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Le goût piquant de l’univers – Premières pages

Nice, 21 juin, premier jour de canicule. La chaleur pèse une tonne. A la gare de Provence, j'emprunte le train de Digne, une petite micheline bringuebalante qui demande deux heures pour couvrir cent kilomètres. Demain, une vingtaine de physiciens éminents prendront le même chemin pour débouler sur le village de Peyresq en rangs serrés. Si j’arrive en avance, c’est que je fais partie de l’équipe télé. Ce colloque ne sera pas un colloque comme les autres : nous allons le filmer.
Depuis que le projet a pris corps, je m’inquiète de savoir comment tous ces scientifiques vont supporter la caméra, la perche micro et tout le bataclan. L’invisibilité totale a toujours été mon vœu le plus cher. Etre une mouche et saisir la vérité, n’est-ce pas le sommet du reportage ? Ici, nous arrivons à quatre avec une tonne de matériel, bonjour la discrétion. N’allons-nous pas les gêner ? N’allons-nous pas modifier le cours des événements ? Pire, n’allons-nous pas corrompre ces grands esprits et leur donner le goût du spectacle ?
L’idée est née en discutant avec Edgard. Edgard Gunzig, l’organisateur. Physicien à l'Université libre de Bruxelles, il invite une poignée de collègues à Peyresq tous les étés depuis sept ans et trouve l’expérience si concluante qu’il nous a proposé d’en faire profiter le monde. Il a bien raison. On sait trop peu ce qui se passe dans ces réunions d’initiés. Nous, béotiens, nous ne sommes bons que pour gober les résultats acquis, servis en tranches indigestes dans les revues et les traités savants. Mais la science en pleins tâtonnements, le quotidien laborieux de ces chercheurs, leurs échanges pas toujours polis, qui en entend parler ? Ils vivent presque en sociétés secrètes. Alors cette semaine, foi de journaliste, nous allons les croquer sur le vif!
Quand je descends dans la petite gare de Saint-André, ils sont là tous les trois, Alexandre que je connais très bien, Olivier et Damien que je n’ai vus qu’une seule fois. Ils sont descendus de Bruxelles en voiture avec le matériel. Alexandre est journaliste et réalisateur. Il m'a proposé de faire ce reportage avec lui. Nous serons donc deux aux commandes, même si pour moi il s'agit d'une première. Olivier est cameraman, il a déjà travaillé avec Alexandre et celui-ci lui fait toute confiance. Damien, le plus jeune de la troupe, sera notre preneur de son. Notre réunion préparatoire remonte à un mois. Maintenant, nous allons travailler une semaine ensemble sur un sujet essentiellement casse-gueule et je me sens avec eux comme sur un radeau. Il s’agira de souquer ferme.
Il y a plus d’une raison pour laquelle le projet pourrait capoter. D’abord parce qu'on n'est jamais sûr de produire un bon film, quel que soit le sujet, et de plus ce sujet-ci est difficile, pour ne pas dire périlleux. Mais aussi parce que nous n'avons pas encore de garanties de financement. En fait, nous sommes partis sans un euro. Les producteurs que nous avons contactés se sont montrés d’une tiédeur désolante (Nous : « Un colloque de cosmologie, c’est génial, non ? » Eux : « Mmmoui, c'est possible »).Une seule productrice a accepté de réaliser un petit dossier et de le soumettre à deux commissions de financement, mais celles-ci ne doivent se réunir qu’après les dates du colloque. Alors que faire ?
Nous avons décidé de partir quand même, pariant qu’une des deux commissions financerait le projet. Et si ce n'était pas le cas, nous nous débrouillerions pour convaincre un producteur ou l'autre, une fois les prises de vue effectuées. Olivier et Damien ont accepté de venir avec leur matériel, sans aucune assurance de salaire. C’est donc une entreprise hautement hasardeuse qui commence. Mais nous sommes déjà heureux d’avoir trouvé le moyen de venir jusqu’ici et de tourner. Le reste… on verra bien.

Pendant que nous quittons le lit de la vallée pour nous élever sur l’un de ses versants, Damien me demande brusquement :
- Au fait, c’est quoi la cosmologie ?
- C’est la science qui étudie l’univers dans son ensemble. Autrement dit le seul objet qui n’a pas d’extérieur.
- Pas d’extérieur ?
- Ben oui, n’importe quelle autre entité est limitée dans l’espace et peut donc être située par rapport à d’autres choses, entretenir des relations avec ces autres choses. Toi, tu es assis à ma gauche, tu habites à telle adresse, etc. Une planète, une galaxie, ce sont aussi des objets qui ont une adresse, et qui entretiennent des rapports avec leurs voisins, leur environnement. L’univers, lui, n’a pas d’adresse, pas de voisin, pas d’environnement.
Alexandre intervient :
- Et donc certains pensent que la cosmologie n’est pas une science. Une science établit toujours des rapports. L’univers ne peut être décrit par rapport à rien puisqu’il est tout. Ça pose un gros problème de savoir si on peut l’étudier. Si l’étude de cet objet est légitime, scientifiquement fondée, tu vois ?
- Et c’est de ça qu’ils vont parler ?
- Non, ça c’est un débat de philosophes. Les cosmologistes se fichent un peu de savoir si ce qu’ils font est fondé ou pas fondé ; ils le font. Ici, ils vont parler de gravité quantique.
- De quoi ?
- De gravité quantique. C’est une théorie de la gravitation qui n’est pas encore au point, mais qui devrait bientôt remplacer la théorie d’Einstein qui elle-même a remplacé la théorie de Newton. Tu sais qui est Newton ?
- Un type qui a reçu une pomme sur la tête ?
- Oui, et tu sais ce que c’est la gravitation ?
- Ce qui fait tomber la pomme ?
- Très bien. Seulement on peut l’expliquer de différentes façons. Tu peux dire que la pomme tombe parce qu’elle est attirée par la Terre – c’était l’idée de Newton – ou tu peux dire qu’elle tombe parce que la Terre déforme l’espace-temps et creuse un puits qui devient le chemin naturel de la pomme – c’était l’idée d’Einstein.
- Le chemin naturel de la pomme… tu déconnes ?
- Pas du tout. Il n’y a plus de force gravitationnelle dans la théorie d’Einstein, il n’y a que des puits gravitationnels. Imagine, pour simplifier, que l’univers soit plat comme une crêpe. L’espace serait une toile tendue, et chaque masse, par exemple la Terre, serait comme une boule de pétanque posée sur la toile. Elle forme un creux. Du coup, si une petite bille est lâchée à proximité, elle tombe dans le trou parce que c’est son chemin naturel. Sans la boule de pétanque, la toile serait plate et la bille irait en ligne droite. Mais avec la boule, la ligne droite plonge dans le puits. Maintenant tu imagines la même idée en trois dimensions et tu as la gravitation selon Einstein. Personne n’attire personne, mais chacun fait son puits dans la toile. Quand une petite masse passe près d’une grosse masse, son chemin s'incurve et elle tombe dans le puits, c’est tout.
- Et pourquoi est-ce qu’il faut encore une autre théorie pour remplacer celle-là ?
- Ça, j’espère qu’on va nous l’expliquer.