INEDITS
LE TEMPS ET L'ESPACE EXISTENT-ILS?
Essai (récit de colloque) - Premières pages
De l'espace, du temps, et une chambre à soi
Le septième colloque de Bruxelles vient de prendre fin, dans un concert de congratulations mutuelles. On s'entend toujours bien, à confronter ses résultats de recherche avec de grands esprits qui ne peuvent pas les contester. Nous sommes en effet dans une formule pluridisciplinaire. De la physique à la théologie, en passant par la chimie et la psychologie, l'histoire et la biologie, on court peu de risques d'assister à des querelles d'école. Et chacun s'en retourne bien content de soi et des autres, peu contredit mais notoirement élargi.
Cette année, il fut question de l'espace et du temps. Existent-ils? Qui sont-ils? Où vivent-ils?
C'est une question que chaque spécialité du savoir peut se poser. Une question transversale, comme on dit. Toute connaissance porte sur des objets ou sujets qui évoluent dans une matrice de temps et d'espace. Difficile de le nier. Mais difficile aussi de le décortiquer proprement. On se proposait donc d'y réfléchir ensemble.
Comme chaque année depuis sept ans, j'ai noirci un épais cahier de notes, en me promettant d'en rédiger le récit avant le colloque de l'année prochaine – projet qui n'a jusqu'ici que deux fois abouti. Ce n'est pas l'envie qui manque, c'est souvent le temps, ainsi que l'espoir d'intéresser quiconque. Aussi passionnants que ces colloques m'apparaissent, il est une évidence que l'action y reste limitée au champ de la parole. Un récit de colloque est un récit bavard. Plus exactement: c'est un long bavardage.
Je ne peux même pas me targuer d'établir une synthèse sur tel ou tel sujet,car les points de vue sont trop disparates, non reliés, non couturés. On est plutôt dans une sorte de stroboscope où quinze éclairages différents viennent se télescoper dans la plus grande confusion.
On épaissit le mystère plus qu'on ne l'allège.
On perd le fil plutôt qu'on ne s'y retrouve.
Mais de ces télescopages naissent des alliages curieux, profonds ou vaporeux.
Et chaque année je me plais autant que faire se peut.
Je suis rentrée chez moi, ce vendredi soir, la tête farcie de paradoxes temporels et d'envolées philosophiques. Mon système nerveux central saturait quelque peu et j'entendais comme un grésillement annonciateur de court-circuit.
Par bonheur, aujourd'hui, samedi matin, je suis appelée vers des tâches triviales autant qu'urgentes. Mon WC coule. Le joint qui recouvre l'arrivée d'eau de la chasse est fatigué et moulu. J'ai déjà la pièce de rechange qu'un ami charitable m'a procurée. Ne reste plus qu'à la placer.
Sortant de quatre jours de débats érudits, je prends comme une aubaine de me colleter à la matière brute, dans toute sa franchise exposée de faïence et de caoutchouc. Cela fera vibrer d'autres aptitudes et d'autres muscles, pardi. Montrons ce que nous savons faire dans l'ordre du concret.
Retirer l'ancien manchon n'est pas chose facile. Même en le tailladant de tous côtés, il reste pris, collé, coincé. L'arrachage du bidule me met en nage et en crampes. Je n'ose imaginer à quoi ressemblera la bataille pour emmancher la nouvelle protection. Je prévois un corps à corps féroce suivi d'une reddition par K.O. Mais je ne peux pas m'avouer battue par avance. Je me lance avec frénésie dans l'ouvrage.
Je vous ferai grâce des détails, qui ne vous tiendraient pas en haleine, ni n'embelliraient mon image. J'y ai passé toute la matinée. J'ai failli abandonner six fois. J'ai tenu bon par la rage et j'ai réussi par surprise (la mienne j'entends). Exténuée, rompue, les ongles et les angles en sang (l'espace était si stupidement petit), je me suis rincée dans la baignoire puis, en une pulsion incontrôlable, j'ai foncé sur mon cahier de notes pour le transcrire au propre, moi qui était bien résolue à passer tout mon week-end en frivolités.
Tout ça pour dire que le trop-plein de nourritures intellectuelles ne dure jamais longtemps. Sous l'influence du manchon récalcitrant, je regrettais déjà l'air pur des idées et j'avais bien plus envie de me remettre à écrire que d'aller faire les boutiques.
Et voilà comment je commençai ce livre une quinzaine d'heures après la fin des événements.
Le temps et l'espace, donc.
