INEDITS
LA FOLIE VAN GOGH
Roman - Premières pages
CHAPITRE 1
I.
Tout a commencé à Indianapolis, à cause de ce tableau.
Indianapolis n'est pas l'endroit où l'on s'attend à débuter une aventure - si je peux appeler aventure tout ce qui a suivi. C'est une ville moyenne au milieu des Etats-Unis. Tout y est moyen, pour ne pas dire ennuyeux: les gens, la vie, le climat, l'architecture, la nourriture. Quand j'ai cherché des cartes postales, j'ai dû acheter dix fois la même, un ramassis de bâtiments disparates et quelconques, rassemblés comme par hasard, qui constitue absolument tout ce que la cité peut exhiber, autrement dit rien de notable.
J'étais en voyage d'étude pour six semaines à l'université de Butler, dans un atelier international destiné aux chercheurs en micro-économie, sans autre perspective que de me consacrer entièrement à mes recherches, autrement dit rien de notable. Le statut de chercheur a ceci de remarquable qu'il dispense de s'interroger sur l'utilité de ce qu'on fait, ou même le sens, pourvu que cela tienne dans des articles de vingt-cinq pages plus bibliographie.
J'avais rencontré des collègues de plusieurs universités, ce qui est toujours stimulant au début, puis décevant, puis insupportable, quand on se rend compte que chacun a son dada et n'en démordra pas. Je n'ai jamais pu me consoler du fait que les gens se découvrent si rapidement et n'ont ensuite plus rien à montrer. Pour le Norvégien, c'était la théorie des jeux, pour le Polonais, c'était les coûts de transaction; quant à l'Italienne, elle était mignonne mais persistait à disserter sur les bienfaits de l'analyse institutionnelle.
Au bout de deux semaines déjà, je commençais à raser les murs des couloirs pour me montrer le moins possible et éviter les éternels débats d'initiés qui accompagnent les repas entre collègues. Après avoir vu la cathédrale, un match de basket-ball, le jardin zoologique et un film en 3D sur la vie sous-marine, je pensais avoir épuisé les ressources touristiques de l'endroit, quand, en épluchant de plus près mon plan de ville, j'ai remarqué un musée des Beaux-Arts enfoui en périphérie. Vaguement curieux de voir ce que l'on appelle Beaux-Arts en ces contrées, je me suis promis de pousser une excursion jusque là le week-end suivant. Après tout, c'était mon premier voyage sur le nouveau continent, et j'espérais toujours quelque découverte époustouflante, bien qu'ayant compris que l'endroit, dans l'ensemble, était mal choisi pour les révélations majeures.
Je ne suis pas un fanatique de musées. Je crois que je n'ai jamais visité ceux de ma propre ville où j'ai toujours mieux à faire, mais dans certaines circonstances atypiques, il peut arriver que ce soit l'une des options possibles pour occuper son temps. A Indianapolis, je dois reconnaître que c'était là mon problème numéro un: trouver le moyen d'occuper mon temps. Chez moi, à Bruxelles, j'ai très rarement eu l'occasion de me tracasser à ce sujet, mais je n'en ai vraiment pris conscience que lors de ce voyage, mon plus long déplacement à ce jour. Pendant ces longues soirées dans ma chambre d'hôtel, incapable de regarder la télévision américaine, fatigué des conversations en anglais, j'ai réalisé que c'était peut-être un exploit de ne jamais m'être ennuyé davantage jusqu'à ce jour. L'occupation des week-ends et des soirées n'avait jamais représenté un problème en soi, plutôt une fonction inconsciente dans l'organisation générale de mon existence, et je me rendais compte que pour une simple question de changement d'environnement, elle pouvait buter sur un mur et me laisser dans un dénuement saisissant: je ne savais pas quoi faire.
Seul le cas des vacances m'avait occasionnellement fait sentir la possibilité d'un tel flottement lorsque, en circuit avec une amie ou même un groupe, des circonstances quelconques (météo, transports, fermetures...) vidaient de leur substance quelques heures initialement prévues pour une certaine visite. Assis dans une gare, ou un parc, ou un café, il m'était parfois arrivé de me trouver confronté à la difficile réalité de n'avoir plus rien à faire avant d'aller me coucher, et de trouver ce sentiment extrêmement désagréable. C'est dans ces circonstances qu'un musée des Beaux-Arts situé par hasard sur mon chemin aurait pu éveiller des dispositions favorables. Probablement pas un musée d'histoire de la marine, ni un musée de cire, parce que je préfère encore m'ennuyer assis que m'ennuyer debout, mais un musée des Beaux-Arts, oui, au fond, pourquoi pas?
C'est exactement ce que je me suis dit en découvrant le musée des beaux-arts d'Indianapolis en tout petit caractères bleus sur ma carte d'Indianapolis, carte achetée une semaine après mon arrivée (quand je commençais déjà à m'ennuyer) dans la pharmacie ouverte 24 heures sur 24 du coin de la rue, où je m'étais rendu pour acheter une boisson et du chocolat dans l'espoir de mieux supporter les longues minutes de zapping improductif entre les différentes chaînes de télé américaines.
J'avais déjà exploité les richesses du centre-ville - centre-ville si l'on peut dire, car il est constitué exclusivement de bureaux et se vide comme un évier dès le soir venu. Le week-end, on dirait une ville-fantôme, tous les citadins sont dans les grands centres commerciaux installés en périphérie. Un collègue américain avait eu la gentillesse, le premier samedi, de nous conduire dans l'un de ces temples du commerce, ce qui m'avait fait passer l'envie d'y retourner. Donc, le centre-ville avait été vite écumé, et je faisais un dernier tour d'horizon en plissant les yeux sur cette carte décidément illisible pour voir s'il n'y aurait pas autre chose que des centres commerciaux en périphérie. Il y avait des cimetières (j'en ai compté huit), des terrains de golf, un aéroport, un circuit de course, of course, et un musée des beaux-arts. Va pour le musée des beaux-arts.
II.
