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Les habits de Copernic
Nouvelle scientifique inédite


Cette soirée du printemps 1574 était glaciale, mais Valentin Otho avait les mains moites – juste comme on peut avoir les mains moites au moment d’affronter le rendez-vous de sa vie.
Il avait fait tout le chemin de Wittenberg à Kaschau en vue de rencontrer un vieil original, et pour quel motif ? Simplement parce qu’il s’était pâmé en lisant son Dialogue sur la doctrine des triangles. Il faut être un peu fêlé. Mais les joies de la science sont ainsi faites ; on se trouve fêlé et on continue de plus belle.

A vrai dire, il ne savait pas très bien si sa passion pour les triangles était le seul motif à ce voyage insensé. Car le traité qu’il avait lu était grandiose, certes, mais on comptait plus d’un traité grandiose dans les rayons de la bibliothèque de l’université de Wittenberg.
Il y avait autre chose, nécessairement.

Joachim Rhéticus avait une réputation, comment dire… ? Sulfureuse autant que lumineuse. Et Valentin n’aurait su dire ce qu’il l’avait fasciné le plus, du génie ou du proscrit.
Du génie, il n’était pas question de disputer. Rhéticus brillait dans presque tous les domaines de la connaissance : mathématique, astronomie, astrologie, médecine, pharmacologie, cartographie, navigation, alchimie… Mais rien de tout cela ne lui évita de devoir fuir précipitamment l’université de Leipzig, dix ans après avoir été recruté à grand prix pour occuper la chaire de mathématique supérieure. On l’avait, dit-on, surpris dans des agissements contre nature avec un jeune garçon de ses élèves, l’ayant saoulé pour mieux le pervertir. Le procès avait eu lieu en son absence, et s’était conclu par une sentence de cent un ans d’exil. Cent un ans ! C’en était presque drôle.

Oui, tout cela était bien intriguant, contrasté, tumultueux.
Mais il y avait autre chose encore.
Un mystère.
Un écrasant silence.
Une absence à vous crever les yeux.

Rhéticus avait-il gardé de son épisode de folie une forme d’amnésie sélective?
Ou avait-il d’autres raisons de ne jamais parler de Lui ?
Lui, la légende, l’homme du siècle. Celui qui avait osé contredire la Bible.
Rhéticus l’avait connu, pourtant. Et bien plus. C’est lui qui avait diffusé ses idées !
Ils avaient dû travailler étroitement ensemble pendant des mois, peut-être des années.
Or, pas un mot. Depuis la mort de Nicolas Copernic, Rhéticus s’occupait de tout, sauf de continuer l’œuvre du maître adulé. Il s’acharnait sur des tables trigonométriques, il établissait des calendriers et des éphémérides, il traçait des cartes, il fabriquait des boussoles. Mais, de la Terre et du Soleil, il se foutait royalement.

Valentin devait bien se l’avouer, maintenant qu’il avait achevé cet interminable voyage dans des voitures pourries, dans des relais puants, par un temps infect et sans rien de potable à se mettre sous la dent. Il n’aurait pas engagé tout ce tintouin pour un « simple » professeur. Il mourait d’envie de percer le mystère du vieux Copernic…
Mais non. Quelle idiotie. Il n’avait pas fait tout ça pour récolter des potins. C’était sa carrière qui se jouait. Il voulait briller dans la voie trigonométrique. Il restait tant de calculs à dévider. Et le vieux Rhéticus ne publiait plus rien. Il avait besoin de sang neuf. Et c’était lui, Valentin Otho, le jeune homme tombé raide dingue de la magie des nombres, qui allait l’aider. A eux deux, ça allait gazer, ces tables !

L’œilleton de la lourde porte en bois se départit prudemment de sa paupière. Valentin vit apparaître, par le jour carré, une trogne de mégère piquée de deux yeux en épingle, suspicieux à souhait. On l’évalua comme du poisson à l’étal, et on conclut à l’insignifiance. Il demanda à voir le Maître. On lui rétorqua qu’il n’attendait pas de visiteur. Catastrophe, il avait oublié d’écrire pour annoncer sa visite. Faut-il être bête ? Ou aveuglé par son idée - au point d’ignorer que le reste du monde n’est pas au courant. Il cita en vrac des noms comme Johannes Praetorius ou Caspar Peucer, ses professeurs de l’université de Wittenberg, celle-là même où Rhéticus avait étudié, quarante ans plus tôt. Mais quelle chance pour que cette grosse vache en retienne la moitié ?
On le pria d’attendre. On le fit attendre longtemps. Puis les pas traînants se rapprochèrent à nouveau. Et la poutre qui barrait la porte fit entendre un long mugissement frotté. Qu’il entre, il expliquerait son cas lui-même.

Enfin, il était dans la place. Son cœur battait plus lourdement que l’immense pendule du salon d’apparat – salon modeste au demeurant. Le feu dans la cheminée n’était même pas allumé. Il entendait du remue-ménage à l’étage supérieur. Les solives du plafond craquaient, et il s’imaginait entendre les roulements de tambour qui précèdent une apparition céleste.
Le Maître.
Enfin.

Il était entièrement vêtu de noir. Un visage extraordinairement volontaire et énergique pour son âge. Des yeux de rapace, le nez busqué, le menton accusé, tout cela anguleux, coupé comme à la serpe. Il restait immobile après avoir franchi l’encadrement de la porte, un air de défier quiconque osait venir le déranger.
Valentin déglutit difficilement. L’homme était plus impressionnant encore qu’il ne l’avait imaginé. Et de plus, on devinait le message, inscrit en grand sur sa figure : « Qui êtes-vous ? Moi, je suis l’homme qui a côtoyé Copernic ».