Je vais tâcher de vous restituer ce qui s'est dit d'important durant ces quatre jours de discussion. Je vais aussi me permettre d'ajouter ce qui me passe par la tête. Je me suis toujours montrée effacée jusqu'ici, et fort fidèle, mais sept ans, c'est l'âge de raison, et j'ai envie de mettre ma raison sur la table. Vous en ferez ce que vous voudrez. Elle s'ajoute à la soupe pour lui donner du sel mais vous pouvez l'ignorer et vous trouverez toujours un bon écho de la raison des autres. Je tâcherai de faire la part des choses entre ce que les orateurs ont dit et ce que ça m'a dit à moi.
L'espace et le temps sont-ils nés? Si oui, où et quand?
Tant qu'à parler du temps et de l'espace, autant parer au plus actuel et aborder tout de suite la question de leur origine dans la cosmologie contemporaine. L'idée même d'origine est nettement révolutionnaire, comme nous l'expose Dominique Lambert, physicien et philosophe.
Jusque dans les années 1930, le temps et l'espace existaient, point barre. Les physiciens évitaient d'interroger leur statut, encore moins leur origine, de peur de scier la branche sur laquelle ils étaient assis. En effet, la question « Quand le temps est-il né? » est du genre qui s'autodétruit. Si on peut dire quand, on peut demander ce qu'il y avait avant, et s'il y avait un avant, le temps existait déjà. Une pente aussi savonneuse, la pensée magistrale d'Emmanuel Kant s'était élevée pour interdire à quiconque de la dévaler. Ce grand homme qui sortait se promener tous les jours à la même heure, qui adorait le cabillaud et la moutarde et s'emmaillotait dans ses couvertures pour dormir a décrété que le temps et l'espace sont des formes a priori de la sensibilité, les cadres innés de notre perception, et par conséquent de notre pensée. Ils nous englobent, et même nous engluent - nous ne pouvons nous en affranchir. Vouloir penser l'espace et le temps de l'extérieur serait comme pour un doigt de vouloir se toucher lui-même. Une absolue impossibilité.
N'est-ce pas très fort, cette idée que nous ne pouvons pas comprendre l'espace et le temps parce que ce sont eux qui nous comprennent? Eux qui nous enveloppent et nous prennent tous ensemble dans la même stupeur? Nous en sommes les sécrétions, les rejetons, les cristallisations. Se porter au-dessus du niveau logique qui nous constitue est un acte non seulement téméraire, mais absurde nous dit Kant. Pas plus qu'il n'y a quelque chose à voir quand nous éteignons la lumière, il n'y a quelque chose à penser quand nous sortons des conditions de la pensée. Espace et temps = rien à penser. Simple, mais il fallait y penser.
Pendant un siècle et demi, les physiciens se le sont tenu pour dit, trop heureux d'éviter la banqueroute logique. Mais tout interdit appelle tôt ou tard sa transgression, et celle-ci allait venir d'un personnage tout à fait inattendu pour la cause, dont vous n'avez probablement jamais entendu le nom. Cet homme était ecclésiastique, première anomalie. Il était belge, deuxième aberration. Il a donné un fondement scientifique à la naissance de l'univers, imprimant un bond conceptuel considérable à la pensée humaine, c'est le chanoine Georges Lemaître.
Et comme les champions, eux aussi, s'appuient sur quelque chose pour prendre leur élan, Georges Lemaître s'est inspiré de trois influences ci-dessous déclinées: Millikan, James Jeans, Eddington.
Jusque-là, l'univers des physiciens ronronnait dans une morne éternité. Mais celle-ci supposait quelques petits arrangements avec la physique car, plus incontournable encore que les antinomies de Kant, qui empêchaient de s'interroger sur l'espace et le temps, régnait le tout-puissant et autrement concret deuxième principe de la thermodynamique. Dans tout système fermé, l'énergie se dégrade. En gros: les choses vont toujours vers le désordre et le refroidissement – sauf si on les oblige à évoluer dans l'autre sens, auquel cas il s'agit d'un système ouvert, puisque vous intervenez. Or l'univers est un système fermé, par définition (tant qu'il reste quelque chose à l'extérieur, c'est qu'on n'a pas tout englobé et on ne parle pas de l'univers mais d'un morceau de l'univers). Donc, puisque l'univers est un système fermé, il se dégrade irrémédiablement, et il s'achèvera dans un état totalement froid et totalement désordonné, toutes nos oeuvres réduites en charpie, même Venise, et même Van Gogh. Quelle horreur! Plutôt que d'affronter l'insupportable perspective d'une mort thermique de l'univers, les physiciens s'évertuaient à lui trouver des mécanismes de régénération. Parmi ceux-ci, l'Américain Millikan avait proposé un scénario d'interaction entre matière et rayonnement: les protons, en s'entrechoquant, produisaient des rayons cosmiques qui eux-mêmes fabriquaient de nouveaux protons. Rayonnement et matière se régénéraient mutuellement, et on pouvait entendre les rayons cosmiques comme les vagissements des protons nouveau-nés. Cette théorie, aujourd'hui discréditée, a pourtant eu un rôle utile, car le jeune Georges Lemaître qui cherchait un principe unificateur fondamental a opté pour le rayonnement, suite à sa lecture de Millikan. Il a imaginé que le rayonnement était à la base de toute la matière de l'univers, et que l'état originel de la matière ne pouvait être que le rayonnement appelé lumière. Ainsi déboule l'idée d'une origine de la matière. C'était déjà visionnaire (l'auriez-vous imaginé, vous, que les atomes de votre sandwich au jambon étaient initialement de la lumière?), mais sans implication encore sur une éventuelle origine de l'espace et du temps.
