NOUVELLES




Filature bruxelloise
Nouvelle publiée en huit épisodes dans le journal La Tribune de Bruxelles


1.
J’ai remarqué sa présence dans le métro qui m’emmenait vers mon rendez-vous de midi. Le matin même, j’avais pris un café dans un bistrot de la Place Flagey et j’avais eu l’attention attirée par une écharpe blanche. Un des mes amis ne sort jamais sans son écharpe de soie blanche, et j’ai pensé un moment que ce pouvait être lui. Mais je découvris un homme d’âge mûr aux lunettes rondes et à la courte barbe blanche et je détournai la tête pour ne plus m’intéresser à lui. Je n’aurais sûrement pas repéré le personnage sans ce détail vestimentaire. Et voilà que je le retrouvais dans le métro, deux heures plus tard, assis à l’autre bout de la rame. Attirée à nouveau par une écharpe blanche, je fus saisie de retrouver le même bonhomme. Une coïncidence, sans doute.
J’allais retrouver une amie qui travaille à la Banque Nationale. C’était une journée libre comme je les aime. Indépendante, je travaille surtout le soir et le week-end. En semaine, pendant la journée, tout le monde s’affaire, et moi je déambule en ville sans intention précise : fouiner dans les boutiques, regarder les gens, aller au cinéma. J’aime me laisser guider par l’inspiration ou le hasard. Je n’imaginais pas à quel point cette journée-ci allait changer de trajectoire.
Mon déjeuner avec Liliane fut comme toujours un plaisir. Il n’y a rien de plus efficace pour se mettre de bonne humeur que de rire avec une copine, de préférence aux dépens d’autrui. Secrétaire de Direction, Liliane m’abreuve en potins de première main sur la vie de nos hauts fonctionnaires. Elle me parla aussi d’un soupirant qu’elle avait dégoté à l’occasion de son déménagement, un voisin bricoleur, et qui avait déjà poncé toute la cage d’escalier dans l’espoir de se voir remercier. Liliane comptait bien le remercier, mais pas au sens où il l’entendait, et seulement après la fin des travaux. A deux heures moins cinq, elle s’encourut vers son bureau, et je restai sur la terrasse à savourer un rayon de soleil pacificateur.
Puis, je résolus d’aller jeter un coup d’œil aux programmes de cinéma. Je repris le métro et descendis l’avenue de la Toison d’Or pour m’engager dans la Galerie. Un film chinois retint mon attention et je m’apprêtais à passer au guichet lorsque, me retournant machinalement pour vérifier que je ne coupais le chemin de personne, j’aperçus l’homme à l’écharpe blanche posté à l’entrée de la galerie. Je me détournai aussitôt et restai pétrifiée. Qu’est-ce que cela voulait dire? Trois fois, ce n’est plus une coïncidence! Je sentis mes jambes flancher. Je commençais une crise d’angoisse. Bientôt, ce serait la respiration courte, le ventre noué, l’approche de la syncope. Je le sais. Je suis une froussarde. Il m’arrive sans cesse de me sentir faiblir. Mais cette fois, c’était du sérieux.
Je renonçai au cinéma et m’enfonçai plus loin dans la galerie en vue de ressortir dans la chaussée d’Ixelles. Le cœur en pagaille et l’esprit asphyxié comme un poisson par une soudaine marée basse, j’espérais encore que je m’étais trompée et que ce type n’apparaîtrait plus. Mais je savais bien que c’était impossible. Si je l’avais vu trois fois, je le verrais vingt fois. J’étais piégée dans un terrible engrenage. Pourquoi? Pourquoi moi? Que me voulait-il? Que lui avais-je fait?
J’ai horreur de me faire remarquer. Je suis toujours aussi discrète que possible. Alors me faire suivre, vous imaginez. Le cauchemar absolu.
J’essayai de me rappeler le déroulement de la journée. La première fois que j’avais vu cet homme, au café, il ne donnait pas du tout l’impression de me surveiller. Je ne me souvenais même pas d’avoir croisé son regard. Etait-ce là qu’il avait commencé à me suivre, ou plus tôt ? Je n’ai pas un physique bizarre, je ne portais rien de bizarre, je n’ai pas d’ennemi, de démêlés avec personne, aucune raison d’être une cible. Un obsédé aurait choisi une fille plus attirante.