Valentin bredouilla quelques mots de présentation assez confus, s’achevant sur un timide : « Je viens vous proposer mes services ».
L’homme eut un petit rictus.
Ah oui ? Vous fendez le bois ? Vous restaurez les murs ?
Non... non… ce n’est pas ce que je voulais dire. Je suis mathématicien.
Mathématicien, voyez-vous ça.
J’ai lu tous vos travaux. Je me passionne pour la trigonométrie. Je veux vous aider à terminer vos tables.
Mes tables… Ah ! oui. C’est vrai. Le monde attend mes tables.
Amer, le vieux. Valentin n’était pas en mesure de comprendre pourquoi un savant si réputé en arriverait à ricaner de ses propres travaux. Il insista.
Vous aurez besoin d’un assistant pour les publier. Je suis l’homme qu’il vous faut.
Un silence s’installa, durant lequel Rhéticus donna l’impression de voir Valentin pour la première fois.
Mais dites-moi, jeune homme, quel âge avez-vous ?
Vingt-cinq ans. Je viens de compléter mes études à l’université de Wittenberg. C’est là que j’ai pris connaissance de votre œuvre.
Cette fois le vieil homme dévisagea son admirateur sans détour, mettant Valentin très mal à l’aise. Brusquement, il marmonna.
Vingt-cinq ans.
Puis répéta sur un ton pénétré :
Vingt-cinq ans.
Valentin ne comprenait pas. Le vieux continuait comme pour lui-même :
C’est l’âge que j’avais.
Soudain agité, Rhéticus marchait de long en large devant la cheminée. S’arrêtait par moments pour le dévisager, puis reprenait son mouvement. Il s’arrêta et tonna.
C’est l’âge que j’avais quand j’ai été le trouver. Vous comprenez ? Aujourd’hui, vous êtes moi et je suis lui.
Valentin n’osait pas poser de question, de peur de déclencher une agitation plus spectaculaire encore. Se pouvait-il que Rhéticus soit en train d’évoquer sa rencontre avec… ?
Vingt-cinq ans. J’étais fasciné par ses idées. Je suis allé me jeter à ses pieds. Comme vous, là, bêtement. C’était la même scène. Je m’en souviens comme si c’était hier. J’avais vingt-cinq ans. Qu’est-ce que tout cela veut dire. Qui êtes-vous ? Vous ne pouvez pas être moi. C’est moi qui suis moi.
Valentin fronça les sourcils. Le vieux débloquait.
Mon nom est Valentin Otho. Je suis venu pour vous aider à publier vos tables.
Publier ? Vous voulez publier ? Mais c’est déjà publié !
Abasourdi, Valentin s’inquiéta :
Vos tables, vous les avez déjà publiées ?
Mais non, pas mes tables. Les siennes !
De quelles tables parlez-vous ?
De celles qui vont avec les six discours sur les révolutions des orbes célestes.
Mais… moi je vous parle de vos tables trigonométriques.
Vingt-cinq ans, oui. Nous avons travaillé deux ans ensemble et puis il est…
Un horrible rictus déforma le visage du vieil homme. Il s’écria :
Partez. Je sais qui vous êtes. Partez !
Valentin recula, effrayé.
Que voulez-vous dire ? Je ne comprends pas.
L’autre continuait à tempêter.
Je ne suis pas prêt. C’est trop tôt. Partez vous dis-je !
Je suis venu vous aider.
Je n’ai pas besoin d’aide. Partez sur le champ ou je vous jette dans la boue moi-même.
Le vieux devenait menaçant. Ses yeux piquants de colère clouaient le pauvre Valentin au mur.
Mais où vais-je coucher cette nuit ?
Grëtel vous indiquera une auberge. Quittez la ville à l’aube et ne revenez plus. Je suis en pleine forme, vous voyez bien, vous n’avez rien à faire ici.

Rhéticus agita une sonnette et la mégère apparut sur le seuil.
Emmenez-le jusqu’au relais. Et qu’on ne me dérange plus.
Abasourdi, Valentin ramassa ses affaires et se retira la tête basse, sans rien oser ajouter.
Tout ce voyage pour tomber sur un vieux bilieux complètement à côté de ses chausses. C’était réussi.
Il passa une nuit exécrable sur une paillasse infestée de vermine, qu’il lui fallut encore payer au prix fort. Au point du jour, rassemblant son petit paquetage, Valentin s’apprêtait à quitter l’auberge sans manger, tant il était écoeuré. Tandis qu’il traversait la salle, un jeune domestique s’avança vers lui.
Etes-vous Valentin Otho ?
Oui.
Mon maître m’a envoyé vous chercher.

Valentin se retrouva devant la même maison. Cette fois la porte était ouverte. La grosse Grëtel le fit entrer dans le salon, sans un mot. Nouveau remue-ménage à l’étage supérieur. Joachim Rhéticus apparut, aussi noir que la veille. Son visage était redevenu impassible.
Je vous souhaite le bonjour, dit-il sur un ton neutre. Nous pouvons commencer à travailler.
Mais… comment ?... Je croyais que…
Rhéticus l’interrompit sans l’entendre.
Grëtel vous a tenu un bol de soupe à la cuisine, et puis vous pourrez déposer vos affaires dans l’une des chambres de l’annexe. Retrouvons-nous ici dans une heure.

Valentin ne comprenait rien mais n’avait pas grand-chose à perdre à rester un jour ou deux. Au moins, il évaluerait mieux la situation. Il se réchauffa d’une soupe à l’oignon fort goûteuse, puis fit quelque toilette. Ce revirement l’avait tellement bluffé qu’il s’attendait à peu près à n’importe quoi maintenant. Il prit les quelques documents qui avaient voyagé avec lui et se dirigea vers le salon. Le feu crépitait dans l’âtre.

Joachim Rhéticus se montra relativement aimable tout au long de la journée. Il expliqua au jeune homme l’était d’avancement de ses travaux. Son discours était net et précis. Non seulement il semblait jouir de toute sa raison, mais Valentin devait se cramponner pour suivre son rythme. Il arriva tout essoufflé à l’heure du souper. Rhéticus l’invita à manger à sa table. Pendant le repas il demanda des nouvelles de l’université de Wittenberg. A aucun moment il n’évoqua son travail avec Copernic. Valentin évita de l’interroger. C’était le gars à ne pas chatouiller. Au coin du feu, on se mit à parler de géométrie. Vers dix heures, chacun se retira avec sa chandelle. Cette deuxième rencontre s’achevait sans incident. De grand matin, Rhéticus proposa à Valentin de s’atteler tout de go à lire et corriger un manuscrit (en vingt ans, il en avait empilé quelques-uns). En fin de journée, ils réviseraient ensemble les observations de Valentin. On y était donc. Il fallait faire ses preuves. Rhéticus se retira à l’étage. Valentin s’assit à la table. Un rituel s’installait sérieusement.

Jamais plus le maître ne donna le moindre signe d’égarement. Valentin en vint à douter de lui-même. Avait-il donc rêvé cette expression d’épouvante qui s’était peinte sur le visage du vieil homme le premier soir ? De quoi aurait-il pu avoir peur ? Les journées s’écoulaient, à la fois calmes et fiévreuses. Valentin s’empourprait à force de calculer et recalculer. Commettre une erreur dans le relevé des erreurs l’aurait mortifié. Après le repas du soir, Rhéticus sortait, ou bien il bavardait de mathématiques. Parfois, il invitait quelque dignitaire ou une poignée de collègues. Valentin remarqua tout de suite que pas un seul ne prononçait le nom fatidique. A croire que Rhéticus avait passé le mot d’ordre dans toute la ville : « Que nul ne me rappelle ma jeunesse avec Copernic. »

Valentin aurait pu croire que Rhéticus n’avait jamais entendu parler ni de près ni de loin de Nicolas Copernic. Les ouvrages de celui-ci ne figuraient pas dans sa bibliothèque, ni même la Narratio Prima, l’ouvrage que Rhéticus lui-même avait consacré au système de Copernic. Valentin se souvenait l’avoir lu sur le conseil de son professeur Caspar Peucer, ancien élève et grand admirateur de Rhéticus. Peucer assurait que le livre de Rhéticus constituait l’exposé le plus clair et le plus abordable pour comprendre la théorie héliocentrique (sous-entendu que les textes de Copernic lui-même étaient du genre tord-méninges).