Deuxième influence: James Jeans. Cet astronome anglais suggère en 1926 que les étoiles proviennent de la désintégration d'atomes de poids très élevés qui se dégradent progressivement en atomes plus légers. Les éléments chimiques que nous connaissons aujourd'hui, ceux du tableau de Mendeleiev, seraient les résidus de cette matière, une fois qu'elle est totalement dégradée. Nos atomes seraient des restes inertes, des cendres mortes, des vestiges de la matière originelle. La preuve que ce processus a eu lieu, c'est qu'il n'est pas achevé et se poursuit sous nos yeux: les éléments qui sont encore radioactifs aujourd'hui sont les derniers maillons de cette chaîne de désintégration.
Comme théorie relative à l'origine de la matière, il faut avouer qu'on pouvait difficilement proposer plus faux. En réalité, la filiation des éléments se déroule tout à l'opposé, depuis l'élément le plus léger, l'hydrogène, jusqu'aux éléments les plus lourds, en fusions successives qui se déroulent dans le coeur ou lors de l'explosion des étoiles. Néanmoins, cette erreur monumentale aura elle aussi sa part de fécondité via son influence sur la pensée de Georges Lemaître. (Ainsi, le plus léger coup d'oeil sur l'histoire des sciences révèle combien les faux pas sont monnaie courante dans le parcours vers la vérité. Pour chaque pas en avant, on compte au moins dix pas sur le côté, de sorte que la science ressemble assez à un crabe qui aurait le hoquet.)
James Jeans, donc, imagine qu'il a existé des éléments très lourds, bien plus lourd que l'uranium, qui ne se rencontrent plus aujourd'hui. Et d'où venaient ces éléments? Du rayonnement. Comme Millikan, il imagine qu'il y a une voie de communication entre atomes et rayonnement, mais contrairement à Millikan qui relie lumière et atomes hyper légers, il lance un pont entre le rayonnement et des atomes hyper lourds originels. Ceux-ci se seraient ensuite fractionnés, dégradés, entraînant un plus grand état de désordre, conformément au deuxième principe de la thermodynamique. Et contrairement à Millikan, James Jeans ne cherche pas à introduire un mécanisme qui compenserait cette dégradation. L'univers se dégrade un point c'est tout. Inutile de le sauver. Sur ce coup-là, au moins, il était dans le bon.
Il ne fallait pas beaucoup plus pour en venir à l'idée d'une origine de l'univers. C'est ce que fit Eddington, astronome anglais, professeur à Cambridge et troisième influence de Lemaître dans ce feuilleton cosmo-logique. Car il était logique, en effet, de tomber sur cette conclusion. Si l'univers évolue vers un état de désordre toujours croissant (le terme physique qui permet d'épater la galerie est: entropie), il doit avoir connu dans le passé un état d'entropie minimale. Dans un article intitulé « La fin du monde du point de vue de la physique mathématique », Eddington montra la nécessité logique d'un tel moment initial, après quoi il s'empressa de juger que sur le plan philosophique l'idée lui était totalement répugnante. Eddington était quaker et ne pouvait souffrir de salir la création divine avec des considérations platement physiques sur un début de l'univers qui deviendrait dès lors mécanique et explicable. C'eût été rabaisser scandaleusement le prestige de Dieu.
Mais Georges Lemaître, tout abbé qu'il fût, ne ressentait pas ce genre de scrupules métaphysiques et il publia un mois après son professeur un article qui signe la naissance de la théorie aujourd'hui connue sous le nom de Big Bang. Dans cet article, il argumente qu'une théorie physique du commencement de l'univers ne constitue pas une insulte à la toute-puissance divine. La création est un acte métaphysique qui n'exclut pas un commencement en termes de processus physiques. Et du reste, le véritable début continue à nous échapper, puisque les équations mathématiques censées décrire le tout premier moment sont entachées de valeurs infinies qui empêchent un vrai dévoilement. La physique de l'univers ne commence réellement que dans le moment qui suit le premier moment. Ainsi Dieu garde ses petits secrets. Le fripon.
