INEDITS




DERRIERE OCKHAM

Roman - Premières pages


Léa

Aussi loin que je m’en souvienne, j’étais terrorisée à l’idée de quitter les jupes de ma mère.
La peur et la timidité remplaçaient mon sang et ma vie.
Je redoutais le moment de me coucher au point d’en être malade comme un chien. La faillite physique prenait le relais de la détresse totale.

Le seul repos venait quand à force de panique, de sueurs froides, de hurlements intérieurs, la fatigue et le dégoût occupaient seuls le terrain désert. Rien ne me concernait plus, rien ne me touchait plus. Un état de prostration indifférente recouvrait et étouffait toute autre sensation, anesthésiant la frayeur et la lutte. Tout était enfin égal et bon.

De là peut-être cette propension à vivre à côté du monde sans être absorbée par lui, ce désir de distance floue, tout contact étant à jamais gonflé d’angoisse, d’urticaire, de spasmes…
D’où aussi, cette vacance de la volonté, cette impossibilité de saisir les événements, d’orienter quoi que ce soit.
Seul importe d’user la peur.

Souvent aussi pour éviter l’épaisseur de toute chose, vite, un coup d’œil frivole dans l’excès : de boissons, d’achats, de sexe…
Rien n’est plus reposant que de sortir de la norme par le bas, d’être de ceux qui se coulent dans la médiocrité comme dans un bain relaxant. Plus rien n’est à prouver, plus rien n’est exigé, on abandonne toute forme de mobilisation existentielle ; surtout ne pas faire resurgir l’effroi.

Les quelques essais pour endiguer la misère du monde et la mienne se résument à des promesses répétitives et non tenues, à des accès de rage sans art et sans invention, à des propos frénétiques lâchés à contretemps et sans discernement.
Trop lucide pour assoupir la peur dans les formes raffinées du détachement oriental, restait la dilution interne et le déferlement du sexe et autres dérivatifs.

Je n’ai pas eu le courage d’essayer d’approfondir le livret et je m’en fous.
Je n’ai travaillé aucun rôle et qu’importe.
Cela m’a valu mes plus belles sensations amoureuses, le désir et l’adulation d’êtres hagards et sans espoir ; le plaisir initial dans le coït solidaire d’êtres sans intérêt et qui s’en fichent.
Il y a une fatigue de l’engorgement et une fatigue de la désertion.
Les joies et les souffrances dans les deux cas sont peut- être aussi intenses et vaines.

Avec le temps, quand il semble trop tard pour le dégoût, trop tard aussi pour le sursaut, vient une autre fatigue.
La grande fatigue complexe et moins inquiétante qui nous dit combien nous avons compris le peu que nous pouvions comprendre, souillé nos désirs, aimé et vécu vaille que vaille comme tout le monde depuis l’aube des temps, dans un monde définitivement bancal pour tout être vivant englué de conscience et peut être même pour les autres espèces, qui sait…

Maxence

Collision

Calé dans le canapé en velours beige recouvert d’un plaid à carreaux, sous le portrait de ma mère qui sourit pour l’éternité, mon père insiste pour me lire un passage de l’Histoire des civilisations de Will Durant, qu’il relit pour la troisième ou quatrième fois.
C’est incroyable, dit-il, des choses que je pense fermement et que j’ai encore écrites il y a peu, je les retrouve mot pour mot chez Guillaume d’Ockham, il y a sept siècles. Tu connais ce qu’on appelle le rasoir d’Ockham ?
C’est une règle de pensée disant qu’il ne faut pas multiplier les hypothèses inutilement. Un sage précepte de simplicité que les scientifiques invoquent à tout va pour accuser leurs collègues de complications inutiles.
En effet. Mais il n’y a pas que ça. Ecoute : « Occam estima inutile de présumer, comme source et matière de la connaissance, autre chose que les sensations : « Rien ne peut être objet au sens intérieur (pensée) sans avoir été objet au sens extérieur (sensation). » »
C’est de l’empirisme avant la lettre.
Précisément. Et regarde jusqu’où il va : « Tant la métaphysique que la science sont des généralisations précaires, étant donné que notre expérience ne concerne que des entités individuelles dans un espace et un laps de temps étroitement restreints. C’est de notre part simple arrogance de présumer la validité universelle et éternelle de nos propositions générales et des « lois naturelles » que nous dérivons de cet étroit secteur de la réalité. Notre connaissance est façonnée et limitée par nos moyens et notre manière de percevoir les choses ; elle est enfermée dans la prison de notre esprit, et il ne faut pas prétendre qu’elle est la vérité objective ou ultime sur quoi que ce soit. »
Mais… on dirait du Kant !
Je ne te le fais pas dire.
Et il a écrit tout ça en mille trois cent et quelques ?
En 1330.
Cet homme devait être un visionnaire, un génie, un soleil de l’esprit au milieu des ténèbres de la foi.
C’était quand même un moine fransiscain.
Quel dommage !
Mais il a été excommunié.
Ah ! Tu me rassures.
Il a dû se réfugier chez le roi Louis de Bavière, qui lui aussi contestait l’autorité du pape.
Brave homme. Et il venait d’où, ce Guillaume ?
D’Ockham.
Merci. C’est quel pays ?
Angleterre. Comté de Surrey.