Valentin avait lu et admiré l’architecture intellectuelle qui sous-tendait les nouvelles méthodes de calculs, apparemment plus conformes aux observations que les anciens modèles ptoléméens. Mais il était un peu dépassé par toutes ces histoires de planètes. Quel cirque là-haut ! Quand ce n’est pas l’une qui sort de ses rails, c’est l’autre qui fait marche arrière. La Lune joue sa partition dans son coin. Le Soleil ne s’occupe de personne. Tout ce qu’en retirait le calme Valentin, c’était une grosse migraine. Très peu pour lui. Il n’aspirait qu’à l’harmonie désincarnée des chiffres purs. Parlez-lui d’une bonne table de logarithmes, ou de la beauté du nombre pi. Et donc ce n’était pas la Narratio Prima qui l’avait plongé dans l’extase, c’était le Dialogue sur la doctrine des triangles. Une excitation comme il n’en avait jamais connue. Un véritable spasme du ciboulot.

Il était donc ici à la fête, passant ses journées plongé dans les manuscrits encore inédits du grand maître. Mais enfin, ce silence était tout de même intrigant. Et une idée le taraudait. Peut-être en apprendrait-il plus en montant à l’étage ? Car c’était là que Rhéticus vivait et travaillait, mais il ne l’avait jamais invité à le suivre.
En son absence, la porte de ses appartements était soigneusement fermée. Il n’y avait guère de possibilité de satisfaire sa curiosité. Sauf si… Sauf si, un jour, une distraction de l’un ou de l’autre… Grëtel avait la clé. Elle montait faire le ménage quand le maître était absent. Il n’était pas question de lui soutirer des aveux car elle ne prononçait jamais plus de cinq mots à la file. Mais si un jour elle oubliait de refermer la porte…

Une occasion se présenta un jour où un garçon vint appeler le docteur Rhéticus parce que la fille des voisins était possédée par le diable. Rhéticus était sorti et Grëtel partit en courant pour le chercher. Le cœur battant, Valentin s’engouffra dans l’escalier. La porte était restée grande ouverte. La serpillière de Grëtel gisait sur le carrelage à demi mouillé. Valentin resta en bordure de la pièce, un salon plus petit et plus cossu que celui du rez-de-chaussée. Dans l’enfilade, on devinait une autre pièce de même dimension, qui devait être la chambre. On distinguait, disposée sur les meubles une collection d’instruments. Encore que… non, c’étaient surtout des sphères armillaires. Les orbes des planètes emboîtées les unes dans les autres. Valentin s’approcha des sphères posées sur un secrétaire à sa gauche et… stupeur ! Il comprit tout de suite. Ce n’était pas la Terre qui était au centre, c’était le Soleil. Rhéticus collectionnait les sphères armillaires héliocentriques. Les collectionnait ou les fabriquait ? Qui aurait osé fabriquer publiquement ou mettre dans le commerce un objet aussi controversé ?

Valentin aperçut encore de nombreux livres et, trônant sur une table basse, un grand coffre ouvragé dont il aurait voulu soulever le couvercle. Sur la grande table centrale, des piles de documents, manuscrits, lettres, cartes et relevés. Que de trésors il devait y avoir dans ce fatras ! Il se promit de chercher le moyen de revenir plus tard et redescendit prestement pour se réinstaller à sa table.
Quand Grëtel revint, après avoir été quérir son maître, elle avait perdu le fil de sa journée. Les convulsions de la voisine étaient fort spectaculaires, et la proximité du diable faisait grand effet sur la grognasse. Elle s’agenouilla dans la cuisine pour réciter quelques prières. On n’avait jamais entendu si longuement le son de sa voix. Puis elle resta assise, dans une prostration inhabituelle, avant de se taper lourdement le front. « Par le Saint-Esprit, mon carrelage ! » Elle remonta bruyamment et se remit à l’ouvrage, enfin recadrée après une bonne heure de déroute.

Valentin avait posé l’œil sur l’hérésie du maître. Désormais, il ne pourrait s’en détacher. Pour trouver le moyen de creuser sa découverte, il lui fallait comploter. Non plus attendre l’occasion, mais la provoquer. Tout d’abord : guetter la clé. Grëtel ne pouvait sans doute l’emporter partout avec elle. Valentin se mit à espionner la vieille ronchon. Il apprit à cette occasion qu’elle mangeait sans arrêt, souffrait des pieds, et plongeait le groin dans les vêtements de corps de son maître (pas après la lessive, avant). Il apprit aussi qu’elle planquait la clé du haut dans un réduit sans poignée situé en dessous du réchaud. Toutes ces manœuvres pour voir sans être vu réduisaient considérablement les capacités de concentration du jeune homme qui devait reprendre dix fois le même calcul. Le maître s’inquiéta de la baisse de régime. Valentin invoqua une fatigue intellectuelle, peut-être liée au changement de climat. Il aggrava les symptômes pile pour le dimanche de Pâques, afin d’être dispensé d’église. Comme Rhéticus était médecin, il fallait jouer fin, mais Valentin insista sur les migraines et les crampes au ventre, peu vérifiables. Enfin la maison se vida, laissant Valentin seul pour deux heures.

Il se dirigea sans hésiter vers le coffre. Un amas de vêtements s’offrit à son regard stupéfait. Des vêtements d’homme, noirs, plutôt anciens, plutôt petits pour appartenir à Rhéticus. Un souvenir de jeunesse ? De quelle nature, exactement ? Valentin voyait mal le vieil homme idolâtrer les effets personnels de ses galants d’antan. D’autant qu’il ne s’agissait pas de linge de corps ou d’écharpes en soie, mais de godillots d’hiver, de casaques, d’une paire de braies, de coiffes et… d’une canne. Des vêtements de vieux ? Mais alors c’était peut-être… la garde-robe… de l’illustre Polonais ?
Valentin plongea les deux bras sous les couches textiles et rencontra un objet dur, rectangulaire, à la texture caractéristique. Un bouquin ! On approchait. Fébrilement, il sortit toutes les frusques, pour découvrir avec émerveillement une épaisse couche de livres dans le fond du coffre.
Première édition de la Narratio prima, parue à Gdansk en 1540. Deuxième édition de la Narratio prima, parue à Bâle en 1541. Chacune en plusieurs exemplaires. Et, à côté des ouvrages de Rhéticus, une autre pile de livres, de Copernic lui-même. La première édition du De Revolutionibus, parue à Nuremberg en 1543. La deuxième édition du De Revolutionibus, parue à Bâle en 1566. Valentin parcourait avec ravissement ces pages historiques lorsqu’il s’avisa que sous les livres se trouvaient encore des piles de papiers. Des manuscrits. Il eut un coup au cœur. Les originaux de Copernic étaient-ils conservés dans ce coffre ? Bingo ! Le plus gros des manuscrits était celui du De Revolutionibus, constitué des feuillets de Copernic, complétés par les annotations et corrections de la main de Rhéticus. Il y avait aussi des originaux de Rhéticus : la Narratio prima, écrite on aurait dit d’une traite et presque sans bavure et, plus intrigant, un document intitulé Narratio secunda, apparemment inachevé et – à la connaissance de Valentin – non publié. Ensuite, il restait un paquet tout au fond, soigneusement emballé dans une étoffe légère. Valentin déroula le tissu et lut avec stupéfaction : Vie de Nicolas Copernic – par Joachim Rhéticus – 1542.