Ce n'est pas sous le nom de Big Bang que Lemaître introduit sa théorie (Big Bang est une appellation sarcastique forgée par l'astronome Fred Hoyle – bien puni puisqu'elle a fait florès), mais sous le nom d'atome primitif. Au moment initial, toute l'énergie de l'univers est concentrée dans un seul atome qui sera pulvérisé et fractionné.
Ce qui nous intéresse profondément ici, c'est que cette simple idée dynamite non seulement l'atome primitif mais également nos conceptions de l'espace et du temps. Car en donnant une histoire et une origine à l'univers tout entier, elle nous oblige à en donner aussi à l'espace et au temps. En effet, dans ce modèle, c'est seulement lorsque l'atome primitif se désintègre que les notions d'espace et de temps prennent un sens. Pourquoi? Parce qu'avec un seul atome, on ne peut faire aucun calcul, ni de distance, ni de durée – et les notions d'espace et de temps se dissolvent, faute d'objet.
Expliquons cela brièvement. On sait que la physique fondamentale, celle des atomes, se fonde sur des notions statistiques. Les grandeurs physiques, à cette échelle, se mesurent comme des moyennes sur des fonctions de probabilités. Qui dit probabilités dit grands nombres. Exemple classique: la température est une grandeur statistique. Elle dépend de l'agitation des molécules présentes dans un volume et mesure la valeur moyenne de cette agitation. La température d'une seule molécule est une notion sans aucun sens.
De la même façon, lorsqu'il n'existe qu'un seul atome, les notions de temps et d'espace n'ont plus de sens. Le temps et l'espace prennent sens à partir du moment où lon a un nombre suffisant d'atomes pour faire des mesures statistiques.
Ce modèle implique donc, ouvrez grand les oreilles, que le début de l'univers a eu lieu avant le début de l'espace et du temps. N'est-ce pas proprement faramineux? Et c'est un curé qui commet cette extravagance! Un état originel de l'univers, non spatial et non temporel, qui va donner naissance au temps et à l'espace lors d'une désintégration cosmique du type feu d'artifice.
Je répète: l'atome initial ne connaît ni espace, ni temps. C'est un état physique, parfaitement physique, concret, réel, matériel, mais tout en étant physique il est non spatial et non temporel. C'est bien plus fort que de la science fiction. C'est de la nonsense fiction. Et pourtant scientifique. Car on ne vous parle pas ici de fantaisies à la Jules Verne mais d'un raisonnement d'astronome patenté.
Précision importante: l'hypothèse de l'atome primitif est aujourd'hui tombée à l'eau. La matière n'est pas née par fractionnement d'un atome (d'abord, ce sont les atomes lourds qui viennent des atomes légers, et ensuite Lemaître ignorait, en 1930, que les atomes ne peuvent de toute façon pas exister dans les conditions de température et de pression qui règnent aux premiers moments de l'univers et que la matière y revêt des formes bien plus exotiques). En revanche, l'idée d'un moment initial, d'entropie minimale et bourrelé de singularités (valeurs infinies) est bien d'actualité. La trame fondamentale et révolutionnaire du scénario de Georges Lemaître a traversé tous les questionnements et toutes les remises en cause jusqu'à aujourd'hui. Pour autant qu'on sache en 2007, l'univers a bel et bien une histoire, il a bel et bien un commencement, et il aura une fin (que Lemaître avait correctement scénarisée d'ailleurs).
Quant à l'espace et au temps... nous sommes toujours très incertains sur ce point. Mais au moins l'interdit kantien a été levé. Malgré les difficultés logiques, l'espace et le temps sont pris d'assaut par la pensée scientifique.
Ainsi, la grande question, que pose déjà l'aventure de Lemaître et qui se pose encore aujourd'hui, c'est de savoir comment on pourrait penser un état physique sans espace et sans temps.
Les derniers développements de la physique, on le verra plus loin, semblent bien nous dire que l'espace et le temps sont des phénomènes émergents, des grandeurs de type statistique. L'émergence aurait lieu non pas entre un état avec un seul atome et un état avec une multitude d'atomes, mais entre une échelle si petite que le temps et l'espace n'y sont plus définis, et l'échelle des atomes. Au niveau de description qu'on appelle l'échelle de Planck (des distances aussi petites par rapport à l'atome que l'atome par rapport à nous), il semble que le temps et l'espace disparaissent des équations. La physique la plus fondamentale serait une physique sans espace et sans temps. Et pourtant, on voudrait bien continuer à faire une description physique de ce qui se passe à cette échelle. Oui, mais comment décrire des grandeurs qui existent hors temps et hors espace, sans point et sans moment? Comment décrire quoi que ce soit sans dire où ni quand? La physique, quoi qu'il lui en coûte, va devoir trouver le moyen de s'affranchir du local. Et à vrai dire, elle est prête à le faire. De nombreuses techniques sont en gestation.