Après le bistrot, j’avais passé du temps dans des librairies, j’étais allée à la poste, j’avais pris le métro, lieu de notre deuxième rencontre – où là non plus je n’ai pas croisé son regard. Puis déjeuner, trajet jusqu’au cinéma. Rien de tout cela ne pouvait justifier une filature, pour quelque motif que ce fût. Un détraqué ? Il avait l’air d’un monsieur sans histoires.
Ce sont parfois les pires, me direz-vous.

2.
Je suis entrée dans un magasin. J’ai erré un quart d’heure au rez-de-chaussée, puis un quart d’heure au premier étage, le nez dans les étoffes et le regard en alerte, uniquement préoccupée de repérer mon suspect. Il ne se montra pas. Je m’étais peut-être fait des idées. Il me sembla néanmoins que le répit resterait confiné à la chaude matrice du magasin. A l’extérieur, je retournais vers le risque.
C’est en effet sur le trottoir d’en face que l’homme à l’écharpe m’attendait. Pas assez bête pour me suivre dans une boutique quand il n’y a qu’une seule sortie. Il se trouvait à cinquante mètres sur la gauche, presque au coin de la rue, faisant semblant d’attendre le bus avec les autres. C’est à peine si je pris le temps de l’identifier. Je le sentis plus que je ne le vis. Je voulais éviter qu’il sache que je l’avais repéré. La situation n’en deviendrait que plus dangereuse, pensais-je. Il déciderait peut-être de devenir plus prudent, ou alors de passer à l’attaque. Autant garder cet avantage sur lui de savoir ce qu’il croyait être le seul à savoir. Sans son écharpe qui me l’avait fait remarquer, il serait toujours en train de m’épier à mon insu.
Je ne savais que faire. Où que j’aille, il me suivrait ou m’attendrait à la sortie. Je décidai de reprendre le métro jusqu’en ville et de m’asseoir un instant sur la terrasse couverte du City 2. Je pris un siège en bordure afin qu’il ne puisse pas s’installer derrière moi. Je le vis un instant plus tard s’installer à l’extrême-droite, et faisant face au centre, lui aussi, de sorte que les faisceaux de nos regards devaient se couper, mais nous ne pouvions nous surveiller que du coin de l’œil. Il fit mine de se plonger dans la lecture d’un document qu’il sortit de sa mallette. Il avait aussi une sorte de sacoche noire en bandoulière. Je bus un thé en essayant de réfléchir à la situation. Cet homme n’avait pas l’air d’un lubrique ou d’un malfrat. Plutôt l’air d’un bon père de famille. Peut-être l’air qu’adoptent les tueurs à gage, pour éloigner les soupçons ? Mais qui pourrait vouloir me tuer, moi qui n’ai jamais trempé dans une affaire importante, qui ne suis la fille de personne, qui n’ait même pas trouvé l’occasion de briser un cœur sur mon passage? Invraisemblable.
Pourtant, il me suivait, plus moyen d’avoir le moindre doute là-dessus. Le comportement de cet homme me semblait tellement inouï que j’aurais voulu mener une enquête fouillée, tout savoir de lui jusqu’à rendre la réalité explicable. J’aurais voulu pouvoir le prendre en filature. Mais je m’avisai que l’idée de suivre quelqu’un qui vous suit ne fait pas partie des choses praticables. Ou alors, j’aurais voulu le regarder franchement, pour détailler son allure. Mais je n’en avais pas le courage. Et si j’abordais quelqu’un, pour lui demander de me dire ce que fait ce bonhomme ? Avec une amie sous la main, j’aurais pu y songer, mais expliquer ma situation à un inconnu, non, je sentais qu’on allait me traiter de folle. Je regardai les visages autour de moi. Tous fermés.
Je pensai alors à la suite des événements. Rentrer chez moi, ne serait-ce pas la pire des imprudences? Lui indiquer tout bonnement où je vis et où il suffirait de s’introduire par effraction durant la nuit... j’en avais des sueurs froides. Il pourrait aussi trouver mon numéro de téléphone et me harceler nuit et jour s’il en avait envie. Il pourrait m’envoyer des lettres anonymes. Il pourrait m’épier n’importe quel jour de l’année. Pas question. Tout mais pas ça. De manière générale, j’ai horreur que l’on sache où j’habite. La vulnérabilité que cela implique m’horripile. Je me souviens que peu après avoir emménagé, j’ai dû repeindre les châssis. J’enrageais littéralement de me livrer ainsi au regard de tous, voisins et badauds, avec à peu près ce message suspendu au-dessus de la figure: « Regardez, voici une fille seule et sans défense, et c’est ici qu’elle habite, venez donc la tourmenter ». C’était déjà bien assez que tous ceux-là sachent où me trouver, alors un tordu notoire, je n’allais pas l’emmener stupidement chez moi. Il fallait que je trouve une idée.