L'entrée du musée des Beaux-Arts d'Indianapolis évoque exactement l'entrée d'un cimetière, ou plus exactement d'un crématorium. Je dis ça alors que je n'ai jamais mis les pieds dans un crématorium (et c'est étonnant, car tout le monde, un jour ou l'autre, se retrouve obligé d'assister à une incinération), mais c'est exactement l'idée que je m'en fais. Un parking presque désert, des arbres alignés, un bâtiment plat en béton entouré de
buissons, et beaucoup de silence. Mes derniers souvenirs de visites culturelles, à Rome ou à Paris, m'avaient disposé à une autre ambiance que celle-là. On était samedi matin, fin de matinée, et il n'était pas du tout impossible que je sois le seul visiteur sur les lieux. Cela faillit me décourager. Je venais, le coeur léger, passer quelques moments anonymes dans un endroit public, et l'idée de me retrouver seul dans les lieux donnait à ma démarche une dimension solennelle qui n'était pas pour me plaire, comme si on pouvait se sentir intimidé en face d'une galerie de tableau, comme si les gardiens risquaient de me demander des commentaires et de juger ma prestation à la sortie. Il m'était déjà arrivé d'assister à une conférence sans avoir suffisamment pesé l'intérêt de la chose (en passant devant la porte d'un auditoire, tiens, si j'allais voir ce qu'ils disent de la conceptualisation du logos chez les pré-socratiques), de me retrouver au dernier rang... d'un groupe de trois auditeurs, et de me sentir obligé de manifester, ne fût-ce que des yeux, un intérêt de spécialiste et, pire, de rester jusqu'au bout.
Mais dans un musée, tout bien considéré, il ne devrait pas y avoir de chausse-trappe de ce genre. Le nombre ne change rien à l'affaire. Personne n'est tenu de consacrer un temps minimum à chaque tableau, ni même de lire leur nom. Je me souviens d'un film de Jean-Luc Godard dans lequel Jean-Pierre Léaud réalise l'exploit de visiter Le Louvres en trente-cinq secondes, au pas de course évidemment, mais sans enfreindre aucun règlement ni attendu de bienséance. A chacun sa visite.
J'ai donc raffermi mon pas qui s'était ralenti un instant, et j'ai monté les marches qui mènent au musée des Beaux-Arts d'Indianapolis.
L'entrée était gratuite (on pourrait émettre l'hypothèse que c'était là la raison de la faible affluence, les gens ne se bousculant jamais tant que lorsqu'il s'agit de dépenser leur argent, mais laissons cette question). Une hôtesse s'approcha de moi pour me remettre un plan des salles et m'indiquer la direction à suivre pour le début de la visite. Je m'engageai donc vaillamment dans l'aile américaine, première dans l'ordre logique local. Trois salles de tableaux qui ne me semblèrent ni plus ni moins américains que ce que je connais de la peinture traditionnelle, mais qui comportaient le désagrément de ne jamais fournir un nom familier. Je ne suis pas très sensible à la peinture des siècles passés, ce genre léché, soigné, soucieux de détails et de réalisme, mais quand on ne peut même pas lui associer les grands noms mémorisés sur les bancs de l'école, cela devient vraiment soporifique. Tout ce qui m'a frappé dans cette galerie, c'est d'apprendre l'existence même, sur ce continent, d'artistes-peintres antérieurs à Jackson Pollock et à Andy Warhol, ce dont je n'avais jamais été averti, mais qui n'était sans doute qu'un effet de mon peu curiosité dans le domaine, et de toute façon je ne tenais pas vraiment à en savoir plus. Après tout, les premiers colons ont touché ce continent voici plus de quatre siècles, ils ont eu beaucoup de fil à retordre pour s'installer, mais pas au point de rester stériles jusqu'à l'avènement de l'automobile, et il n'est pas si étonnant que l'on puisse trouver ici autant de paysages bucoliques, de scènes de batailles, de portraits de notables repus et de dames richement drapées que dans les collections prestigieuses de notre vieux
monde. Simplement, ce sont d'autres noms, et je ne ferai pas l'effort de les étudier.
L'aile européenne, quant à elle, s'ouvrait sur des oeuvres d'une époque quand même nettement antérieure à ce que pouvait produire sa rivale, une cohorte de scènes religieuses des XVe et XVIe siècles dont je trouve, dans l'absolu, qu'il n'y a pas tellement lieu d'être fier, mais bien sûr, l'aura de l'histoire pèse son comptant d'années, et il ne serait pas "artistiquement correct" de mettre toutes ces madones et ces martyrs sur les marchés aux puces simplement parce qu'on les as assez vus. Je me suis néanmoins permis de marcher à une allure assez proche de celle de Jean-Pierre Léaud visitant Le Louvres jusqu'au moment où j'ai atteint la salle qui expose les oeuvres du XIXème siècle et les premiers impressionnistes. Cette peinture-là m'a toujours été agréable, souvent sans plus, mais parfois avec une mention spéciale, comme certains paysages de Renoir ou de Cézanne. C'était assez curieux de retrouver ces noms dans une petite ville du centre des Etats-Unis, mais il étaient tous là: Monet, Degas, Pissaro, Renoir, Cézanne, Gauguin, Seurat, plus ou moins bien représentés, assez bien pour me permettre de visiter deux salles entières au rythme d'un visiteur tranquille et intéressé.
Passant dans la toute dernière salle où se trouvent exposés quelques post-impressionnistes, je me retourne pour voir un tableau accroché à la cloison que je vient de dépasser, qui forme séparation entre les deux salles, et soudain, j'ai un grand choc. Je vois quelque chose qui est beaucoup plus qu'un tableau: une toile de Van Gogh. Je l'avais oublié celui-là. C'est un de mes favoris, mais je ne pensais pas à lui, je n'avais sans doute pas pensé à lui depuis longtemps, je déambulais dans ce musée pour tuer le temps, et ce tableau, soudainement m'a fait un effet extraordinaire. Il s'agit d'un paysage, un simple paysage, comme il y tant de paysages en peinture, sauf que celui-là éclipse tous les autres, celui-là s'impose, ou en tout cas s'est imposé à moi, avec une évidence que j'aurais volontiers reliée aux apparitions divines.
Je suis resté très longtemps en pâmoison devant ce tableau, plus longtemps que jamais devant un tableau, le comparant parfois aux autres pour voir ce qui le distinguait tant, j'en ai conclu que c'était quelque chose comme la force, l'énergie, la vibration, des mots bien plats pour traduire une expérience totalement inattendue.
Après avoir pris conscience que mon insistance devait commencer à paraître bizarre au gardien qui faisait le va et vient entre cette salle et la précédente, je me suis dirigé vers la sortie, sans savoir que penser.