De biographie de Copernic, il n’en existait pas. Caspar Peucer, le professeur de Valentin à Wittenberg, l’avait assez souligné. Et voici que dans ses mains se trouvait la perle rare. Le récit de cette vie étrange, narré par un collaborateur de premier plan, et qui l’avait fréquenté pendant deux ans. Une trouvaille inestimable. Valentin réfléchit rapidement. Rhéticus détenait toutes ces reliques, mais il ne les exhumait pas chaque jour. Probablement n’ouvrait-il jamais ce coffre. On pouvait donc prendre le risque de subtiliser un ou deux manuscrits du fond de la pile tout en remettant tout le reste en place. Valentin pourrait ensuite les cacher sous son lit et les déchiffrer la nuit, à la lueur de la chandelle. Il s’affaira à tout ranger, puis se retira rapidement, emportant deux paquets.

Puisqu’il était censé garder le lit toute la journée, il ne put s’empêcher de prendre les premiers feuillets sous sa courtepointe et de commencer la lecture.
Le manuscrit de Rhéticus consacré à la vie du maître commençait par une introduction racontant son propre parcours intellectuel et les circonstances de sa rencontre avec Nicolas Copernic.
A vingt-deux ans, Rhéticus enseignait déjà l’astronomie et les mathématiques à Wittenberg. Deux ans plus tard, il obtint une bourse pour voyager auprès des astronomes renommés, à Nüremberg, Ingolstadt et Tübingen. Mais son but secret, en fin de parcours, c’était d’aller voir Nicolas Copernic à Frombork, sur la mer Baltique.
Pourquoi Copernic ? Cet homme n’avait rien publié. Il n’était pas en poste dans une université, ni pour le compte d’un puissant mécène. Il était chanoine, et occupé par la gestion de son diocèse. Pourtant, tout le monde savait qu’à ses heures il ruminait des choses énormes. Ah, l’efficacité du bouche-à-oreille ! Toute l’Europe savante était au courant que le chanoine Copernic prétendait faire tourner la Terre autour du Soleil - simplement parce qu’il en parlait occasionnellement à ses amis. Il disait même avoir une théorie complète. Mais que celle-ci fût écrite, personne ne pouvait en jurer.

Rhéticus fut subjugué par cette seule rumeur. Il avait assez étudié pour savoir que la théorie des mouvements célestes pataugeait lamentablement depuis des siècles. Rien ne tournait, là-haut, comme on l’enseignait dans les universités. Et la simple promesse d’une solution quelque part du côté de la Baltique suffit à jeter le jeune homme dans un voyage épuisant, coûteux et truffé de risques. Parmi ceux-ci, et non des moindres : les risques physiques liés à une incursion en pays catholique. Lui, jeune professeur à l’université de Wittenberg, capitale de la science protestante, allait braver les difficultés d’un long voyage pour rendre visite à un chanoine catholique que Luther qualifiait « d’imbécile qui va contre l’Ecriture Sainte ». C’était clairement fâcheux pour sa carrière. Mais l’attrait de la connaissance était plus fort que tout. Si cet homme avait percé les secrets du ciel, il aurait pu être musulman, païen ou martien, Rhéticus voulait lui parler.

En 1539, les protestants ne sont pas bienvenus en Ermlande, la région où se trouve Frombork. Le nouvel évêque Dantiscus vient de promulguer un édit laissant un mois aux hérétiques luthériens pour quitter le territoire avec armes et bagages. Climat peu propice aux échanges culturels. C’est le moment que Rhéticus choisit pour venir présenter ses respects au chapitre de Frombork, et à l’évêque Dantiscus dans la foulée. Logiquement, il aurait dû se faire débiter en lamelles. Rien du tout, on l’accueillit très bien. L’élite intellectuelle forme, de tous temps et en tous lieux, une communauté « au-dessus de la mêlée », bien plus homogène que les groupements dus aux hasards des frontières, des guerres et des religions. Le même Dantiscus qui se démenait à faire flamber le moindre livre ou feuillet provenant des lieux maudits, reçut chaleureusement le professeur de mathématique arrivant tout droit desdits lieux, les bras chargés d’une pile de livres. Des livres de mathématiques s’entend.
Il y avait là les traités d’Euclide et de Ptolémée, édités pour la première fois dans la version d’origine, en grec, ainsi que plusieurs ouvrages récents qui n’avaient pas encore atteints la Pologne. Le vieux chanoine Copernic ne se tenait plus de joie.
C’est ainsi que Rhéticus pénétra dans la forteresse de Frombork. Croyant y rester quelques mois, il y séjourna deux ans.

Dans sa préface, Rhéticus expliquait que le maître avait accepté de lui faire lire le manuscrit de son grand œuvre, un traité en six volumes sur les révolutions des orbes célestes. La lecture de ces pages l’avait immédiatement enflammé. La perfection de la théorie dépassait de loin tout ce qu’il avait pu imaginer. Dès lors, il n’eut de cesse que d’inciter le grand savant à publier, ce que celui-ci refusa tout net. Il trouvait l’opération trop dangereuse. Finalement, le fougueux Rhéticus en vint à se porter volontaire pour assumer les risques de l’entreprise en rédigeant un résumé qu’il signerait lui-même.
Copernic finit par se laisser convaincre. Il ne fallut pas plus de trois mois au jeune mathématicien pour écrire sa synthèse. De son propre aveu, il travaillait dans une sorte de fièvre qui ne le lâchait que quelques heures par jour. Rien n’aurait pu le détourner de ce qu’il considérait comme une mission capitale pour l’avenir de l’humanité.

La Narratio prima fut publiée à Gdansk au début de l’année 1540, et le premier tirage en fut rapidement épuisé. Les marques d’intérêts et les éloges ne tardèrent pas à affluer. Ensuite de quoi, expliquait Rhéticus, le vieux maître fut définitivement convaincu qu’il ne risquait pas grand-chose à reconnaître sa paternité. Il s’attela alors, avec l’aide de Rhéticus, à mettre au point la version définitive du De Revolutionibus. De plus, Rhéticus passa une bonne partie de l’année 1540 à rédiger une Vie de Nicolas Copernic, en parallèle à son travail sur le manuscrit du maître, ainsi qu’à un deuxième volet de son propre résumé de l’oeuvre, la Narratio secunda.