3.
Je sortis mon gsm et appelai ma meilleure copine, celle avec qui je ne craindrais pas de me montrer encombrante. Je lui expliquai que des ouvriers étaient en train de refaire la plomberie chez moi et qu’ils disaient ne pas pouvoir terminer aujourd’hui. J’étais donc privée d’eau jusqu’au lendemain et je me demandais si le plus simple ne serait pas de venir loger chez elle. Nathalie accepta sans difficultés et m’assura qu’elle serait chez elle à dix-neuf heures. C’était déjà un demi soulagement de ne pas devoir passer la soirée seule. Je n’avais pas osé lui révéler le vrai motif de ma visite, craignant de paraître sans-gêne en menant le tueur chez elle plutôt que chez moi.
Je cherchai quelque chose à faire en attendant, puisque la séance de cinéma était tombée à l’eau. Je téléphonai à Samira pour lui demander si je pourrais passer la voir. Elle accepta avec joie. Samira vend des céramiques marocaines dans le quartier des Marolles. C’est une affaire qui a l’air bringuebalante et qu’elle gère n’importe comment, mais qui arrive à la faire vivre depuis plusieurs années. Quand j’arrivai, Samira déclara qu’elle n’avait pas envie de rester à l’intérieur par cette chaleur et elle ferma son magasin pour aller boire un verre sur la Place du Jeu de balle. Elle ne s’est jamais trop embarrassée d’horaires d’ouverture, et ils ne sont d’ailleurs pas affichés. Pendant tout le temps où nous buvions nos jus de fruits, mon bonhomme est resté invisible, mais Samira a pris mon histoire très au sérieux. C’est ce que j’aime bien avec elle. N’importe qui aurait dit : « Tu es sûre que tu ne te fais pas des idées ? », mais elle n’a aucune inertie de ce genre, au contraire il faut parfois la freiner. Elle conjectura que j’étais peut-être soupçonnée par une épouse jalouse (l’épouse de qui, je me le demande), par un client méfiant (au sujet de quoi ?) ou bien repérée par un réalisateur de films (n’importe quoi) ou tout simplement l’objet d’un coup de foudre (malheureusement pas de la part du Prince charmant). Rien de tout cela n’était très convaincant. L’hypothèse du pervers restait hélas ! la moins tirée par les cheveux. Samira eut alors une idée de génie. « Tu n’as qu’à le faire suivre ! Demande à un copain qui a un peu de temps libre de surveiller les agissements de ce type pendant qu’il t’espionne. Tu en sauras peut-être plus sur ses intentions. »
Mais bien sûr ! Je ne pouvais pas suivre mon suiveur, mais quelqu’un d’autre, inconnu de lui, pouvait s’en charger. Je pensai immédiatement à Antoine. Lui seul accepterait de me rendre un service aussi loufoque. En outre, il pourrait sans doute s’organiser facilement, car d’organisation il n’en avait pas et faisait toujours ce qui se présentait au moment même. Je lui téléphonai de suite puis me rendis à pied chez lui pour lui expliquer la situation.
Antoine ne fut pas long à convaincre et il se montra même amusé de se prêter au jeu. Il ne croyait pas vraiment à mon histoire, mais il était toujours partant pour une entreprise inédite. Si mon soi-disant agresseur disparaissait en fumée, on en serait quitte pour aller boire un pot. Il n’était pas libre durant la soirée, que j’allais de toute façon passer chez Nathalie (prête à l’appeler à la moindre alerte), mais dès le lendemain matin, si le bonhomme était toujours à mes trousses, il se transformerait en détective. Je lui proposai de me raccompagner jusqu’au métro afin de pouvoir lui désigner l’individu. Je l’aperçus tout de suite en sortant de chez Antoine. Il était assis sur un banc de la Place du Béguinage, faisant le guet, tranquillement.
Je quittai Antoine en prenant rendez-vous comme suit : dès que je sortirais de chez Nathalie, je l’appellerais pour dire si j’étais toujours suivie, et dans l’affirmative Antoine arriverait au plus vite pour prendre sa place dans la filature. Je n’aurais qu’à mener mon homme vers un lieu choisi – disons la Place de la Monnaie – pour qu’Antoine nous retrouve facilement. Dès que je l’apercevrais, je reprendrais mes pérégrinations. Suivie par deux hommes. Ce serait bien la première fois.