Je suis allé jeter un coup d'oeil dans la boutique du musée. J'ai fait tourner les présentoirs de cartes postales, j'ai trouvé la reproduction du Van Gogh, j'en ai pris une, je l'ai gardée en main pendant que je regardais distraitement les autres articles du magasin, je me suis finalement dirigé vers la caisse et j'ai acheté la carte postale, ce qui a paru parfaitement normal à la caissière alors qu'il s'agissait d'un geste sans précédent dans mon existence.
J'ai descendu les marches du musée avec la carte en poche, un peu
grisé par cette sorte de dépucelage. Aussi minime qu'il puisse paraître, cela m'a fait l'effet d'une découverte, ce geste qui était à ma portée depuis toujours et que je trouvais l'envie de faire aujourd'hui pour la première fois. Il y en a des milliers, de ces gestes que nous n'avons jamais fait. C'est un réservoir inépuisable, auquel nous touchons assez rarement, parce qu'il n'y a pas de raison suffisante pour se mettre à souffler dans un trompette ou fabriquer un piège a souris, à moins que les circonstances ne nous y amènent, et cela se produit au compte-goutte.
Ici, ce qui m'intriguait, c'est que les circonstances m'avaient déjà amené devant des tableaux de Van Gogh (à Paris et à Amsterdam au moins, peut-être ailleurs), et jamais je n'avais été ébranlé au point de poser un acte comme celui-ci (qui paraît minuscule mais qui n'était que le premier pas d'un engrenage dont je n'avais encore aucune idée).
J'aimais Van Gogh, je l'aurais peut-être cité comme mon peintre préféré si on m'avait donné le temps d'y réfléchir, mais aucun livre, aucun poster, aucune carte postale, aucune cravate ornée de tournesols n'avaient jamais entériné cette sympathie. Il s'agissait de quelque chose qui restait au musée.
Le soir, dans ma chambre d'hôtel, j'ai sorti ma carte postale de son petit sachet (entre-temps, j'avais quand même assez rapidement pensé à autre chose, et ce n'est qu'en laissant traîner distraitement le regard sur mon veston suspendu au porte-manteau que j'ai vu le bord de papier dentelé dépasser de la poche et que j'ai repensé à cette curieuse visite au musée), je l'ai posée sur la table devant moi, et j'ai ressenti à nouveau quelque chose de cet inexplicable emballement qui m'avait pris le matin devant le tableau. Je l'ai regardé longuement, j'ai saisi un bic, et j'ai jeté quelque notes sur le bloc de papier qui me sert pour travailler. Encore un geste neuf. Non seulement acheter la carte, mais encore étaler mes impressions. Je n'y comprenais plus rien. J'étais pourtant assez heureux d'avoir éprouvé une émotion esthétique dans une ville qui jusqu'ici m'en avait procuré très peu, je devrais dire aucune pour être tout à fait précis. Peut-être était-ce justement à cause de cette béance culturelle que je me trouvais capable de plonger dans un tourbillon inconnu à la seule vue d'une oeuvre d'art digne de ce nom, mais pour l'heure j'étais heureux d'en profiter, de jubiler un peu, à la fois de plaisir et de surprise, et de décréter que pour cette fois je n'avais pas perdu ma journée. C'est amusant, aussi, de se prendre tout à coup pour un grand amateur de peinture. Je me suis endormi dans cette légère euphorie, le lendemain j'ai rangé la carte dans un tiroir et les choses ne semblaient pas devoir aller beaucoup plus loin.
III.
Un mois plus tard, je quittais Indianapolis et sa vie fade pour faire une escale à New York avant de rentrer en Europe. N'étant pas sûr de remettre jamais les pieds sur ce continent, ni enclin à projeter un voyage pour voir New York uniquement, j'avais décidé que ce serait maintenant où jamais, et donc plutôt maintenant. Il suffisait de prendre une semaine de congé, de retarder mon vol, et cela ne me coûterait que le prix de l'hôtel
- qui s'est avéré exorbitant, mais passons.
Je ne crois pas que j'aie pensé à Van Gogh au moment où je me suis décidé pour ce changement de programme. J'ai plutôt pensé à ce que différentes personnes m'avaient dit de New York, aussi bien des Américains que des étrangers, arguant que c'était une ville unique, fascinante, inoubliable, à voir absolument, etc... A la réflexion, il est probable que l'un ou l'autre d'entre eux ait mentionné la richesse extraordinaire de ses musées, et mon inconscient a peut-être fait le lien avec une possibilité de voir d'autres Van Gogh, contribuant à me fournir pour cette ville une curiosité dont j'étais le premier étonné, car elle n'avait jamais fait partie de mes fantasmes de voyageur. Je l'aurais plutôt fuie comme la peste.
Peut-être le fait de séjourner aux Etats-Unis depuis six semaines sans accroc majeur avait-il aussi assoupli mes réticences. Car ce n'était pas seulement pour New York, à l'origine, que je n'éprouvais aucune attraction, mais pour le pays en général et je n'aurais certainement jamais pensé à y venir si mon travail ne m'y avait poussé. Or, si mon séjour à Indianapolis ne m'avait donné aucune bonne raison de regretter mon indifférence, il n'avait pas non plus justifié les appréhensions que j'avais pu former à l'idée de me rendre aux Etats-Unis. L'endroit n'avait aucun attrait, c'est vrai, mais rien non plus pour faire peur. J'avais vécu six semaines parfaitement anodines et dénuées de stress, et cette découverte suffisait peut-être à me mettre en humeur d'affronter New York, comme si après avoir amadoué le lionceau je pensais avoir mis la lionne dans ma poche.
Quoi qu'il en soit, c'est en feuilletant un guide touristique en vue de faire mon programme de visites que l'éventualité de retrouver Van Gogh est devenue explicite. Pas que je me sois focalisé là-dessus, mais j'ai simplement pensé que si j'allais voir tel et tel musée, je verrais d'autres Van Gogh, ce qui était une idée pour me plaire, alors que sans cet argument j'aurais peut-être hésité à m'imposer des heures de piétinement dans des salles bondées au plancher qui craque (pour résumer ma vision habituelle des musées - en dehors de la version "crématorium" propre à l'Amérique profonde).