La préface s’arrêtait là, sans qu’on puisse savoir pourquoi ni cette Vie ni la Narratio secunda n’avaient vu le jour. Tout semblait indiquer qu’à la date où il rédigeait ses lignes, Rhéticus était convaincu de les publier. Quelque chose avait dû se produire après, qui bouleversa tous ses plans.
Valentin n’arrivait pas à comprendre comment une collaboration si fructueuse avait pu dérailler. Ni comment un homme ayant joué un rôle clé dans la diffusion d’une œuvre capitale avait pu décider de s’en détourner. Encore que… il cachait bien son jeu, puisque dans le secret de ses appartements il entretenait une sorte de culte à Copernic. Mais pourquoi en secret nom d’une pipe?

La maisonnée rentra juste à ce moment-là et Valentin camoufla précipitamment les feuillets sous son lit. Rhéticus vint l’examiner et le trouva bien rouge. La fièvre était peut-être en train de s’installer ? La fièvre, en effet. Valentin ne souhaitait qu’une chose : que chacun se retire pour la nuit et le laisse reprendre sa lecture.

19 février 1473. Nicolas Copernic est né le cul dans le beurre, impossible de voir les choses autrement. Son père était l’un des plus riches marchands de cuivre de Cracovie. Après ses humanités classiques, Nicolas part étudier à Bologne, à Rome, à Padoue et à Ferrare. Grâce à un oncle influent, il est nommé chanoine à Frombork et doit se former aux multiples tâches et responsabilités d’une gestion ecclésiastique. C’est durant ses heures creuses qu’il trouve une description satisfaisante des mouvements célestes. En 1514, il résume son modèle en sept axiomes qui mettent l’univers à l’envers, dans un très court document qu’il appelle Le Petit Commentaire et qu’il recopie en quelques exemplaires à l’intention de ses amis. C’est le début historique de la rumeur sur « le système » de Copernic. Ensuite, il se promet de rédiger les démonstrations mathématiques dans un traité complet, auquel il s’attelle aussitôt. Et dont rien ne transpirera jamais avant l’arrivée de Rhéticus, vingt-cinq ans plus tard.
Il faut dire qu’il n’eut guère de disponibilité pour y réfléchir à tête reposée. Il fut accaparé par de lourdes tâches administratives, de fastidieuses études monétaires, et des conflits sans fin avec les Chevaliers teutons qui semaient la terreur en Ermlande. Lorsqu’il travaillait pour lui-même, c’était toujours en dilettante, et surtout en solitaire. C’est presque le plus remarquable dans son travail. Tout son entourage était ecclésiastique, politique ou aristocratique. Eduqué, certes. Mais rien à voir avec les cercles et réseaux savants des universités. Copernic était un chercheur frustré, un penseur de l’ombre, contraint à s’activer sur l’échiquier du monde politique et économique, et qui parvint quand même à sécréter sa théorie tout seul dans son coin. Car ce traité bouleversant, il l’a écrit. Il l’a écrit, mais il ne l’a pas publié.

Après la Vie du maître, remplie de hauts faits, Rhéticus proposait au lecteur d’entrer dans l’exposé des idées de Copernic, en termes très généraux et lisibles, grâce au nouveau résumé que lui-même en avait formulé dans les pages suivantes, intitulées la Narratio secunda. Ainsi, la Vie de Copernic et la Narratio secunda formaient une seule œuvre. Mais le projet avait avorté, et il était toujours impossible de deviner pourquoi.

Cela faisait cinq nuits maintenant que Valentin passait des heures à déchiffrer l’écriture serrée et anguleuse de Rhéticus. Chaque soir, il lisait jusqu’à ce que la chandelle s’épuise. Le matin, il titubait de fatigue et Rhéticus le regardait d’un air suspicieux. Valentin voulait pourtant continuer sa lecture et avaler la Narratio Secunda pour essayer d’en savoir plus.

La Narratio secunda était un petit ouvrage d’une centaine de pages, sans chiffres ni schémas. Tout ce qu’il fallait savoir sur Copernic sans se farcir son De Revolutionibus illisible, ni même la Narratio prima, un peu technique sur les bords. Valentin passa trois nuits sur la Narratio secunda et commençait à se passionner pour le sujet. Ces histoires de planètes l’avaient toujours saoulé, mais il entrevoyait maintenant une transformation de perspectives qui le plongeait dans un vertige métaphysique. Il allait entamer sa quatrième nuit de veille, lorsque dans un fracas épouvantable la porte de sa chambre fut enfoncée comme par un bélier. C’était Rhéticus, qui avait donné un grand coup de pied, après avoir traversé la cour sans bruit et soulevé délicatement le loquet. Il fit un pas et resta campé dans l’encadrement de la porte, toute la colère du monde massée dans son regard, tandis que Valentin tremblait dans son lit, des feuilles de manuscrit répandues tout autour de lui. Rhéticus rugit :
Alors c’est ici que s’envolent nos chandelles ! Voilà dix jours que Grëtel les voit filer à toute allure.
Je… j’aime bien lire la nuit…
C’est tout ce que trouva à dire le pauvre Valentin.
Dites plutôt que vous aimez lire ce qu’on ne vous a pas proposé de lire ! N’êtes-vous pas entré à mon insu dans mon appartement pour y dérober ces manuscrits ?
Valentin était tellement terrorisé qu’il ne trouva pas le courage de répondre. On entendait seulement le bruit de sa respiration saccadée. Rhéticus poursuivit :
Maintenant que vous m’avez rappelé l’existence de cette fâcheuse écrivasserie, profitons-en pour lui régler son compte. Donnez-moi tout ça.
Mécaniquement, toujours sans dire un mot, Valentin rassembla les feuillets éparpillés sur son lit. Il tendit la liasse au maître en tremblant. Celui-ci la saisit rageusement et se rua aussitôt vers la porte.
Et maintenant, finissons-en.
Il sortit en claquant la porte.

Valentin frissonna et retrouva brusquement ses esprits. En finir ? Comment ça en finir ? Il se précipita dans la cour.
Maître Rhéticus, attendez !
Rhéticus était déjà entré dans le salon et il s’employait à raviver les braises de la journée. Valentin s’affola :
Qu’allez-vous faire ?
Le vieux semblait comme habité par une rage qui l’isolait du monde. Il ne répondait pas. Il posa une première page sur les braises. Valentin se précipita.
Arrêtez, pour l’amour du ciel. Vous ne pouvez pas détruire tout ce travail.
Rhéticus s’empara violemment de la main de Valentin qui allait retirer la page du feu. Il tordit le bras du jeune homme qui s’agenouilla de douleur.
C’est moi qui l’ai fait. C’est moi qui peux le défaire. Vous entendez ?
A cet instant, le papier s’embrasa brusquement, illuminant le visage grimaçant de Rhéticus. Il rejeta Valentin au sol et nourrit le feu en y glissant les pages une par une. Valentin, horrifié par les conséquences de son forfait, se mit à sangloter.
Non, je vous en supplie. C’est un travail essentiel. Un témoignage pour l’humanité. Conservez-le, par pitié !
Des couilles !
Valentin resta un moment à court de larmes.
Mais… mais… comment pouvez-vous dire ça ?
Je le dis parce que c’est la vérité. Tout ce tas de papier n’est qu’un amoncellement de fadaises.
Il continuait à détruire ses pages avec un rythme de métronome. Valentin s’insurgea. Se relevant brusquement, il se rua sur Rhéticus pour lui arracher la liasse des mains, en s’écriant.
Ce n’est pas vrai ! Je l’ai lu. C’est un texte important. Il faut le publier. Donnez le-moi !
D’un coup de pied bien senti, Rhéticus renvoya Valentin au tapis. Après quoi il mit toute la liasse d’un coup dans les flammes. Le bougre était buté.