Le modèle de Georges Lemaître ouvre une deuxième grande question: l'idée que l'antériorité de l'état initial pourrait être considérée comme logique et non comme temporelle.
En logique, la proposition « P implique Q » est une affirmation non temporelle (on ne précise pas pendant combien de minutes l'implication reste valable). On pourrait dès lors penser qu'un état physique peut préexister à un autre en logique et non en temps. Ainsi le Big Bang pourrait revêtir un statut de commencement sur le plan logique, qui n'implique pas nécessairement une antériorité sur la ligne du temps.
Une telle vision donnerait à la logique un statut particulier, car c'est par elle que l'on pourrait arriver à penser l'émergence de l'espace et du temps. C'est la logique qui servirait de fondement à leur construction. Le philosophe Alain Badiou explore cette voie et montre d'ailleurs, dans son dernier livre, que le monde phénoménal peut être pensé à partir de la logique.
Résumons-nous.
En 1760, Kant nous a vigoureusement déconseillé de vouloir penser l'espace et le temps parce qu'ils sont la trame dont nous sommes faits. En 1930, un abbé belge passe outre et affirme que l'univers est né d'un atome primitif et que le temps et l'espace sont nés après la désintégration de cet atome. Aujourd'hui, l'atome primitif est caduc, mais le début de l'univers est (pour ainsi dire) avéré. L'idée d'une origine du temps et de l'espace est plus que jamais à l'ordre du jour, et même on s'interroge sur leur existence à l'échelle la plus fondamentale. Non seulement l'espace et le temps n'auraient pas toujours existé, mais ils n'existent probablement pas du tout au niveau le plus profond. Décoiffant n'est-il pas?
Une vague idée pour surmonter le choc: prendre tout ceci comme des assertions logiques et ne pas chercher à les placer dans une histoire dont on pourrait tourner le film.
Je n'ai jamais lu Kant, mais j'ai entendu dire que c'était une pointure. Son idée que nous ne pouvons pas connaître l'espace et le temps parce que nous sommes tombés dedans quand nous étions petits, pour stérilisante qu'elle soit, n'en reste pas moins puissante. Comment, en effet, pourrions-nous sortir de l'espace et du temps pour en contempler les rouages, nous qui sommes immergés dedans comme des vermicelles dans le potage? Georges Lemaître, gloire à lui, part à la nage et pose la question de l'origine de l'espace et du temps, mais force est de reconnaître qu'il n'y répond pas. Et les physiciens qui, après lui, s'aventurent vers la description d'une physique sans espace et sans temps me font penser à ces enfants qui dans leur lit fantasment sur un monde où l'école aurait disparu. Ou à ces gourous qui prétendent que l'âme est indépendante du corps. Elucubrations enivrantes, mais ô combien gratuites.
Gratuites pourquoi? Parce que le carcan n'est pas négociable. L'enfant n'est pas en position de supprimer l'école, pas plus que l'âme n'est en mesure de se passer du corps (les rêves, voyages astraux et autres sorties du corps restent des activités du cerveau).
Mais qu'il ne soit pas négociable ne rend pas le joug absolu. Nous sommes sans doute des produits captifs de l'espace et du temps, mais cela n'empêche qu'ils pourraient être des produits eux-mêmes, tout comme l'école ou comme le corps qui nous emprisonnent sont, à un niveau qui nous dépasse, des produits contingents et éliminables. Et le fait que nous croyions à l'existence du temps, que nous ne puissions même pas faire autrement, est peut-être une propriété contingente de l'état particulier de l'univers dans lequel nous vivons.
Mais, depuis le fond de notre potage, comment trouver des voies d'accès vers une pensée hors potage, qui ne se cassent pas automatiquement les dents sur des paradoxes?
La voie de la logique semble séduisante car elle désamorce les courts-circuits temporels. Si le Big Bang n'est pas un début temporel mais une prémisse logique, plus besoin de se casser la tête sur ce qu'il pouvait bien y avoir « avant » le Big Bang. Il n'y a ni avant ni après. Le Big Bang nous surplombe de partout. Il n'est plus le début mais la cause. Tout comme la mer est la cause des vagues sans avoir lieu « avant ».
Dans ce cas, c'est la logique qui serait première. Idée piquante, mais pour le moins bizarre. Que l'espace et le temps président aux destinées de l'univers, cela ne choquait au fond personne, même s'il restait impossible de les définir. Mais que ce soit la logique, cette invention tellement humaine! Ahurissant.
A moins que la logique ne soit humaine que par ricochet, parce qu'elle est d'abord présente dans la nature, et à la racine de tout tout tout...
Voyons ce que l'assistance va penser de la proposition.