Je n'avais que l'embarras du choix: Guggenheim, Musée d'Art Moderne, Metropolitan, Frick Collection,... Tout cela faisait sûrement trop pour mon appétit tout neuf, mais je me proposais de mesurer ce qu'il en resterait au bout d'une visite, puis peut-être une deuxième, et ainsi de suite. Ce petit jeu n'était qu'un à-côté de mon séjour que je comptais surtout consacrer à la découverte de la ville elle-même, les différents quartiers, Central park, la statue de la liberté et autres grands classiques.
Mon arrivée à New York fut comme un accouchement périlleux. Ayant quitté Indianapolis dans un ciel clair, nous avons trouvé l'aéroport J.F.Kennedy au milieu d'un violent orage, que le pilote nous a promis d'essayer de contourner de son mieux. La descente a pris plus d'une heure, pleine d'à-coups violents que je n'aurais jamais cru possibles sur un avion de ligne. Par moments,les nuages se déchiraient et nous volions dans une accalmie ensoleillée, puis le tumulte reprenait de plus belle, les trous d'air, les virages, le martèlement des grêlons sur la carlingue, et des bruits de tonnerre. Depuis de longues minutes,
j'attendais impatiemment de voir apparaître le sol à travers les derniers nuages, mais cela ne semblait jamais devoir arriver. Après une heure de descente, c'était comme si l'on n'avait pas avancé. Quand finalement nous avons quitté cette purée mouvementée, c'était à deux doigts du moment d'atterrir. Les nuages étaient pour ainsi dire au niveau du sol et la tour de contrôle totalement invisible. Des éclairs tombaient de tous les côtés. Par mon seul hublot, j'en voyais toutes les cinq à six secondes. Je n'aurais pas voulu travailler à l'aéroport J.F. Kennedy ce jour-là.
Je n'étais pas bien sûr de vouloir séjourner à New York non plus. Cet accueil me semblait par trop décourageant. Je ne suis pas du genre superstitieux, prompt à voir des signes de bonne ou de mauvaise augure partout, mais une telle violence me donnait tout simplement envie de passer mon chemin, sans m'acharner à satisfaire de frêles appétits touristiques dans ces conditions infernales. Il n'était évidemment plus temps de modifier mon programme dans son sens précédent, et je me suis dit, en soupirant, que si c'était comme ça j'en serais réduit à passer toute ma semaine dans les musées.
Le lendemain, le ciel était bleu. C'était presque impossible à croire. Soleil radieux, air cristallin, température grimpant vite dans les premières heures de la matinée, à midi on se trouvait en plein été sans avoir encore quitté le mois de mars. Un contraste total. Pas question, évidemment, de traîner au musée. J'ai passé toute la journée à marcher dans les rues, du nord au sud et d'ouest en est, parfois au hasard, parfois en compulsant mon guide, pour terminer en apothéose par la traversée du pont de Brooklyn sous un soleil radieux. Mes réticences étaient bien loin, et Van Gogh aussi.
Il ne serait peut-être jamais revenu en piste s'il avait continué à faire beau. J'avais tellement aimé de me balader dans Manhattan, et il restait tant à voir qu'il aurait vraiment fallu me faire violence pour me pousser dans un musée.
Mais le lendemain, il faisait infect.
J'aime bien que le climat ait une certaine logique, qu'on puisse plus ou moins savoir à quoi s'en tenir et faire des projets dans une marge de manoeuvre raisonnable. Mais si en mars il peut faire plein été ou plein hiver, et du jour au lendemain encore bien, je trouve que c'est vraiment déprimant.
A onze heures, il neigeait et je faisais la file pour entrer au musée Guggenheim.
En sortant de l'hôtel, j'avais remarqué avec amusement qu'un vendeur de parapluies faisait le pied de grue devant la porte, attendant les touristes imprévoyants surpris par la pluie. Pour ma part, j'avais déjà dû parer au problème lors du premier jour de pluie à Indianapolis, et je ne dis pas lors de la première pluie mais lors du premier jour de pluie, car il semble qu'en cet endroit du globe, il ne pleuve jamais moins de douze heures d'affilée, au même rythme lent et régulier, comme si l'eau, certains jours, étaient fournie en lieu et place de lumière.
En faisant la file devant l'entrée du musée, file évidemment beaucoup plus longue que s'il faisait beau et que l'on pouvait attendre sans se faire tremper, je repensais à ce vendeur de parapluie apparaissant avec la pluie. Probablement, quand il
faisait beau, vendait-il autre chose, ailleurs. Quoi et où, je ne le saurai jamais, disons des barbes à papa dans un jardin public, ou des lunettes solaires sur l'embarcadère des ferries touristiques, mais ce qui me frappait, en y repensant, c'était le fait que cet homme ait un emploi du temps entièrement déterminé par les conditions météo.
Chaque matin, pour savoir ce qu'il va faire de sa journée, il doit regarder l'état du ciel, et s'y accorder. De mon côté, je travaille dans un bureau, et mon emploi du temps est totalement indépendant des conditions atmosphériques. Non seulement il l'est, mais il ne peut pas en aller autrement. Mon bureau n'est pas une option mais un impératif. Le plus souvent, mon travail m'entraîne tellement loin des circonstances extérieures que je termine la journée sans savoir quel temps il a fait. Je me suis demandé laquelle de nos deux contraintes était la plus insupportable, lui obligé de suivre le temps, ou moi interdit de le faire, et pourquoi il était impossible d'imaginer des modes de vie qui collent mieux aux envies naturelles.
Peintre, par exemple. Peintre, c'est un bon plan. Pour autant qu'on vende ses toiles. Donc, c'est un mauvais plan. Ce pauvre Van Gogh, si ma mémoire est bonne, n'en a jamais vendu qu'une. Au fond, je me demande de quoi il vivait.
J'ai fini par atteindre les caisses du musée, puis je me suis retrouvé dans un endroit très original d'un point de vue architectural, mais néanmoins conforme à mon expérience classique en matière de musée: des gens, beaucoup de gens longeant les murs en procession et se psalmodiant des commentaires à l'oreille, sous l'oeil sévère de gardiens obtus. La grande et célèbre spirale du musée était occupée par une rétrospective de sculptures qui ne m'intéressait guère. Je veux dire pas du tout. Pendant un moment, j'ai cru qu'ils avaient retiré toutes les peintures et que j'en serais pour mes frais, mais elles étaient exposées dans les salles à l'arrière. Enfin, sûrement pas toutes, vu la place occupée par les sculptures, mais il y en avait.