Valentin, replié sur sa douleur, transforma ses sanglots en gémissements d’impuissance, tandis qu’il voyait s’envoler en fumée un témoignage unique et irremplaçable sur la science de son temps. Rhéticus aussi restait hypnotisé par le spectacle. Il semblait totalement absent. Au bout de quelques minutes, quand tout le paquet fut réduit en cendres, il soupira :
Arrêtez de geindre, voulez-vous. C’est répugnant.
Valentin, trop accablé pour écouter, continua son lamento sur le tapis.
Rhéticus se releva brusquement et vint le saisir par son habit.
Bon, eh bien je vais vous dire, moi, la vérité sur Copernic. Ça vous fera passer l’envie de chialer sur son sort.
Valentin s’ébroua :
La vérité ? Quelle vérité ?
La vraie, malin !
Vous voulez dire que… Cette Vie de Copernic…
J’ai écrit ce qui devait édifier la postérité.
Mais pourquoi ?
Parce que je pensais que c’était ce qu’il fallait faire. Et que c’était ce qu’il méritait, le grand homme. Et puis d’abord, j’ai répété ce qu’il m’a dit. Ce n’est qu’après… quand j’ai interrogé d’autres personnes… Ah là là, quelle débandade !
Valentin s’était relevé et prit une chaise qu’il rapprocha du feu. Rhéticus, pendant ce temps, couvrait les dernières flammes de petit bois. On allait crever l’abcès, qu’on le veuille ou non.

Vous devez bien vous rendre compte, Valentin, que lorsque je me suis rendu chez Copernic, j’avais vingt-cinq ans, comme vous aujourd’hui, et lui en avait un peu plus que moi maintenant, disons près de soixante-dix. J’avais une grand soif et un énorme respect pour ses idées, même si je n’en avais eu connaissance que par ouï-dire. Curieusement, il n’avait jamais rien publié. Seul un petit manuscrit circulait, dont j’ignorais jusqu’à l’existence. Cet homme était un mystère complet. Et j’avais traversé la moitié de l’Europe pour le rencontrer.
Valentin retenait son souffle.
Représentez-vous bien la hauteur de mes attentes, de mes espoirs… Je m’imaginais aller à la rencontre de mon destin.
Ce fut bien le cas, il me semble… hasarda Valentin.
Il vit passez une lueur meurtrière dans le regard du vieux, et se reprit comme il put :
Je veux dire… vous êtes l’homme qui a révélé les idées de Copernic.
Un voile de tristesse éteignit la rage de Rhéticus.
Ce n’est pas ce que l’histoire dira, vous pouvez en être sûr.
Et quand bien même, tempéra Valentin, cela devait être fait. Où est le problème ?
Cette question ingénue sembla soulever Rhéticus de terre. Il se dressa de toute sa stature devant l’âtre. C’est donc dans une pénombre épaisse que Valentin entendit ce grand spectre noir annoncer d’une voix de stentor :
Le problème, c’est que Copernic était un minable !

Le silence fut long.
Rhéticus rechargea le feu, choisissant les bûchettes avec applications, tandis que Valentin méditait ses paroles. Rhéticus se rassit. Valentin toussota. Fallait-il développer une telle assertion ? Il le fallait sans doute. Comme le vieux ne semblait pas prêt à le faire spontanément, Valentin allait l’aider. Il murmura tout doucement:
Vraiment ?
Et Rhéticus, anéanti :
Vous n’avez pas idée !
Il répéta encore quelque fois, en secouant la tête comme pour marquer son incrédulité :
Pas idée. Pas idée. Pas idée.
Ça avait l’air grave.

Valentin toussota encore une fois puis aborda les choses avec méthode :
Ce n’est pas l’image qui ressort de ce que vous avez écrit…
Rhéticus fit un grand geste du bras :
Bien sûr que non. Je l’ai flatté, comme tout disciple flatte son maître.
Après un silence, il ajouta :
Ça aussi, c’est minable.
Valentin enchaîna :
Et quand avez-vous rédigé cette biographie ?
Juste après la Narratio prima. Il s’était enfin décidé à publier son grand ouvrage. Je sentais venir le moment où il allait être célèbre. Je me suis dépêché d’écrire sa vie.
Valentin laissa flotter l’idée : « ça aussi, c’est minable ». Puis il ajouta :
Et d’après quelles sources ?
Lui. Uniquement lui. Et son plus grand ami. Le chanoine Tiedemann Giese. Avec ça, je ne risquais pas d’être déçu ! Ah, on peut dire qu’il me l’ont fait miroiter, sa petite vie de tâcheron.
Vous le saviez, que ce récit serait partial.
Bien sûr, je le savais. Et en même temps, je voulais l’oublier. Je croyais encore en la stature incomparable du maître. J’avais envie de prendre son récit pour argent comptant.

Valentin marqua un temps d’arrêt. Comment un homme capable de renverser l’univers aurait-il pu être aussi peu intéressant. Il s’enquit :
Mais comment l’avez-vous su ?
Valentin, vous êtes aussi bien placé que moi pour savoir que le monde universitaire est un tout petit monde. Après mon séjour là-bas, j’ai eu l’occasion de rencontrer des gens. Certains avaient connu Copernic. Du moins, avant qu’il aille s’enterrer sur la Baltique. Des gens qui l’avaient rencontré en Italie, notamment.
Et cela a renversé votre opinion ?
Cela m’a confirmé dans l’idée que je m’étais faite, après deux ans chez lui…
Quelle opinion ?
Que l’homme avait une envergure de fourmi.
Vous le saviez déjà, donc ?
Je m’en doutais. Mais je pouvais mettre tout cela sur le compte de la vieillesse, du dépit, que sais-je… Et puis… je n’avais pas encore été trahi.
Trahi ?
Assassiné dans le dos, si vous voulez.
Mais par qui ?
Par la petite fourmi !
Rhéticus se leva pour couvrir le feu avec une bûche cette fois. Il alla chercher dans une armoire une pipe que Valentin ne lui avait jamais vu utiliser. Il la prépara méthodiquement, sans rien dire. Inutile de se précipiter.