Lambros Couloubaritsis, spécialiste en philosophie grecque ancienne, apporte tout de suite de l'eau au moulin de la logique: « Voyons comment les Grecs anciens ont pensé le problème du temps. Dans le système platonicien, tout ce qui est d'essence supérieure se trouve dans un monde extérieur au nôtre, que Platon appelle le monde intelligible (le monde des idées). Le temps, qui fait partie de notre monde, est donc inférieur. C'est un système hiérarchique. Comment se résout alors le problème de l'émergence? Comment le monde réel sort-il du monde idéal? Par un modèle généalogique. Dans les récits mythiques, on dira par exemple que le Soleil (qui est éternel) est le fils du Bien (qui est lui aussi éternel). Comment le Soleil peut-il être né et en même temps être éternel? C'est que la paternité est ici une notion logique et non chronologique. Le Soleil n'est pas né à un moment donné, mais il est logiquement engendré par un principe supérieur. Vous voyez, on rejoint assez facilement votre réflexion sur la logique comme source première. Il me semble donc qu'un nouveau système logique, tel que les physiciens semblent en avoir besoin, pourrait s'inspirer de ces systèmes généalogiques qui ont déjà été pensés dans un passé ancien. »
La sortie du philosophe me frappe comme une révélation. Tous ces récits de dieux et de déesses qui se marient, s'accouplent, s'engendrent, se jalousent et s'étripent pourraient se lire non comme une collection de ragots mais comme une vision du monde? Et la généalogie, lorsqu' on enlève sa dimension littérale, temporelle, peut se muer en un système logique? Voilà qui rend beaucoup plus intéressantes ces sombres histoires de familles qui, je dois dire, m'ont toujours fait un effet soporifique. Quand Chronos émascule sont père et engouffre sa progéniture pour ne pas subir le même sort, je baîlle. Quand Zeus détrône son père, épouse sa soeur et baise avec tout ce qui bouge, je ronfle. Quand Héraclès, fils d'Amphitryon, lui-même fils de Persée, lui-même fils de Zeus, naît d'Alcmène, petite-fille de Persée et donc nièce de son mari, et que par-dessus le marché, ce n'est pas de lui qu'elle est enceinte, mais de Zeus (son arrière-grand-père!) qui a pris les traits d'Amphitryon, à la grande fureur de sa femme qui vouera à Héraclès une haine éternelle, je sombre dans un coma irréversible. Mais je me sens mieux d'apprendre qu'on peut voir là des symbolismes plus profonds que de simples querelles de famille. La famille, au fond, n'est sans doute ici que la projection de structures connues sur des structures inconnues que l'on voudrait bien expliquer.
Dominique Lambert approuve cet apport grec et précise: « Le problème des physiciens aujourd'hui, c'est qu'ils doivent faire émerger d'un état initial non seulement la structure spatio-temporelle, mais aussi la causalité, qui est une notion centrale en physique. Il faut arriver à mettre, dans l'état sans espace et sans temps que Georges Lemaître a été le premier à imaginer, une sorte de hiérarchie, un brouillon d'ordre, une proto-logique. Et il me semble en effet qu'on aurait intérêt à se repencher sur certaines catégories des Anciens, comme ces systèmes généalogiques. »
Alain Gottcheiner, mathématicien et linguiste, précise: « Il serait peut-être utile de souligner qu'une implication logique n'est pas toujours une implication causale. Dans la conception bouddhiste par exemple, les causes peuvent survenir au même moment que leurs conséquences. Et le Big Bang aurait peut-être avantage à être pensé dans cette perspective. C'est un trait propre à notre culture de penser que la cause précède l'effet. Nous avons peut-être tort de voir le Big Bang comme une cause. »
Dominique Lambert proteste: « Les physiciens ne disent pas que c'est une cause. Justement pas. Ils disent que c'est un point singulier, comme est singulier le sommet d'un cône, par exemple. Est-ce que le cône est causé par le sommet? Non, le sommet est seulement un point singulier. De même, le Big Bang n'est pas une cause, en tout cas pas comme pourrait l'être une explosion par rapport à ce qui s'ensuit. »
Allons bon, le Big Bang n'est pas un début, et il n'est pas une cause non plus! Juste un point singulier. Singulier voulant dire que c'est un point pas vraiment comme un autre, plutôt une extrémité, comme le bout d'un cône, un point où s'interrompt la continuité qui prévaut ailleurs, où l'on n'aurait d'autre choix que de faire demi-tour. Alors on pourrait dire aussi: c'est un point comme le bout de chaque cheveu et de chaque poil de notre corps. Nous sommes hérissés de milliers de petits Big Bang personnels. Et chacun d'entre eux, il est vrai, n'est ni un début ni une cause, juste un point singulier du corps humain. De même, le Big Bang ne serait ni le début ni la cause mais la pointe, le pic, le cap, que dis-je! la péninsule... Peut-on décrire le Big Bang comme le bout d'un cheveu de l'univers? Je ne sais, mais ça me semble bouddhiste à souhait.