4.
Quand j’arrivai chez Nathalie, un peu en retard, elle m’attendait pour savoir si je voulais l’accompagner au restaurant avec des amis du côté du Sablon. C’étaient des élèves de son cours de djembé et je ne voyais pas trop ce que j’allais pouvoir leur dire, mais je n’avais aucune envie de rester seule dans l’appartement. Si le tordu pensait que j’habitais là et me savait seule, il pourrait vouloir tenter quelque chose.
Les amis étaient finalement très sympathiques et le dîner se prolongea tard dans la nuit. Je me laissai prendre par l’ambiance détendue et acceptai deux ou trois verres de vin. Il y avait longtemps que je déclinais les invitations pour des sorties en groupe car j’avais eu ma dose de raseurs, mais cette fois j’y trouvais un plaisir inattendu. Quelque chose me serrait le coeur dans cette chaleur humaine qui circulait autour de la table, d’autant plus fort, sans doute, que je me croyais la cible d’un complot. L’homme à l’écharpe, je l’avais vu, s’était installé à une terrasse voisine, et le simple rappel de sa présence me donnait des frissons dans le dos. J’aurais voulu rester nichée au cœur de cette petite troupe rassurante jusqu’à la fin des temps. Mais vers deux heures du matin quelqu’un donna le signal du départ et mon bien-être se dissipa aussitôt. Et s’il allait tenter quelque chose contre nous ? Deux filles, ce n’est pas encore très costaud, comme bataillon. J’aurais peut-être dû me réfugier chez un homme (mais vous voyez d’ici les malentendus possibles).
Nathalie voulait rentrer à pied. Il n’y en avait que pour vingt minutes à tout casser et il faisait si bon. Les rues étaient désertes. Je n’osais pas me retourner de peur de trahir mes craintes auprès de Nathalie. Elle était d’excellente humeur et ne tarissait pas d’éloges sur un certain Sergio qui avait un sex appeal carabiné. C’était vrai, en plus, mais je me sentais assez loin de ces dispositions libertines.
Heureusement, il ne se passa rien pendant la nuit. Le lendemain matin, je sortis à dix heures. Nathalie était partie au boulot depuis longtemps. Je ne tardai pas à repérer le sinistre individu – il était toujours là ! – et je téléphonai à Antoine immédiatement. Ensuite, je me rendis comme convenu dans un bistrot de la place de la Monnaie. Je dus attendre un bon moment, car j’avais manifestement tiré Antoine du lit. Quel bonheur de savoir qu’il allait arriver pour veiller sur moi si jamais l’homme à l’écharpe me cherchait des ennuis. Je me sentais plus libre dès lors de le balader à ma guise. Il voulait me suivre ? Eh bien il allait voir du pays. Ce n’était plus moi qui étais le dindon de la farce, mais lui. Dès que j’aperçus Antoine passant devant la vitrine du bistrot, je sus que je pouvais me mettre en route.
Je commençai mon périple par le cimetière de Bruxelles. Ma grand-mère y était enterrée, et j’y allais de loin en loin pour ne pas oublier de penser à elle. Aujourd’hui me parut un bon jour. Dans les allées calmes, j’apercevais par moments l’homme à l’écharpe qui me suivait de loin. Une seule fois je vis Antoine embusqué derrière une tombe. Nous avions la possibilité de nous contacter à tout moment par gsm, facilité très appréciable dans ces circonstances étranges. Après le cimetière, je me mis à marcher au hasard avec la ferme intention de balader mon lascar dans toute la ville. Je découvris quantité de rues que je ne connaissais pas et me trouvai dans la situation inédite d’un touriste égaré à Bruxelles. Je n’avais pas de plan sur moi et me dirigeais au jugé. Cette évidence me frappa : l’on ne se sent chez soi dans sa propre ville que parce que l’on s’en tient à quelques itinéraires connus. Sitôt écarté de ceux-ci, on pourrait aussi bien être à l’étranger. L’ailleurs n’est donc pas seulement ailleurs. Il est aussi dans toutes les poches non visitées du quotidien le plus proche. Je me retrouvai finalement sur le boulevard Anspach et j’allai m’installer en face du théâtre flamand pour manger un sandwich. C’était le moment de faire le point avec Antoine. Je l’appelai.