Un Anglais. Très bien. Mais pourquoi n’est-il pas aussi célèbre qu’Aristote ou Descartes ?
Quand on lit ces passages, on entend clairement que le bonhomme amorce un tas de choses. Et où pourraient en être les germes avant lui, sinon en remontant d’un bon millénaire et demi ? Car il y eut des Grecs pour avoir les idées nettes, ça oui.
Mais entre Aristote et la Renaissance, pour moi il faisait noir. Noir comme dans une crypte.
Si donc il y a un gars qui s’est levé pour allumer la lumière, je veux le connaître.

Et si ses idées m’impressionnent, pourquoi cette envie de m’intéresser à sa vie ? N’est-ce pas jouer les concierges de l’histoire que de vouloir lier une œuvre et son homme ? Il est bien évident que les petits côtés du personnage d’Einstein sont sans effet aucun sur la valeur de son œuvre. Les potins passeront, la relativité générale restera.
Oui, bien sûr, mais je n’aime pas non plus, et c’est une disposition purement personnelle, aborder une œuvre comme un objet qui flotte à la surface du grand lac de l’histoire. Elle a beau s’épanouir au soleil de l’esprit, cette œuvre, elle n’en est pas moins reliée à la vase du fond affectif et personnel de celui qui la formula. J’aime voyager sur ce cordon ombilical qui relie l’anecdotique à l’universel.
Pas que cela ajoute quoi que ce soit à l’ordre des idées, mais parce que l’itinéraire est vertigineux en soi. Il y a une ivresse propre à la jonction homme-œuvre comme il y a une émotion spécifique au contraste chaud-froid de la tarte tatin.

Maxence

Nuit blanche

Pendant la nuit, mon besoin de savoir se met à enfler dangereusement. J’envisage non seulement les recherches bibliographiques, mais l’enquête auprès des historiens, le pèlerinage à Ockham. Loin de m’endormir, je m’échauffe comme une miche au four. Je ne tiendrai jamais jusque demain matin.

Je me relève sur la pointe des pieds et me rhabille de pied en cap pour me rendre compte que je ne pourrai pas pianoter sur Internet, mon PC étant resté au pied du lit. En le récupérant, je risque de réveiller ma tendre moitié qui irait s’imaginer que je camoufle des activités coupables. Ou alors que je suis complètement givré.

Qu’à cela ne tienne, je peux me rabattre sur une méthode archaïque mais qui a toujours son petit potentiel de dépannage : écumer ma bibliothèque. Dans L’histoire générale des sciences en trois énormes volumes, je ne trouve que deux occurrences très maigres : « Guillaume d’Ockham dénie à la raison naturelle la faculté d’arriver à la vérité métaphysique », et cette citation : « On doit en général procéder de l’effet à la cause : c’est donc a posteriori que nous connaîtrons la matière, la forme et la plupart des choses car nous ne pouvons prouver tout cela a priori. » sans mention de sa source. Dans les Eléments d’histoire des sciences, par un mot sur Ockham. Plutôt discret, l’ami Guillaume. Mon désir de le chatouiller s’en trouve renforcé.
Je me tourne vers les philosophes : Penser au moyen âge, La philosophie médiévale, etc. Je trouve beaucoup plus de mentions cette fois, beaucoup trop même, qui rapidement tournent à l’indigestion. Les textes de ces experts sont d’une densité à vous dégoûter le profane en moins d’une page, ce qui à bien y réfléchir, constitue un exploit remarquable. Moi qui, animé par une soif de savoir impérieuse, me suis relevé à trois heures du matin pour me lancer en claquant de froid à l’assaut de ma bibliothèque, j’en ressors au bout d’une demi-heure découragé et désenchanté, comme si les érudits avaient bondi de leur lit en pyjama pour dresser devant moi un mur de pierre cyclopéen. Le nom d’Ockham est noyé dans un réseau touffu de relations historiques opaques pour moi (le moyen âge grouille donc de figures intellectuelles ?) et dans un faisceau de notions philosophiques qui me laissent pantois : fonction doxolytique, réalisme gnoséologique et antiréalisme ontologique.