Quand même, j'ai un problème. Où est l'implication logique?
On partait de l'idée que P implique Q. Que le Big Bang implique l'univers (ni temporellement, ni causalement, mais logiquement). Ensuite on dit qu'il est un point singulier, comme la pointe d'un cône ou le bout d'un cheveu. Est-ce que le cheveu implique la personne? En fait, oui. S'il y a un cheveu, c'est qu'il y a quelqu'un pour le fabriquer. Si mon cheveu existe, alors j'existe. P implique Q. Il n'empêche que j'aurais plutôt vu l'implication dans le sens inverse. Si j'existe, alors je fabrique du cheveu. Mais si, comme le dit notre linguiste, les causes et les conséquences peuvent être simultanées, alors elles sont aussi interchangeables. S'il y a concomitance, il y a réversibilité. P implique Q, et Q implique P aussi bien.
Mais est-ce encore une implication logique de dire que deux choses existent toujours ensemble? Un côté pile n'existe pas sans un côté face. Est-ce donc que face implique pile? Tout autant que pile implique face. Et la pointe implique le cône autant que le cône implique la pointe. Et le Big Bang implique l'univers tout autant que l'univers implique le Big Bang.
Vous vous dites à ce stade qu'on va devenir fous. Si toutes les implications vont dans les deux sens, il n'y a plus de logique et tout implique tout. Faux! La plupart des implications vont dans un seul sens. « Je pense donc je suis » est vrai alors que « je suis donc je pense » ne l'est pas. Rien de plus facile à prouver: un pudding existe et ne pense pas.
Ou encore: « si c'est une fraise, c'est rouge » est vrai (fraise implique rouge), tandis que « si c'est rouge, c'est une fraise » ne l'est pas (rouge n'implique pas fraise).
L'implication est réversible seulement lorsque les deux propositions sont équivalentes. Il s'agit d'une forme de tautologie. On croit dire P implique Q, mais Q est en fait une autre forme de P, et donc on a dit P implique P. Ainsi, le côté pile et le côté face, ou la pointe et le cône, sont chaque fois deux aspects inséparables d'une seule chose. Même pour mon cheveu (bien que l'exemple soit un peu tiré par les cheveux), il y a une sorte d'équivalence: il ne peut pas exister sans moi, et je ne peux pas exister sans le faire pousser (qui plus est: il contient la totalité de mon bagage génétique, et en première approche on pourrait dire: mon cheveu, c'est moi (en première approche seulement, car il semble de plus en plus clair que je ne suis pas réductible à mon seul bagage génétique (je veux dire: pas seulement moi, vous aussi, nous sommes tous le produit d'un ADN et d'une histoire (vous me suivez toujours?)))).
Bref, quand deux choses existent toujours ensemble, quand on peut dire P implique Q aussi bien que Q implique P, on est en fait dans le cas où P et Q sont deux visages d'une seule et même chose. Ainsi peut-on sérieusement suspecter que le Big Bang et l'univers sont le pile et le face, la pointe et le cône, le cheveu et le corps d'une seule et unique chose. Mais quoi?
J'abandonne là cette digression car je ne vois plus du tout où aller.
Michel Cazenave, philosophe et organisateur du colloque, intervient sur le rôle de Kant: « Comme toujours, nous sommes victimes de notre histoire des idées. Aujourd'hui, nous avons un mal fou à réfléchir sur l'espace et le temps parce que les catégories kantiennes règnent toujours en maître. Et Kant lui-même, lorsqu'il les a érigées, prétendait s'appuyer sur Newton. Mais il s'agit en fait d'une version de Newton qui a été déformée dans les traductions destinées au continent, afin de le rendre plus acceptable, plus « politiquement correct », comme on dirait aujourd'hui. Mais pour Newton, le temps et l'espace sont très différents de ce qu'on lui a fait dire. Il les voit comme des nécessités logiques, précisément, et non des cadres a priori de la pensée. Malheureusement, la formation philosophique des scientifiques n'est pas suffisante et ils ne connaissent pas l'origine de leurs propres présupposés philosophiques. »
Dominique Lambert reconnaît que les chercheurs devraient se soucier d'éclaircir leurs sources. Beaucoup de scientifiques d'aujourd'hui sont kantiens sans avoir lu Kant, et plus encore sont platoniciens sans même situer Platon.
Michel Cazenave renchérit: « Et de nouveau, il s'agit alors d'un platonisme affabulé, qui ne correspond pas au platonisme des Anciens. »
Dominique Lambert: « En effet. Quand un physicien remarquable comme Roger Penrose se réfère à Platon, un philosophe n'y retrouve pas ses petits. »
Michel Cazenave plaide dès lors pour un refondement des notions philosophiques. On vient d'en voir l'utilité puisque, comme l'a rappelé Lambros Couloubaritsis, des philosophes anciens ont déjà pensé le problème de la causalité logique sans dimension temporelle et que, malheureusement, nous l'avons oublié.