Alors, tu as pu découvrir quelque chose ?
Ecoute, c’est très curieux. Ce type prend des photos.

5.
Quoi ? Il prend des photos ?
Oui, mais pas de toi. Seulement des endroits où tu viens de passer. Ensuite, il court pour te rattraper. Un peu plus loin, il s’arrête de nouveau, prend une photo de la rue ou d’un bâtiment, etc… Son appareil est dans la sacoche noir, tout prêt à l’emploi. Il le sort, prend le cliché en un clin d’œil et le range aussitôt, presque comme un voleur. Je n’y comprends rien.
Et il n’y a jamais personne sur ces photos ?
Non, ou alors ce sont des passants. Il n’a pas de téléobjectif, rien du tout. Parfois il prend des notes dans un petit carnet, apparemment des noms de rues et l’heure qu’il est.
Comme s’il voulait fixer mon itinéraire ? Comme un détective ?
Non, pas vraiment. Il ne fait pas une photo à chaque endroit-clé, il ne relève pas les points de repère évidents. C’est plutôt lunatique. Parfois, il prend trois photos d’un coup, ou bien un détail sur un mur, parfois il ne prend rien du tout pendant une demi-heure. C’est très bizarre. Ça n’a rien de ce qu’on pourrait attendre d’un « détective ».
Mais c’est quoi que ce truc, à la fin ? Pourquoi j’ai attiré un tordu pareil ? Et il va encore me coller le train longtemps ?
Mystère, mystère. Ceci est un complet mystère.

L’après-midi se poursuivit à marcher à l’aveugle dans les rues de Bruxelles. Je poussai même jusqu’au bois de la Cambre, pour respirer un peu d’oxygène et essayer de me calmer – mais sans prendre trop de risques ; je restais là où il y avait des gens. Puis, je me dirigeai en métro vers Auderghem où habite ma sœur. J’arrivai à l’heure où, juste rentrée du boulot, elle allait sortir le chien. Je fis la promenade avec elle et lui expliquai toute l’histoire. Elle non plus n’y comprenait rien. Elle proposa :
Veux-tu que j’aille lui poser la question ? Ce serait encore le plus simple, tu ne crois pas ? La meilleure façon d’écourter la peur, c’est d’aller au devant du danger.
Sauf si le danger n’existe pas. Et tu vas peut-être en provoquer un. Non, je préfère attendre encore. On va peut-être finir par découvrir ce qu’il fricote.

Je téléphonai à Nathalie pour lui demander si elle pouvait m’héberger une nuit de plus (les ouvriers n’avaient toujours pas fini) puis je me rendis à Schaerbeek où j’avais rendez-vous chez une cliente qui voulait me parler d’un dessin que j’avais réalisé, pour le compte d’un magazine, sur le thème du traitement des déchets nucléaires. Elle était la responsable du dossier, indépendante elle aussi, d’où l’invitation chez elle. Le dessin lui plaisait, mais elle aurait voulu que j’y ajoute quelques éléments nécessaires à une bonne compréhension du message etc. Elle m’accueillit avec du pain, du jambon, du fromage et une montagne de saucisson à l’ail. Pendant notre conversation, je pensais aux deux hommes qui faisaient le pied de grue sur le trottoir et qui devaient mourir de faim. Il y avait tant de provisions ici que j’étais tentée de descendre pour leur proposer à tous deux de venir casser la croûte avec nous. Tous réunis autour du saucisson, nous ne manquerions pas de parvenir à une explication. Perdue dans ces pensées, j’avais du mal à suivre les arguments éditoriaux de mon interlocutrice, mais je promis de faire de mon mieux pour améliorer le dessin et le rendre plus « pertinent », puisque c’était cela qu’il fallait.
De Schaerbeek, je pris le train pour rejoindre Eterbeek et de là l’appartement de Nathalie, toujours de loin et doublement escortée. Juste avant d’entrer dans l’immeuble, j’appelai Antoine pour clôturer la journée. Il n’avait rien pu apprendre de plus. Le manège s’était reproduit, identique à celui de la matinée. Incompréhensible. Mais on pouvait supposer que la nuit j’étais hors de danger, puisqu’il n’y avait pas assez de lumière pour prendre des photos. Pas si sûr, puisque la veille, l’homme s’était posté toute la soirée dans un bistrot.