J'ai tout de suite reconnu le Van Gogh. Ca saute aux yeux, ces tableaux-là. Mais je n'ai pas eu le même choc qu'à Indianapolis. Il n'y avait pas cette harmonie dans la composition. Cet équilibre dans les couleurs. C'était un paysage aussi, mais beaucoup plus grossier, beaucoup plus convulsé, presque incompréhensible. Je l'ai regardé longtemps sans me sentir soulevé. C'était plutôt un peu écoeurant. Je suis passé à autre chose.
Plus tard, je l'ai regardé de loin, et j'ai vu qu'il y avait quand même quelque chose. Un effet qui se dégageait seulement à cette distance. Un relief saisissant. Je voyais maintenant des détails que je n'avais pas vus de près, sans doute mangés par l'ensemble, la masse des montagnes. Vus de loin, ils prenaient leur place, la route, la maison, une force indéniable. J'étais convaincu mais pas vraiment séduit. A cheval sur un sentiment ambivalent. Incapable de me décider. J'avais envie, sans doute, qu'un intérêt à peine amorcé continue, envie d'être celui qui découvre Van Gogh, mais j'avais déjà perdu l'enchantement de la première rencontre. Je devais un peu me forcer pour continuer à l'aimer, comme parfois lors d'un second rendez-vous, quand le premier a été trop parfait.
Sans raison précise, mais par une sorte de fidélité à une nouvelle part de moi-même que je comptais cultiver, je suis passé
à la boutique du musée pour voir les cartes postales. J'en ai acheté deux. Non seulement le paysage que j'avais vu, mais un autre paysage sous la neige, qui n'était pas exposé et qui semblait son exact opposé. Tout en calme, douceur, horizontalité. Une palette de couleurs légères. En mélangeant ces deux tableaux à parts égales, on aurait pu obtenir celui que j'avais vu à Indianapolis.
Très indécis sur mon état d'esprit, sur le bilan de ma visite et sur mes dispositions futures, je suis ressorti du musée Guggenheim en espérant qu'il fasse beau le lendemain, auquel cas les choses auraient pu en rester là.
IV.
Mais le lendemain, il faisait infect.
Je n'avais pas trente-six possibilités, si ce n'est sur le choix du musée. Pestant contre ce climat insensé, je me suis rangé à onze heures moins cinq dans la déjà longue file qui s'étirait le long du musée d'Art Moderne, attendant l'ouverture des portes, heureusement à l'abri d'un auvent.
J'ai toujours détesté faire la file pour quoi que ce soit, mais à New York il semble impossible d'imaginer les choses autrement. Un jour de semaine, en dehors des périodes de vacances, il se trouvait assez de gens désoeuvrés (et tout à la fois cultivés) dans New York pour faire cinquante mètres de file devant le musée d'Art Moderne, et certainement autant au Guggenheim, et encore autant au Metropolitan et dans tous ces endroits réputés. Ma présence à cet endroit m'a brusquement parue très incongrue, comme chaque fois que l'on rejoint un nouveau circuit d'activité auquel on était étranger, et que l'on découvre la frénésie, l'obstination, la débauche d'énergie physique et intellectuelle qu'il faudrait consentir pour en devenir membre à part entière. Je me voyais pris dans un cycle infernal de files d'attente dans les musées du monde entier, obligé de compulser des livres et des catalogues en quantité, de voir des films et d'aller à des conférences, tout ça parce qu'il m'avait pris la fantaisie de décréter que j'appréciais Van Gogh. Un court moment, j'ai pensé arrêter là les frais et enterrer mes voeux d'esthète, mais l'idée de rouvrir mon parapluie et de chercher le plus proche café pour m'abriter en ne sachant quoi faire de ma journée m'a retenu parmi les amateurs d'art moderne.
Quand les portes se sont ouvertes, la foule s'est rapidement éparpillée dans les grands espaces du musée et je n'ai plus eu à souffrir trop de ses nuisances. D'autant moins que je me suis rapidement trouvé absorbé dans une contemplation inattendue. A peine passée la première salle du premier étage consacrée à Cézanne, j'ai aperçu un tableau de Van Gogh qui m'a frappé autant que si je m'étais trouvé nez à nez avec un portrait de ma mère. C'était "La nuit étoilée", un tableau extrêmement puissant en soi, mais qui dans mon cas précis réveillait brusquement une foule de souvenirs personnels. Ce tableau - comment n'y avais-je pas pensé plus tôt - était le sujet d'un puzzle que j'avais reçu pour un anniversaire de ma pré-adolescence, vers douze ans je dirais, à cette époque où j'adorais les puzzles, et qui ornait aujourd'hui encore les murs d'un couloir de la maison de mes parents.
Le puzzle était d'un niveau difficile, mille ou mille cinq cents pièces il me semble, et j'avais mis longtemps à l'achever à cause de ces nombreuses zones utilisant les mêmes nuances de bleu. Après avoir réalisé rapidement le cadre et les détails faciles comme les maisons, la lune et les étoiles, je m'étais acharné pendant plusieurs semaines à trouver un certain nombre de pièces par jour, tous les jours, je crois que c'était vingt, dont je tenais scrupuleusement le compte par écrit au fur et à mesure, pour ne pas oublier où j'en étais. Si un jour, par exemple en week-end, j'avais plus de temps disponible à consacrer au puzzle et que je dépassais mon quota quotidien, cela me faisait une avance pour la semaine, à garder prudemment pour les jours où un surcroît de travail scolaire ou un programme télévisé m'empêcherait de venir à bout de mes vingt pièces. Comme on peut être organisé à douze ans.
En voyant apparaître le véritable tableau devant mes yeux, c'est toute cette époque qui me revenait en tête, ma chambre d'enfant, les soirées imperturbables, l'espace sous la garde-robe où je glissais mon puzzle pendant la journée, ma réticence à ce qu'un adulte vienne m'aider (dans ce cas, le puzzle ne serait pas entièrement ma victoire), le couloir où le puzzle a finalement trouvé place quand j'ai quitté la maison sans vouloir l'emporter et que ma chambre a été réaménagée en pièce de couture pour ma mère.
J'ai pataugé pendant un bon moment dans toutes ces images du passé avant de pouvoir regarder le tableau pour de bon.
Il est évidemment fascinant. D'un dynamisme fou alors qu'il décrit un moment d'une grande tranquillité, un petit village endormi sous la voûte étoilée. Comme s'il voulait exprimer le vacarme du ciel, l'embardée du cosmos où nous sommes emportés pendant que nous croyons dormir calmement.