Il ne fait aucun doute qu'on réinvente la roue à chaque génération, et en plusieurs exemplaires. Souvent, penser au nombre d'idées grandioses et de solutions géniales qui dorment dans les bibliothèques – si elles ne sont pas parties en fumée - me donne un léger sentiment de nausée. L'histoire de la pensée, quand on en embrasse toutes les branches, est un buisson touffu qui a tout d'une boule et rien d'un escalier.
Que les physiciens ont des présupposés philosophiques sans le savoir, il est vrai. Qu'ils auraient intérêt à lire les sources, il est vrai. Mais à quelle heure pourraient-ils s'en préoccuper, je me le demande. La vastitude de la physique ressemble déjà à un océan que nul ne peut traverser à la nage. Alors de là à bûcher Platon, honnêtement, j'ai des doutes...
Ce qui nous manque, c'est un super-cerveau qui pourrait absorber le résultat des cogitations de tous les autres cerveaux. Une marmite dans laquelle on pourrait déverser toutes nos micro-réalisations individuelles et touiller. Que les choses s'additionnent une fois pour toutes au lieu de s'évaporer. Ah! oui, si seulement nous avions un système qui retienne convenablement les connaissances accumulées, l'histoire des sciences serait enfin une science et plus seulement une histoire (à dormir debout).
Hélas! le temps détruit toute chose, comme un kaléidoscope entre les mains d'un idiot, disait dans un article le philosophe Raphaël Enthoven. J'en reste toute mélancolique.
Renaud Parentani, physicien, tente de ramener le débat vers la physique: « Demandons-nous quand même ce que cherchent respectivement les philosophes et les physiciens. Vous évoquez le problème qu'il y aurait à penser un état sans espace et sans temps. Pour nous, physiciens, il n'y a aucun problème à définir une physique sans espace et sans temps. Il suffit de partir avec des équations qui ne contiennent pas ces variables. Je peux vous faire autant de modèles que vous voulez. Notre problème, en revanche, c'est de déterminer quelle pourrait être la correspondance entre ces modèles et le monde réel. Car s'il n'y a pas de rapport entre les deux, il n'y a pas de prédictions possibles. Et s'il n'y a pas de prédictions possibles, le modèle n'est pas utile. Un modèle, pour quitter la spéculation gratuite, doit être ancré dans le monde observé. Une physique sans espace et sans temps est très facile à concevoir, mais pour l'instant elle ne prévoit rien et est tout à fait stérile. On a déjà des modèles explicites où le temps et l'espace émergent d'un état sans espace et sans temps. Mais aucun ne peut être complété par des prédictions sur le monde. Autrement dit, il n'y a pas pénurie de modèles, mais surabondance. Notre faiblesse n'est pas dans le manque de pensée mais dans l'excès de pensée. Car toute cette pensée, pour l'instant, ne prédit rien, ne contraint rien. »
Cédric Deffayet, physicien également, réagit: « Je nuancerais ce que tu viens de dire: il y a des prédictions, mais elles sont impossibles à vérifier dans l'état actuel de la technique. On manque de données expérimentales. La physique a connu un grand tournant. Jusqu'à récemment, on partait des observations pour construire des théories. Les observations indiquaient la voie à suivre. Mais aujourd'hui, on s'occupe de phénomènes si minuscules ou si éloignés ou si énergétiques qu'il n'est plus possible de les observer. Actuellement, la physique croule sous les théories et n'a plus d'observations pour se diriger dans cette forêt épaisse. »
Renaud Parentani continue: « C'est vrai, et c'était déjà le cas quand Einstein a élaboré la relativité générale. Il n'avait aucun ancrage expérimental. On pourrait dire qu'il a eu du bol, car les observations sont venues confirmer ses vues par après, mais rien ne pouvait le garantir, et ce n'est pas lui qui avait prévu que ça se passerait comme ça. Disons que dans la multiplicité des propositions, c'est lui qui a décroché la timbale. »
Qui décrochera la timbale aujourd'hui? Nous le saurons peut-être dans dix ans, peut-être dans cinquante. Le fait est que les propositions se bousculent. Mais sans confirmation à l'horizon. La physique ressemble à une chenille qui est arrivée à l'extrémité de son brin d'herbe. Elle gesticule dans tous les sens sans que rien ne la ramène au réel. Faire des conjectures sur ce qui se passe à l'échelle de Planck, c'est à peine moins fantaisiste que les récits de Jules Verne à propos de la Lune. Et avant qu'on puisse aller y voir pour de bon, il s'écoulera peut-être un siècle, comme entre l'ami Jules et les missions Apollo.