Quoi qu’il en soit, je ne pouvais pas retenir Antoine plus longtemps. Je le remerciai pour ses bons services et proposai qu’on arrête là la filature. Si le lendemain ce gars me suivait toujours, je foncerais tout droit dans un bureau de police.

6.
Pendant la nuit, j’ai ruminé toutes sortes de pensées, sans trouver de solution à l’énigme. Mais il me sembla difficile d’aller me plaindre au commissariat de police au sujet de quelqu’un qui ne m’avait ni touchée ni parlé. Il prenait des photos dans mon sillage. Et alors ? Je suppose que ce n’est pas interdit.
J’en vins à la conclusion qu’il valait mieux trouver une meilleure idée, et je me proposai d’appliquer à nouveau la tactique recommandée par Nouria. Il me suivait, je l’avais fait suivre. Etape suivante : il photographiait, j’allais photographier moi aussi. Dès que ce principe général fut implanté dans ma tête, je me mis à réfléchir concrètement. Photographier quoi ? Comment ? Avec quelle logique ? Il me fallait un plan, et vite. Pendant toute la journée, j’avais baladé mon homme dans la ville, un peu n’importe comment, et je serais bien en peine de reprendre un nouvel itinéraire erratique le lendemain. Non seulement il est très difficile de se diriger complètement au hasard, mais en plus cela n’a aucun sens, et donc s’épuise de soi-même. Ce qu’il faudrait, c’est un projet.
Soudain, j’eus une idée. J’allais parcourir, en une journée, toutes les étapes essentielles de ma vie. J’avais la chance que celle-ci se fût déroulée entièrement dans la même ville, donc en une journée je pouvais retracer tout mon itinéraire : naissance, écoles, domiciles, employeurs. Aussitôt ce projet formé, il me sembla intéressant en soi. Pourquoi n’y avais-je jamais songé plus tôt ? L’idée me plaisait tellement que je sentais déjà une chose avec certitude : même si l’homme à l’écharpe ne me suivait pas le lendemain, je mènerais à bien mon reportage photographique.
Le lendemain, l’homme était toujours là. Je décidai de passer à l’exécution de mon plan sans tenir compte de lui en aucune manière. Dès que j’eus réuni le matériel, j’entamai mon curieux pèlerinage. D’abord, je me rendis à l’hôpital où j’étais née. Le lieu de cette planète où ma vie prend son point d’attache. Ma vie m’apparut soudain comme une banderole fixée ici par l’une de ses extrémités, et qui claque au vent en attendant que la deuxième extrémité retouche terre. Tant que ce deuxième point d’attache n’est pas fixé, tous les mouvements sont possibles. Je peux aller très haut, très loin, très calmement ou très furieusement. Un jour, ma mort sera l’événement qui scelle tout, le ruban sera fixé des deux côtés et il n’y aura plus rien à changer. Il n’était pas neuf pour moi de penser au caractère fatal de la mort, mais je prenais une conscience aiguë du caractère ouvert de la vie. Comme un ruban qui claque au vent. Je peux aller ici où là. Quand je jeux. Comme je veux. Par exemple, rien qu’à cause de ce curieux bonhomme avec son appareil photo, je venais de prendre un virage inattendu. Peut-être minuscule, peut-être capital. Tout dépendrait du prochain coup de vent. Ou du prochain coup de rein. Car le hasard est une chose, et le libre arbitre en est une autre. En les combinant, tout est possible. Je me sentais prise dans un curieux vertige métaphysique. Je suis restée au moins une heure à méditer devant cet hôpital, lieu d’origine de mon ruban personnel.
Ensuite, je me suis dirigée vers le premier domicile de ma vie, la maison de mes parents à l’époque de ma naissance. A Ixelles, dans une petite cité ouvrière, à quelques kilomètres de l’hôpital. Là, j’avais dormi, rampé, mangé, appris à marcher et à parler. La maison existait toujours, et je n’ai pas osé aller sonner pour en visiter l’intérieur. Je suis un peu jeune pour jouer la grande scène des souvenirs de jeunesse. Il y avait deux vélos appuyés contre la façade. Je me suis souvenue qu’il y a vingt ans, mon père allait travailler en vélo. Il traçait tous les jours la même ligne, à la force des mollets, qui reliait la maison à l’imprimerie et l’imprimerie à la maison.