Donc, j’arrive chez lui, du haut de mes vingt-cinq ans, très enthousiaste, prêt à me mettre à son service, bref, emballé. Le bonhomme me reçoit bien gentiment. Je le devine flatté, mais aussi, déjà, effrayé. Il s’est fait une vie de routines, il ne veut secouer le cocotier à personne, il prépare déjà ses affaires pour le grand départ.
Il ne comptait vraiment pas publier ?
Vraiment pas. C’était de l’histoire ancienne. A peine s’il s’en souvenait.
Non ?
Si ! Et moi je piaille dans sa cour comme une volaille, je lui tanne le cuir pour qu’il me montre ses manuscrits, je parle de révolution scientifique… autant dire que je l’embête. Il finit par m’asseoir devant une table pour avoir la paix.
Et là ?
Et là c’est l’extase. Dans un fatras de calculs parfois nébuleux et de logique parfois douteuse, je vois apparaître en filigrane le grand dessin du monde tel que personne ne l’a jamais tracé. Je reste scotché jour et nuit jusqu’à avoir les yeux comme des citrouilles. Je crie au génie.
Ah ! Vous voyez !
Mais bien sûr. Je n’ai jamais dit que le système copernicien était nul, j’ai dit que Copernic était nul, c’est différent.
Donc, vous lui proposez de publier.
Je ne lui propose pas, je le supplie, je le conjure, je l’implore. Et là, savez-vous ce qu’il fait ? Il secoue la main comme pour chasser une mouche importune : « Laissez-moi tranquille avec tout ça. »
Qu’est-ce qui le retenait ?
C’est ce que j’aurais voulu savoir. Dans un premier temps, j’ai pensé qu’il craignait pour son statut dans l’église. Mais ce n’était même pas ça, puisque son ami Tiedemann Giese, évêque de Kulm, le poussait lui aussi. Et bien plus que ça, le cardinal archevêque de Capoue en personne lui avait écrit pour lui demander de mettre par écrit ses idées. On peut dire que le climat était favorable, oui, on peut vraiment le dire.
Alors ?
Alors rien. Il avait peur quand même. C’était une poule mouillée. Voilà ce que c’était. Et mesquin avec ça. Enfin, je vous passe les détails. Ce qu’il ne supportait pas, c’était l’idée qu’on puisse débattre à son sujet. Et qui sait, le railler. Il ne voulait pas faire de vagues. C’est d’ailleurs le meilleur résumé qu’on puisse faire du personnage. Sa hantise absolue, c’était de prêter le flanc à la critique, ou pire encore, au ridicule. Vous voyez ? Pour un peu de respectabilité, il aurait sacrifié toutes ses idées. Et c’est précisément ce qu’il a fait. Pendant vingt-cinq ans.
Mais vous l’avez quand même convaincu ?
Non non non. Pas comme ça. Il ne voulait rien entendre. Ce que j’ai réussi à obtenir, à force de le tourmenter, c’est le droit d’écrire mon propre résumé. Comme si j’avais lu cette doctrine quelque part, sans citer l’auteur, et que je racontais ce que j’en avais compris. Ainsi, il restait caché pendant que je montais en première ligne. Courageux, non ?
Tout le monde ne peut pas être Jeanne d’Arc…
Le visage de Rhéticus s’empourpra :
Quand on a un cerveau, on a des devoirs, morbleu. On publie !
Le caractère, vous savez, ça ne se commande pas.
C’est ça, et on choisit sans scrupules une petite vie pèpère plutôt que de faire faire un bond à l’humanité !
Pas vraiment, puisque vous êtes venu le tirer de l’ombre.
Je suis venu, oui, mais il était moins une ! Et j’aurais aussi bien pu ne pas venir. C’est quoi ce raisonnement ? Vous défendez l’homme qui a refusé de jouer son rôle ?
J’essaie de comprendre…
C’était un couillon, voilà ce qu’il faut comprendre. Il avait produit une merveille et ça le fatiguait d’en faire profiter le monde, alors il dormait dessus et puis basta.
Bon, mais quand vous avez publié la Narratio prima, qu’est-ce qu’il a dit ?
Ah !, quand je suis monté au créneau à sa place, alors là il a commencé à s’intéresser aux réactions. Il a humé le vent. Je lui servais d’éclaireur. C’était pratique, comme système.
Bref, grâce à vous il a compris qu’il n’y avait rien à craindre.
Tout juste. Comme les empereurs qui avaient besoin d’un goûteur.
C’est un immense service que vous lui avez rendu !
Je ne vous le fais pas dire !
Parce que c’est à partir de là qu’il a changé d’avis…
Pas tout de suite. Il a encore attendu six mois. J’étais retourné à Wittenberg pour reprendre mes enseignements. Aussitôt le semestre terminé, je suis revenu à Frombork, avec la ferme intention de rédiger une Narratio secunda, visant un public moins spécialisé. J’ai retrouvé un Copernic toujours timoré, mais quand même fortement tenté de sortir de sa cachette. Il avait vu que non seulement on ne m’attaquait pas, mais que je recevais des éloges, et que la première édition s’était épuisée en quelques mois, remplacée par une nouvelle édition sortie à Bâle, et il s’est mis à basculer de la peur dans la frustration. Finalement, c’était à lui que devaient revenir ces couronnes. Bien sûr, je n’avais jamais laissé entendre que la doctrine venait de moi. Je faisais systématiquement référence au « grand maître » qui m’avait tout enseigné. Mais il commençait à languir d’être reconnu dans ce « grand maître ».
A la bonne heure ! Vous l’avez décoincé.
C’est ça. Et il est marqué pigeon sur mon front.
Ne vous frappez pas comme ça. Ce qui compte, c’est bien la victoire de la théorie, non ?
Peut-être. Mais il n’aurait pas dû me baiser comme il l’a fait !
Valentin eut un court moment de stupeur. Connaissant les tendances de Rhéticus en matière de mœurs, il put croire tout à coup qu’il s’agissait d’une triste histoire de draps de lit entre lui et Copernic. Mais Réthicus ne remarqua pas son hésitation. Il était tout à son récit.
Savez-vous que j’ai passé encore plus d’un an à travailler sur son manuscrit, pour le rendre publiable ? C’était un vrai torchon. Bourré de lourdeurs de style, de confusions et d’erreurs de calcul. J’avais déjà passé trois mois dans une rage de travail ininterrompue, pour la Narratio prima. Ici, je remettais le couvert sur son texte à lui. Je peux vous dire que j’ai sué des bassines. Parallèlement, je rédigeais ma Narratio secunda. Et le soir, il me racontait sa vie, que je retranscrivais aussitôt, à la lueur des chandelles.
Vous avez été extraordinaire !
Merci ! Je suis heureux de l’entendre.
Il ne vous l’a jamais dit ?
Si ce n’était que ça ! Vous allez apprendre comment les choses se sont vraiment passées. Mais je vous préviens, ce n’est pas propre ! En août 1541, j’ai terminé la copie corrigée de son foutu manuscrit. Quatre cent vingt-quatre pages. Je l’ai fourré dans mon sac et je suis parti dare-dare pour Wittenberg où on me réclamait à grands cris – je venais de manquer encore toute une année. A la fin du semestre, je suis parti directement pour Nuremberg, où je voulais faire publier le livre chez Petreius, le grand imprimeur renommé pour ses traités d’astronomie. J’avais toutes les recommandations qu’il fallait. Petreius mit l’affaire en route. Tout allait bien. Oh, si seulement j’avais pu rester sur place et vérifier tout jusqu’à la fin…
Que s’est-il passé ?
J’ai dû partir. Je n’avais pas le choix. Dieu sait que j’aurais préféré rester. Mais c’était impossible. La chaire de mathématiques de l’Université de Leipzig venait de m’être attribuée. Je ne pouvais pas laisser passer une chance pareille. Mais comment faire pour continuer à superviser la publication ?
Oui, comment avez-vous fait ?
Je me suis adressé à un ami. Du moins, ce que je croyais être un ami. Andréas Osiander était un théologien en vue à Nuremberg. Il correspondait régulièrement avec Copernic, c’était même l’un de ces personnages illustre et favorable à ses idées qui l’avaient encouragé à publier son traité. Je pensais donc pouvoir compter sur lui en toute confiance. Il a accepté de me remplacer et je suis parti à Leipzig.
Et qu’a-t-il fait de si grave ?
Il a dénaturé tout le texte.
Quoi ? Il l’a… réécrit ?
Pas du tout. Il n’a pas touché une phrase. Mais il a ajouté une préface. Et cette préface modifie tout le texte. Elle affirme purement et simplement que tout ce qui suit est faux.
Faux ?
Oui, simple jeu d’esprit, pour faciliter les calculs. Mais pas plus réel qu’un cheval bleu.
Et de quel droit a-t-il ajouté cela ?
Oh, par pure amitié, figurez-vous. Pour apaiser les vieux croûtons qui auraient pu s’alarmer et vilipender le pauvre Copernic. Mais le pire, ce n’est même pas qu’il l’ait écrite, cette préface…
Le pire, c’est… ?
Qu’il ne l’ait pas signée !
Pas signée ? Il n’a tout de même pas mis votre nom ?
Non, c’est pire, il n’a pas mis de nom du tout. En conséquence de quoi on ne peut penser qu’une chose, c’est que ce texte est de la main de Copernic lui-même.
Non ?
Mais si, bien sûr, il voulait que Copernic se désavoue lui-même ! Dans cette obsession insupportable d’apaiser les critiques. Du coup, voilà un savant qui publie un ouvrage révolutionnaire en disant, pour commencer : « Surtout ne croyez pas que tout ceci corresponde à la réalité. Je n’ai fais qu’inventer un système de calcul pour suivre les corps célestes. Pour la réalité, adressez-vous à Dieu et à la philosophie qui font autorité. » Et voilà. Aussi simple que ça. Comme sabotage, on ne fait pas mieux.
Mais que pensait le vieux Copernic de tout ça ?
Ici, je ne peux que spéculer, car je ne l’ai plus revu. Certains ont dit qu’il avait été horrifié en recevant le premier exemplaire de son livre. Mais moi, je parie le contraire. D’abord, il ne me semble pas du tout plausible qu’il n’ait pas eu connaissance de la préface à l’avance. Osiander était son ami, ils ont sûrement eu des échanges de courrier à ce sujet. La vérité, c’est qu’ils ont comploté derrière mon dos pour affaiblir drastiquement la portée de l’ouvrage. Copernic s’est rallié aux conseils de prudence de son ami, et il a accepté d’être tenu pour l’auteur de ce désaveu. A la limite, il a peut-être fait accéléré mon transfert à Leipzig pour m’écarter du jeu.
C’est là toute la reconnaissance qu’il aurait eue pour vous ?
Ne parlez pas de reconnaissance. Le pire reste à venir.
Encore ?
En dehors de la préface écrite par Osiander, il y a un autre texte qui s’est ajouté au dernier moment, c’est une introduction écrite par Copernic, sous forme de dédicace « au très saint père le pape Paul III ». Copernic y prend dix pages pour faire des courbettes au Pape, lui expliquer pourquoi, quand, comment il a été amené à élaborer son système (qui vient dans la préface d’être déclaré faux), et comment, malgré ses réticences, il a été amené à le publier, sur l’insistance de ses amis : Nicolas Schonberg, Tiedeman Giese, et « plusieurs autres personnes éminentes et fort savantes ». Et les remerciements s’arrêtent là.
Il ne vous cite même pas ?
Pas un mot.
Après deux ans de travail ?
Au bas mot.
Le chien.
En effet.