A gauche de cette toile s'en trouvait une autre de Van Gogh, un curieux portrait d'un homme à barbe fendue portant une casquette d'employé des postes, donné par le commentaire comme un certain Joseph Roulin. Un visage extrêmement statique à côté d'un ciel torturé, comme si le peintre avait déplacé la vie de son support naturel vers son contexte plus large, le ciel étant un réservoir infini, et l'homme un porteur accidentel.
De l'autre côté de la nuit étoilée, au-delà de la porte de communication avec la salle suivante, se trouvait un dessin que je n'avais pas pris d'abord pour un Van Gogh. C'était un pastel, en fait, dont les tons doux et les traits réguliers contrastaient fortement avec les coups de pinceaux auquel j'étais un tant soit peu habitué. Mais c'est en lisant le commentaire que je me suis senti faire une avancée considérable dans ma curiosité pour Van Gogh. En-dessous du titre: "Couloir de l'hôpital à Saint-Rémy", on pouvait lire le commentaire suivant: "Après avoir demandé volontairement son internement à l'hôpital psychiatrique de Saint-Rémy, Van Gogh s'est vu refuser l'autorisation de sortir mais a pu continuer à disposer de son matériel et s'est mis à peindre tout ce qu'il pouvait apercevoir par ses fenêtres, le paysage extérieur ainsi que les couloirs de l'hôpital."
Je suis resté figé comme lorsqu'on vient d'apprendre une mauvaise nouvelle et que le cerveau refuse tout d'abord de l'intégrer. Il joue avec les mots sans pouvoir accepter leur signification.
Internement volontaire. Hôpital psychiatrique. Un grand malheur venait de s'abattre sur mon admiration ingénue. Van Gogh était un cas clinique.
C'est seulement à ce moment que le personnage Van Gogh est entré dans mes préoccupations. Jusqu'ici, je m'en rendais compte avec une certaine surprise, je n'avais pas encore pensé à lui en termes personnels. En m'extasiant à Indianapolis ou en faisant la moue au Guggenheim, je n'avais associé aucun caractère, aucune donnée biographique au nom de Van Gogh, il était seulement le peintre, LE peintre, au même titre que l'homme posté près de l'entrée de la salle n'était pas monsieur untel mais LE gardien de musée, celui que l'on retrouve partout et au sujet duquel on ne se demande rien.
J'avais pourtant bien quelques notions vagues au sujet de la vie de Van Gogh, mais elles n'avaient pas émergé pendant cette période de gestation, je n'avais pas senti le besoin de me les remémorer, et en tout cas l'internement volontaire n'en faisait pas partie. C'est maintenant, sous le choc de cet élément neuf que je me mettais à creuser ma mémoire pour essayer de rassembler tout ce que je savais de lui.
Né et élevé en Hollande. Il y a à Amsterdam ce grand musée qui lui est consacré entièrement et que j'ai dû visiter il y a quelques années. Il avait un frère, Théo, qui le soutenait, et avec qui il a échangé une importante correspondance. Il a dû vivre à Arles, où je suis passé quelques fois et où il semble considéré comme une gloire locale. Il n'a vendu qu'une toile de son vivant. Il y a une histoire d'oreille coupée, je ne sais plus pourquoi ni comment, mais qui apparaît dans un auto-portrait avec la tête bandée. Il meurt assez jeune, pauvre et inconnu, je ne sais plus si c'est de maladie ou de suicide.
Voilà tout mon bagage à cet instant, auquel j'ajoute l'épisode de l'asile, assez flou lui aussi. Ce n'est pas bien lourd. Le personnage est un mystère complet, un double mystère en fait, d'abord parce que je ne connais pas sa vie de manière générale, et ensuite parce que je viens de rencontrer une question qui ne devrait faire partie d'aucune vie: pourquoi a-t-il voulu rentrer à l'asile?
Je me suis mis à regarder le tableau au pastel en détails. C'est une scène très simple et sans effet, un couloir ponctué de portes et dans l'une d'elles une silhouette qui se penche. Le couloir de l'hôpital à Saint-Rémy. L'idée de demander son propre internement m'a parue si insensée et en même temps peut-être si lucide, que je restais empêtré dans une contradiction fascinée. Absurde, je trouvais cet épisode absurde. Or, je pouvais difficilement douter qu'il soit véridique, mais je cherchais consciencieusement une explication, comme si quelque élément manquant, une petite pièce du puzzle égarée par terre allait soudain m'apparaître et réduire l'énigme en épisode bénin et parfaitement logique. Ah mais bien sûr, il a fait ça parce que... et donc voilà... et tout rentrerait dans l'ordre. Mais je ne voyais pas du tout d'où cette clé pourrait sortir.
A la fin de la visite, je suis passé à la boutique du musée, j'ai trouvé la carte postale de la nuit étoilée et celle de Joseph Roulin, mais celle de l'hôpital à Saint-Rémy n'existait pas. Cela m'a fort contrarié. Je suis sorti avec les deux cartes en poche.
Je commençais à me douter que les choses n'en resteraient pas là.
V.
C'est alors que je me suis remis à penser à un autre événement qui m'était complètement sorti de la tête.
Pour être exact, cet événement m'est revenu au moment précis où je lisais le commentaire du tableau, et c'est la conjonction qui m'a plongé dans un tel état de stupéfaction. Pendant toute la fin de la visite, je n'ai pu que garder ces deux éléments à l'esprit sans être capable de les analyser. La parallèle me laissait simplement ahuri, et comme hypnotisé. Ce n'est que plus tard, en sirotant un café sur Broadway, que j'ai pu commencer à essayer de rassembler mes idées d'un côté comme de l'autre, à faire le compte de ce que je savais et de ce que je ne savais pas.