Cette notion de ligne me donna une idée. Tous ces endroits que je comptais visiter aujourd’hui, je devrais peut-être les relier par une ligne. Il me sembla évident que, sur une carte, tous ces points devaient former un dessin. Et que ce dessin m’apprendrait quelque chose.
Je fis brusquement volte-face et aperçus l’homme à l’écharpe appuyé contre un réverbère, qui attendait la fin de ma contemplation. Tiens, c’est vrai, je l’avais oublié celui-là.

7.
Soudain, je n’eus plus comme obsession que de trouver un plan de la ville, suffisamment détaillé. Je me précipitai dans une librairie de quartier. Ils avaient un plan en album, mais pas de plan plat. Impraticable pour mon dessein de faire un dessin. Je dus me rendre jusqu’à la Fnac. Acheter un bic et une latte en passant, pour ne pas être obligée de repasser chez moi. Je voulais découvrir la chose en temps réel, au moment même où j’effectuais mes déplacements.
Après l’hôpital et le premier domicile, je me rendis vers l’école maternelle, l’école primaire, puis un deuxième domicile (mes parents ayant déménagé), l’école secondaire, l’école supérieure, un flat que j’ai partagé avec une copine pendant ma dernière année d’études. Il y eut ensuite le premier employeur (une petite agence de communication), un appartement trois pièces que j’ai pu me payer avec mon salaire, un deuxième emploi comme graphiste chez un imprimeur, un appartement cinq pièces quand j’ai emménagé avec Benoît, un nouvel appartement plus petit quand j’ai quitté Benoît, et puis plus vraiment d’employeur, puisque je me suis mise à mon compte et que j’ai des clients aux quatre coins de la ville.
Lorsque j’eus visité ces lieux un par un, je restai longtemps perplexe devant mon plan griffonné. Quand je reliais les points dans l’ordre, j’obtenais une sorte d’étoile aux branches emmêlées, peu harmonieuse. Après réflexion, je me dis que je devais peut-être faire abstraction de la chronologie. Réfléchir seulement à partir du nuage de points. Je rentrai chez moi – puisque j’étais devant ma porte, où j’avais réalisé la dernière photo – pour bricoler à mon aise. Avec un feutre rouge, je marquai d’une croix tous les stades de mon itinéraire. Puis je pensai qu’au lieu de les relier dans l’ordre, je pourrais relier d’une part tous les lieux de résidence, et d’autre part tous les lieux de travail. Alors se dessinèrent devant moi deux figures géométriques presque parfaites. Tous mes domiciles (sauf un) s’organisaient sur un cercle, tandis que mes lieux d’étude et de travail dessinaient un rectangle. Le cercle était entièrement inclus dans le rectangle. De loin, on aurait dit… un appareil photo. J’en eus le souffle coupé. Un appareil photo ! Alors que toute cette histoire avait commencé à cause d’un maniaque muni d’un appareil photo, et que moi-même j’avais décidé de prendre des photos pour lui faire la nique. C’était trop.
Plus fort encore : mon domicile actuel, la maison où je me trouvais en ce moment même se trouvait… au centre du cercle. Au centre de l’objectif. Et si je traçais des lignes vers mes clients actuels, cela formait des rayons émanant du centre, comme les rayons du soleil, ou comme les lignes de visée de l’appareil.
Qu’est-ce que tout cela pouvait bien vouloir dire ? Il y avait un message, de toute évidence, dans cette découverte. Que j’étais parvenue au centre de ma vie, au point crucial ? La photo ? Il fallait que je me tourne vers la photographie ? Après toutes ces années de dessin ? Est-ce que c’était cela que le suiveur énigmatique était venu me dire ?
Je suis ressortie dans la soirée pour voir s’il faisait toujours le guet, mais je ne l’ai plus revu. Le lendemain non plus. Le bonhomme avait disparu. Toute la journée j’ai cherché attentivement, mais sans pouvoir remettre les yeux sur lui. Il fallait se rendre à l’évidence. Il m’avait suivie pendant trois jours et puis s’était volatilisé. Je restai sur mes gardes au moins deux semaines, espérant (ou craignant) d’avoir le fin mot de l’histoire. Mais plus rien. Cet épisode restera à tout jamais un mystère, un passage de mon existence rigoureusement impossible à interpréter.
