensemble, voulez-vous ? Précipitons nos douleurs et désirs en petites boules de mots cotonneuses. Apprenons à nous dire, pour mieux nous posséder (je n’ai pas dit : nous posséder l’un l’autre). Faisons-nous ce cadeau que rarement l’on s’accorde parce qu’il est toujours à la fin de la liste.

Tenez, je vous raconte une récente mésaventure. J’avais une amie que, comme toutes mes amies, je voyais de loin en loin, avec un réel plaisir. Mais, seule de toutes, elle me faisait régulièrement ce reproche de ne pas donner de nouvelles, de demeurer secrète, d’avoir un comportement indéchiffrable. Cette fois, après un silence de quelques mois, elle m’écrit une lettre disant : tu vois, si je ne viens pas vers toi nous ne nous verrons plus, pourquoi fuis-tu, je suis sûre que tu me caches des choses… et autres récriminations du même genre. J’ai répondu qu’elle se faisait des idées, que j’étais transparente mais occupée, et que je n’aimais pas ce genre de regard inquisiteur qu’elle jetait sur moi. Blessée, elle me renvoie deux pages de décortications fatigantes sur moi, sur nous, sur elle, notre passé, notre avenir… Et j’ai baissé les bras. Plus moyen de porter cette amitié qui me demande des comptes.

Voilà exactement ce que je ne vous propose pas. La conversation est à cent lieues de la justification, à laquelle on l’utilise pourtant sans cesse. D’où l’intérêt de discuter avec un homme à qui l’on est en rien lié. Un homme, ai-je dit. Je parle avec des femmes aussi. Mais je ne vous cacherai pas qu’il y manque un petit quelque chose de l’ordre du suspense. On y serre la vérité de plus près, sans doute, mais la vérité est-elle si bonne à vivre ? Et puis, ne se dissout-elle pas quand on la fixe de trop près ? Je vote plutôt pour le plaisir.
Et je vous attend au coin du bois.

Vous semblez très sensible au désenchantement. Je voudrais que vous m’en disiez plus. Et d’abord, pourquoi se fait-on une si haute idée de ce que devait être la réalité ? N’est-ce pas là la racine du mal ?