Me voilà au tapis, mon beau projet en lambeaux. Qui suis-je pour aller dépoussiérer une figure qui m’a fait un clin d’œil par hasard et se révèle gardée par des molosses portant pour crocs tant de gros mots ? Je me sens évincé de leur territoire comme un malpropre, un incapable, chassé par ce message très clair : faites-nous quatre ans d’études universitaires en philosophie, ensuite on en reparlera.
Je suis découragé, prêt à capituler, mais quand même incrédule devant ce mystère. Comment se fait-il que des ouvrages destinés à diffuser le savoir ne parviennent qu’à le cadenasser ? Je voulais apprendre, j’étais motivé, et on me rit au nez.

Mon expérience avec les scientifiques m’a appris la chose suivante : les spécialistes écrivent toujours sous le regard de leurs collègues. Quels que soient le style et l’objectif du support dans lequel ils publient, c’est le jugement des pairs qui conduit leur plume. Pas question de prêter le flanc à la critique, de risquer une simplification ou une imprécision – on a une réputation à soutenir dans le milieu. Fort bien, mais c’est un peu paradoxal que le seul public dont on se soucie soit précisément le seul qui n’a rien à apprendre de vous. Fleurissent ainsi les ouvrages qui claironnent à l’oreille des initiés : je ne suis pas moins bien que vous, la preuve : je vous impressionne ! Le grand public, pendant ce temps-là, peut se rabattre sur les feuilletons et les bandes dessinées.
C’est trop bête, au fond, ce malentendu atavique. Et puisque les spécialistes jouent entre eux, s’il y a quelqu’un qui doit faire quelque chose pour Okham, n’est-ce pas précisément moi qui ne suis ni historien ni philosophe ? N’ayant aucun collègue à édifier, je peux m’occuper du lecteur qui n’a pas envie de se sentir largué à la page 2. Tope-là, je le ferai.
J’entends déjà hurler les professionnels, mais je me barricade. Quand ils auront produit le moindre opus lisible sur Okham, on en reparlera. Avançons sans vergogne sous les protestations des professeurs, mais dans la satisfaction intérieure.

Je suis injuste. Il y a une autre raison pour laquelle les spécialistes jouent entre eux, raison sans doute dominante. C’est qu’ils aiment ça. Et n’ont pas envie de se plomber en remorquant le badaud. Quand on a acquis une aisance dans le maniement d’une technique, qu’elle soit concrète (tennis, bricolage) ou abstraite (mathématique, philosophie), on est naturellement tenté par les prouesses de virtuose. C’est une euphorie que chacun cherche pour sa part, dans son domaine de compétence, si limité soit-il (parfois, il ne dépasse pas le maniement du tire-bouchon ou de la télécommande). Ne blâmons pas les grands esprits qui batifolent entre eux et cherchent simplement à se faire plaisir, mais suppléons nous-mêmes à tout ce qu’ils ne daignent pas nous expliquer en clair.

Maxence

Impasse

Sur Internet : fouillis de sites sur la philosophie médiévale.
Toujours la même petite bio en vingt lignes.
Toujours le même vocabulaire ronflant.
J’envoie un mail à un ami médiéviste pour lui demander des sources.

Je pars en expédition dans une librairie universitaire. Pas un mot de ni sur Okham.
Dans une monumentale Histoire de la philosophie, je trouve trois pages. Toujours aussi abstraites et obtuses.
Découragement total. Trop pointu. Trop abstrait. Pas d’info. Laisser tomber.

Réponse du médiéviste : deux livres à lire, des sites en pagaille, tu devrais rencontrer Cyrille Michon, et veux-tu une cassette de mon émission sur Barthélémy l’Anglais, un encyclopédiste du XIIIe siècle ? A bientôt, au prochain colloque de Séville – il sera consacré à la question des origines.