Cet événement est le suivant. Pendant l'été de l'année précédente, j'avais été manger avec mon ami Antoine que je vois régulièrement depuis que nous avons terminé nos études. Il est maintenant dans le secteur commercial, travaille beaucoup et gagne beaucoup d'argent, mais trouve toujours un petit moment, tous les deux ou trois mois, pour casser la croûte avec moi et échanger les dernières nouvelles. Alors qu'il me parle assez généralement de questions de boulot, il était préoccupé ce jour-là par des soucis d'ordre privé. Sa femme lui faisait des reproches répétés à propos de son emploi du temps et réclamait un effort conséquent dans la planification des vacances, ce qui le plaçait dans un dilemme embarrassant, vu les exigences de sa profession, et par ailleurs, son père, à peine remis d'une dépression consécutive à sa mise à la retraite, venait de décréter qu'il voulait quitter sa maison et rentrer dans un institut de soins psychiatriques pour y finir ses jours en paix. Ce dernier point m'avait fortement impressionné, non seulement par lui-même, mais aussi parce que je connaissais un peu le père de mon ami.
Par le fait de fréquenter Antoine régulièrement pendant la durée de nos études, j'avais plusieurs fois rencontré son père sur le pas de la porte où dans leur grand jardin, un homme très élégant et cultivé qui s'obstinait à m'appeler monsieur sans que cela paraisse supérieur ou indifférent, mais plutôt une marque d'estime. J'avais même un jour passé toute une soirée en compagnie de la famille pour une fête organisée chez eux, ce devait être un anniversaire d'Antoine. Je me souviens du père d'Antoine et de son amie (il était divorcé et fréquentait cette dame plutôt mondaine) discutant musique classique avec un couple de parents ou d'amis, pendant qu'Antoine, son frère, l'amie de son frère et moi-même nous discutions plutôt études et examens. De temps à autre, le père d'Antoine nous apostrophait pour nous demander si nous aimions Mendelsshon et si nous pensions qu'il y aurait toujours un public pour la musique classique.
Le père d'Antoine, que j'appellerai monsieur M., occupait un poste très élevé dans une des premières compagnies d'assurances du pays mais ne prenait pas prétexte de ses nombreuses responsabilités pour négliger l'aspect culturel de son existence. C'était un mélomane et un amateur d'art averti qui doublait sa vie professionnelle d'une vie d'esthète fort active. Il avait toujours vu le concert, l'opéra ou l'exposition dont on pouvait faire mention devant lui et exposait volontiers son appréciation
avec un enthousiasme de jeune homme. C'était un homme courtois, intègre et apprécié des femmes, qui réussissait ce que beaucoup ne font jamais qu'ambitionner: vivre une vie conforme à sa vision du monde.
Quelques années après la fin de nos études, Antoine m'avait expliqué quel choc psychologique cela avait été pour son père de voir sa carrière prendre fin, même avec les plus grands honneurs. Du jour au lendemain, cet homme qui était habitué à prendre des décisions cruciales et à voir un bataillon de conseillers tourner autour de lui, se retrouvait confiné à son divan, ses livres, ses disques et une liberté de mouvement qui lui faisait l'effet d'une prison. Pendant des mois, il avait fait des efforts désespérés pour se raccrocher à toutes ces activités culturelles qui avaient enchanté sa vie active, mais il fallait se rendre à l'évidence, les unes sans l'autre ne faisaient pas le poids et il était tombé assez rapidement dans un état de dépression qui l'avait fait vieillir de dix ans en quelques mois.
Son amie du moment l'avait quitté, découragée par ses accès de neurasthénie, il avait dû être hospitalisé, assommé de médicaments, et il lui avait fallu plus d'un an avant de retrouver un rythme de vie autonome et acceptable, mais selon Antoine ce n'était plus le même homme, il y avait quelque chose d'éteint dans son regard, et il semblait prendre tout ce qui lui arrivait comme s'il n'était plus vraiment concerné.
Cette histoire m'avait fait mal au coeur d'une part parce que monsieur M. m'était sympathique, et d'autre part parce qu'elle était pathétique en soi. J'y reconnaissais le drame assez classique de ces hommes d'affaires qui s'identifient tellement à leur travail qu'ils ne parviennent plus à retrouver leurs marques, une fois sortis du circuit, et je m'étonnais qu'un homme aussi largement impliqué dans d'autres domaines que celui de son travail ait pu se laisser piéger aussi facilement et aussi gravement.
Monsieur M était loin de se définir uniquement par son activité professionnelle. Il avait toujours été capable de prendre des vacances sans se sentir inutile, d'apprécier mille et un plaisirs dans de nombreux domaines, et on pouvait légitimement supposer qu'il n'attendait que le moment où il serait déchargé de ses fonctions pour se consacrer pleinement à ses différents centres d'intérêt. Au lieu de ça, il tomba dans la même prostration que ces hommes qui n'ont rien su développer d'autre en eux qu'un ingénieur ou un directeur et qui s'écroulent en même temps que leur rôle leur est retiré.
Je n'avais pas rencontré Monsieur M. depuis sa "grande époque", et j'aurais un peu redouté de découvrir dans quel état il pouvait se trouver maintenant. Les récits d'Antoine me peinaient suffisamment.
Mais quand, cette fois, il m'expliqua cette histoire d'internement, ce n'était plus de la tristesse que j'éprouvai mais un ébahissement total, une impossibilité de le croire. Je pouvais encore imaginer un homme abattu, diminué, fini comme on dit platement, mais un homme qui se déclarait bon pour l'asile, cela dépassait mon entendement.
Parce que fou, monsieur M. était loin de l'être, Antoine était formel là-dessus. Il était seulement arrivé à une décision logique compte tenu de toutes les données de son existence, et
il entendait la mettre à exécution. Avec sa belle logique de gestionnaire qu'il semblait avoir gardée intacte, il avançait des arguments d'ordre pratique, comme la difficulté d'assumer toutes les corvées d'entretien et tâches quotidiennes, son refus de mettre les autres à contribution, la facilité qu'il y aurait à tout liquider et à vivre à l'asile comme à l'hôtel. Tout le monde pouvait comprendre ces considérations, mais pourquoi l'asile plutôt qu'une maison de repos? C'était trop cher, ça ne valait pas la peine, et puis il ne voulait pas parler à tous ces vieux, il ne désirait plus rien, il serait plus tranquille à l'asile.
Antoine semblait complètement dépassé par les événements, et je voyais bien, à sa façon de raconter, qu'il était déjà résigné à se plier aux volontés de son père. Même dans cette lubie totalement contraire à ses voeux, il ne trouverait pas l'aplomb de l'affronter directement. Antoine avait dit et redit tout ce qu'il pensait de cette idée, mais monsieur M. n'était pas un homme à qui on force la main.