Pourtant, ma vie a changé du tout au tout à partir de ce moment-là. J’ai suivi des cours de photographie. J’ai commencé des travaux créatifs, parallèlement à mes boulots de graphiste. J’ai surtout creusé la notion d’itinéraire. J’ai fait des reportages par dizaines sur ce thème, qui ont été exposés dans de nombreuses galeries à travers le monde. Parfois, je voudrais bien remercier le gars qui m’a mise sur cette piste. Qui était-il ? Et surtout, comment savait-il ? Je pense à lui comme à un ange gardien qui est venu placer mon regard au centre de l’objectif.

8.
Carnet de notes de Gilbert
28-30 mai 2003
Parcours n°16
On peut dire qu’elle m’aura fait courir celle-là. J’ai choisi quelqu’un au hasard, comme d’habitude. Une jeune femme, la trentaine, taille moyenne, cheveux châtain coupés courts, en jeans et veste de cuir. Tout à fait banale.
Comme traceur d’itinéraire aléatoire (aléatoire pour moi, bien sûr), elle a été parfaite. Certains sujets s’enferment huit heures par jour dans un bureau, puis rentrent directement à la maison, puis ça recommence le lendemain, et tous les jours à l’identique. Avec ceux-là, il me faut plus d’une semaine pour réaliser trente photos. Celle-ci, elle n’a pas arrêté de bouger, à croire qu’on l’avait payée pour ça. Le poisson pilote de mes rêves. Je n’avais qu’à me laisser guider et à déclencher l’appareil chaque fois qu’une image me plaisait. Vraiment un de mes plus beaux parcours.
Elle vit avec une amie, doit être chômeuse ou alors travailler très peu. On dirait qu’elle passe son temps à arpenter la ville et à aller rendre visite à des amis, à boire des verres sur des terrasses. La belle vie, quoi. Je n’ai pas repéré de petit ami. Le gars de la rue du Béguinage ne l’a quittée qu’avec un baiser sur la joue.
Chaque fois que je choisis des gens au hasard, qui me sont parfaitement indifférents, j’ai la même réaction, au bout de quelques jours : je m’intéresse de plus en plus à eux. J’ai envie de continuer mon enquête et de tout savoir sur eux, alors que je les avais suivis uniquement pour traverser la ville autrement et voir des lieux que je n’avais jamais vus. Après deux jours, j’avais envie de savoir qui était cette fille, ce qu’elle faisait, comment elle s’appelait, quels étaient ses projets. Mais ce serait une tout autre histoire. Une enquête de détective, avec tous les problèmes de droits sur la vie privée etc… Trop dangereux. Je ne veux pas y toucher.
De chacun de mes guides, je ne garde qu’une petite description écrite. Je ne les prends jamais en photo. Et leur visage s’efface assez vite de ma mémoire. Ne reste d’eux que cette petite signature insolite : les lieux qu’ils ont traversés pendant quelques jours.
Mais ce qui s’est passé avec elle le troisième jour m’a complètement déboussolé. Je me demandais si elle allait continuer à sillonner la ville dans tous les sens. Ce fut effectivement le cas, mais cette fois elle avait emporté un appareil photo. Et elle s’est mise à faire la même chose que moi. Photographier des lieux. Uniquement des bâtiments ou des maisons. Et selon une logique absurde. Parfois, elle marchait une heure pour aller faire une photo d’une maison quelconque dans une rue quelconque, avant de revenir dans le quartier où elle se trouvait juste avant cela. Puis de nouveau un grand déplacement et un retour vers Ixelles. Plus ça avançait, plus je me sentais bizarre. Comme une nausée qui monte. Il me semblait comprendre que cette jeune femme voulait me dire quelque chose, d’une façon ou d’une autre. Même si ce n’était pas son intention. Plus elle courait d’un quartier à l’autre, plus je prenais conscience de… mon ridicule. Depuis des années que je photographiais les choses et les gens, jamais je ne m’étais senti ainsi « vu de l’extérieur », « montré du doigt ». A suivre cette fille qui faisait des photos de façon erratique et indéchiffrable, il me semblait me suivre moi-même et me voir dans toute l’absurdité de mes petites manies. Suivre des inconnus. Photographier leur itinéraire. A quoi rimait tout ce cirque ?
Vraiment, je ne sais pas comment il est possible qu’une inconnue m’ait révélé tout cela, mais le fait est qu’elle a stoppé ma carrière net. Je n’ai plus jamais réalisé une photo après cela. J’ai simplement achevé et tiré le dernier de mes reportages. J’ai exposé la série comme il était prévu, parce que le contrat avec la galerie m’y obligeait. Mais le cœur n’y était plus. J’avais envie d’autre chose.