Le mot origine fait tilt. Voilà pourquoi Guillaume me retient. Je sens chez lui un point origine. Et quoi de plus émouvant que ce moment précis où l’esprit enfante une nouvelle génération d’idées ? Par exemple, il est le premier qui a vu la distance entre le mot et la chose. Ce n’est pas parce qu’un mot – par exemple « amour » - existe que la chose existe. Si l’amour existe, c’est seulement dans notre tête, à titre de concept, de croyance, de récit, d’abstraction, de fiction. Quelle prise de conscience phénoménale ! C’est aussi fort que de poser le pied sur la Lune. Exactement. La compréhension du langage décolle du langage et va camper ailleurs. Magistral. Pourquoi faut-il que cette naissance disparaisse sous des nuages de fumée?
Quand à Barthélémy l’Anglais, je ne vois pas ce que j’en ferais.

Plus tard je me ravise. Peut-être ai-je tout intérêt à voir comment il est possible de parler de Barthélémy l’Anglais à la radio. Après tout il s’agit d’intéresser le grand public à une figure lointaine et obscure – exactement ce que je me propose de faire. Envoyez la cassette.

Sur Internet, je repère une journée de séminaire à Toulouse au mois de mai. Peut-être y aller ? Je commence à comprendre que ce n’est pas vraiment Okham que je traque. Ce sont les possibilités d’aller jusqu’à lui. Parfois, il suffit de se donner un mot-clé et il devient une clé – la clé d’un certain itinéraire. J’ai prononcé le mot Okham, et me voilà en route vers Toulouse ou vers un certain monsieur Cyrille Michon. Ce n’est pas plus bête qu’autre chose…

Si seulement j’avais choisi un chimiste ou un explorateur, je pourrais m’accrocher à du concret, des sites, des instruments. Mais non, il faut que je me fixe sur un défricheur du langage. Du lien entre la pensée et le langage. Plus abstrait que ça tu meurs. C’est malin.

Chaque fois que je plonge le nez sur un commentaire, je m’effondre.
Chaque fois que j’en suis suffisamment éloigné, mon appétit remonte.
Est-ce vraiment une horreur caractérisée de l’esprit de système ?
Dans les traités, je perçois une pensée lourde et articulée, qui s’insère dans un contexte complexe. Une forêt impénétrable.
Au contraire, les citations qui m’ont appelé m’apparaissent comme une fleur dans le désert. Hélas, plus je m’approcherai, plus je perdrai la fleur, car il s’avérera que le désert n’est pas désert mais grouille de vie. J’aurai peur, je serai perdu, et je perdrai ma fleur. Au bout de longs efforts, peut-être remporterai-je de haute lutte un autre plaisir, plus noble sans doute, qui est de sillonner l’architecture du désert transformé, à force d’études en oasis verdoyante. Mais ce n’est pas mon objectif. Je ne veux pas devenir médiéviste. Je voudrais juste goûter un peu du nectar d’une seule fleur, si ce n’est pas trop demander, si ce n’est pas trop irrévérencieux. Car cette fleur existe. Je l’ai sentie. Pourquoi faudrait-il nécessairement passer par tous les arcanes de l’histoire et de la philosophie réunies pour en humer quelques bouffées de plus ?
Les systèmes sont grands et respectables, mais je crois à l’efficacité des bouffées.
Quand j’ai entendu ces quelques phrases d’Ockham, elles m’ont transporté, et peu importe, peut-être, de les replacer correctement. Il m’arrive si souvent de pêcher des trésors dans des ouvrages dont je n’arrive pas à suivre le fil démonstratif, trop spécifique pour moi. Hier soir, dans un traité consacré à l’anthropologie du détail, je tombe sur cette phrase de Proust : « Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous ». Je ne sais pas d’où elle sort, et à vrai dire je m’en fiche car elle a fait son effet. Sur un mode autoréférentiel délicieux, car elle est elle-même cette hache dont elle parle. Faut-il avoir lu tout Proust pour comprendre cette phrase ? Non. Faut-il connaître toute la littérature du vingtième siècle pour sentir ce qu’elle a d’essentiel ? Non.
On peut faire son marché de cette manière : en glanant. On reconnaît toujours ce dont on a faim.
Il y a trois jours, j’ai croisé Okham et il m’a donné faim. Je me suis mis en route. Voyons où cela nous mènera.