Je ne sais pas pourquoi cette histoire m'avait tellement frappé. Je n'arrivais pas à m'imaginer monsieur M., cet homme distingué bien ancré dans mon souvenir, voulant aller chez les fous et se laisser mourir. Ca me semblait impossible, trop illogique, inacceptable, il devait y avoir une erreur quelque part, et j'ai considéré pendant un moment la possibilité de me mettre à chercher cette erreur. Je me sentais inexplicablement concerné par cette histoire, pas tant à cause de la personne de monsieur M. qu'à cause de la nature-même de son drame. Autant j'avais pris sa précédente dépression comme une triste nouvelle affectant Antoine et me chagrinant pour lui, autant ce nouvel épisode m'interpellait directement, presque indépendamment d'Antoine dont je comprenais très mal l'apparente résignation. Pendant les quelques jours qui ont suivi ce rendez-vous, j'ai caressé l'idée d'aller trouver monsieur M. moi-même, sans même passer par Antoine, comme s'il s'agissait d'une affaire entre son père et moi, ou peut-être entre quelque chose de plus grand que son père et moi, une affaire personnelle à régler dans les plus brefs délais. A certains moments, dans une grande confusion, j'imaginais les choses les plus extravagantes au sujet de cette ou de ces rencontres avec l'homme qui voulait se faire interner, comme si j'entrevoyais le début d'une relation intense et profonde, tant pour lui que pour moi, et puis je revenais brusquement sur terre et réalisais que si j'allais sonner chez lui, c'est moi qui ferais figure d'insensé, et qu'il n'aurait sûrement rien à me dire, et que je me mettrais dans une position absurde vis-à-vis d'Antoine, et finalement cette vision rendait mon projet assez bancal pour me dissuader de le mettre à exécution. Régulièrement, il me revenait en tête, comme un fantasme insistant, et chaque fois je m'appliquais à le chasser comme un caprice déplacé.
Ce qui m'intriguait le plus, c'était de savoir pourquoi j'éprouvais brusquement un intérêt si puissant pour un homme qui avait existé dans on entourage pendant des années sans éveiller de curiosité particulière, et qui devenait maintenant une sorte d'énigme sur laquelle je butais et qui semblait vouloir occuper tout mon esprit. Je ne me reconnaissais pas moi-même. Je me sentais fasciné, habité par une curiosité irrépressible et en même temps honteuse ou malsaine d'une certaine façon, puisque je
ne voyais pas comment j'aurais pu en informer Antoine, ni même personne d'extérieur. Je gardais cette agitation complètement confinée dans ma tête, ce qui, peut-être ne faisait que l'attiser, mais rien que le fait d'en parler m'aurait déjà paru aussi ridicule et compromettant que d'aller sonner chez monsieur M.
Ce qui m'apparaît maintenant, mais que je devais déjà sentir confusément à l'époque, c'est que mon désir de parler à monsieur M. ne tenait pas tant au projet de l'aider, qu'au besoin de le comprendre, et par-là de me comprendre moi-même. Il y aurait eu beaucoup de gens à aider avant lui, et même à son sujet j'aurais pu m'émouvoir beaucoup plus tôt, quand il était au plus profond de la dépression, mais cela ne m'était jamais venu à l'esprit, tandis que cette nouvelle information que j'apprenais était d'une nature toute différente. Monsieur M. n'était pas frappé par un malheur, un coup du sort ou une maladie, il avait pris une décision. Une décision rarissime et contre tout bon sens, apparemment mûrement réfléchie et prise en connaissance de cause, qui devait me porter à croire que monsieur M. avait compris quelque chose que très peu de gens comprennent. Il devait avoir atteint une sorte de stade ultime dans la connaissance des choses, et j'avais envie qu'il me la fasse partager, j'aspirais à être admis dans son secret. Même si je réprouvais son choix, je pensais qu'il traduisait un véritable cheminement dont je voulais entendre les arguments. Quand je m'imaginais en sa présence, c'était beaucoup plus dans la position d'un élève ou d'un disciple que dans celle d'un envoyé du bon sens, et en même temps je retournais l'argument - sans doute dans un besoin de justification vis-à-vis de moi-même - en pensant que seule cette attitude-là arriverait peut-être à faire vaciller les résolutions de monsieur M., là où toutes les tentatives pour le raisonner avaient échoué.
Quoi qu'il en soit, ces idées confuses, bouillonnantes et erratiques n'ont pas réussi à me faire passer à l'acte. Elles se sont lentement calmées, puis tassées. Les circonstances ont fait que je n'ai plus revu Antoine dans les mois qui ont suivi parce que les tensions apparues dans ses relations avec sa femme se sont finalement résolues dans une douloureuse décision de divorce qui l'a accaparé et tenu éloigné de nos rencontres amicales. Je lui ai parlé quelques fois au téléphone. Il n'a pas abordé spontanément le sujet de son père, et je n'ai pas eu le coeur de lui demander de ses nouvelles, tant il était déjà abattu par son divorce et toutes les détestables démarches qui l'accompagne.
Ainsi, le drame de monsieur M. est peu à peu sorti de mes préoccupations actives.
Je m'étonne même d'avoir pu l'oublier à ce point, après avoir été si intimement secoué, et de ne l'avoir retrouvé qu'à la suite des pérégrinations les plus improbables dans un musée du nouveau monde. Mais combien brutal fut le réveil! Au moment précis où je lisais ces lignes concernant l'internement volontaire de Van Gogh, c'est comme si deux révélations m'avaient assailli au lieu d'une seule. Van Gogh, monsieur M., ils me sont apparus dans leur évidente similitude, alors que tout aurait dû les éloigner. J'ai eu pendant un bref moment, le sentiment d'avoir fait une découverte capitale, même si, bien loin de résoudre quoi que ce soit, je n'avais fait qu'additionner deux mystères. Quelque chose me disait que l'un devait forcément expliquer l'autre, et vice
versa, c'était une certitude comme doivent en avoir les mathématiciens quand ils ont aperçu leur démonstration dans son ensemble avant de la réaliser point par point.
Ce soir-là, plutôt que de ranger mes nouvelles cartes postales avec les autres, je les ai toutes étalées sur la table, je les ai rangées par ordre chronologique de mes visites, en tenant compte des tableaux manquants (en particulier ce couloir d'hôpital), j'ai pris quelques notes, bref j'ai commencé un travail très étrange et peu assuré de lui-même, qui devait ressembler à quelque