Georges

Chez moi le 23.12.peu importe

Cher vieux – j’espère que ça ne te choque pas que je t’appelle ainsi mais je crois qu’une amitié de plus de soixante années autorise cette familiarité; et puis, à part le côté cavalier de l’appellation, il faut bien reconnaître que nous ne sommes plus depuis longtemps dans la catégorie des juniors !

Cher vieux, donc, voilà bien du temps passé depuis notre dernière correspondance.
Il est vrai que malgré l’ancienneté et la valeur de notre relation, de notre amitié pourrait- on dire, même si le calme plat ne fut pas toujours de rigueur, la vie nous a éloignés, sans vraiment distendre un lien quasi – organique.

Cherchons des prétextes : Le travail, les clubs et associations, la famille, et que sais-je encore. Même s’il y a dans tout cela une pointe de vérité, ayons l’honnêteté d’avouer qu’il s’agit plus de paresse, de lassitude. Comme si tout avait été dit. Comme si on avait voulu éviter l’inanité d’un message creux. Ou peut-être la crainte de découvrir dans le miroir une image moins attrayante, une âme vieillie, moins enthousiaste, avec quelques rides et surtout quelques ombres. La crainte de susciter quelque reproche, ou plutôt, pire encore, qu’ils soient justifiés. Rien de bien courageux, rien de bien noble dans tout ça.

Alors pourquoi brusquement reprendre ce dialogue si longtemps interrompu ? Oui, pourquoi ?
La terreur, probablement. Je sais ce que tu vas me rétorquer : « Tout de suite les grands mots ! ». Tu as raison, mais si c’était vrai ?
Si la douleur de sentir les années défiler avec leur poids de vicissitudes – l’esprit qui ralentit, le corps qui s’use - , si l’inactivité de la retraite après une vie trop intense, si la souffrance et la disparition des proches les plus chers à mon cœur, si la solitude que mes anciennes passions ne parviennent plus à combler, si la succession des saisons en train de s’inverser - l’hiver après l’été, et non l’été après l’hiver comme autrefois -, si le sentiment confus qu’approche le moment ou l’hiver succèdera inexorablement à l’hiver, si tout cela me submergeait brusquement, alors, croirais-tu encore que le mot terreur est un mot trop fort ?

Et bien, c’est un peu tout cela à la fois. Et puis, tu n’es pas sans l’avoir remarqué, nous sommes à la veille de Noël. Bien sûr que je n’ai pas oublié les sapins de notre enfance commune, plantés au milieu du salon dans un terreau de jouets et de friandises, lumineux de mille bougies qui dansaient au rythme des chants de la tante Agathe – elle chantait aussi faux que la casserole dont elle s’accompagnait, quel souci de cohérence ! -, ni le sourire ému et amusé de nos parents qui prenaient des airs surpris lorsque nous sortions de leurs paquets multicolores, qui une poupée, qui un train électrique, qui un album de Tintin. Tout cela est resté frais dans ma mémoire pourtant si souvent défaillante.

Mais dois-je te rappeler que ce temps remonte pratiquement au « big bang », que mes cousins ont disparu, que ma femme a choisi de rejoindre l’abîme. Que, lorsque je vais visiter mes amis les plus proches, c’est pour fleurir leurs tombes. Tu l’auras compris : Je suis seul. Vieux et seul.
Mon fils, seul, fait encore l’effort de venir me voir. Résultat : je le rends triste.

Alors, me diras-tu, c’est un peu lâche de reprendre contact dans ces conditions. Là encore tu as raison.

Si tu as un tout petit peu de commisération, tu répondras à cette lettre. Dans le cas contraire, je n’aurai pas le mauvais goût de t’en tenir rigueur. En tous cas, le seul fait de l’attendre, de l’espérer, me permettra peut-être de franchir ce cap difficile, de passer sans trop faiblir devant les fenêtres des gens heureux.

Tu vois, quelque part, ma démarche recrée un germe d’espérance. Lorsque je pense à ta possible réponse, cela signifie qu’il n’y a pas rien, que l’avenir est encore matériel, événementiel, et pas simplement un morne ruban que je laisserai à une Parque le soin de couper parce que je n’aurai jamais le courage de le faire moi – même.

A bientôt donc, vieux. Je sais que dans tous les cas tu me pardonneras cet accès de faiblesse. J’en ai connu d’autres dans le passé et ta présence m’a toujours été précieuse et constructive. A tout hasard, je te dis merci. J’ai sûrement laissé passer pas mal d’occasion de te le dire autrefois.

Georges