Valentin marqua le coup. Comme gratitude, c’était maigrichon. Il pouvait fort bien imaginer le dépit du bouillant Rhéticus qui, après avoir quasiment mené la guerre tout seul, se voit oublié purement et simplement au moment de la victoire. Il y avait évidemment de quoi devenir vert. En gage de communion, il hocha plusieurs fois la tête en murmurant :
Je comprends… je comprends…
D’un autre côté, il se disait qu’il fallait peut-être laisser ceci aux très grands hommes : ils sont tellement occupés par leur génie qu’ils n’ont plus un sens très clair des réalités. A peine eut-il avancé cette idée, Rhéticus bondit, complètement hors de lui :
Mais je me tue à vous dire que Copernic était un minable !
Minable, minable, il faut voir à quel point de vue… Il vous a ignoré de manière honteuse, soit, mais son De Revolutionibus, il l’a tout de même pondu !
C’est à se le demander ! hurla Rhéticus.
Valentin prit peur. Son maître était possédé par le ressentiment. Il ne voyait plus que l’offense qui lui avait été faite et jetait le génie avec l’eau des petites vilenies. Pour tenter de l’apaiser, il hasarda quelques hypothèses.
C’est peut-être qu’il n’osait pas parler de vous, qui étiez tout de même une personnalité protestante, dans une adresse qu’il écrivait au Pape ? Ou bien c’est peut-être parce qu’il réservait ses remerciements pour une lettre personnelle qu’il n’a pas eu le temps d’écrire ?
Mais non, mais non. C’est parce que j’étais un tâcheron, parce qu’il n’avait plus besoin de moi, parce que c’était un homme sans une once de cœur ou de chaleur humaine. Un rat.
Chez Valentin, le soupçon grandissait qu’il y avait vraiment une histoire intime cachée sous l’histoire savante. Rhéticus était venu vers Copernic pour apprendre ses théories, mais qu’avait-il espéré de plus ? Homme jeune et fringant, imbibé d’histoires classiques, il attendait peut-être du vieux maître un patronage « total », à la mode socratique. Et si Copernic lui avait refusé son amour, ou même son affection, n’était-il pas normal qu’il en garde une blessure béante, redoublant ses griefs plus « avouables » ?

Valentin ne voulait pas encore admettre la condamnation d’ensemble. Il insista :
Je comprends votre amertume. Je me morfondrais pareil, c’est évident. Mais je ne comprends pas encore pourquoi vous généralisez les petites faiblesses du personnage à toute sa carrière, voire toute son œuvre.
C’est que la faiblesse était son caractère principal. Mais je ne l’ai appris que plus tard. Au moment de la publication, j’avais encore confiance dans les récits qu’il m’avait fait. J’avais tout consigné soigneusement. J’étais fier d’être l’auteur d’une biographie. Bien sûr, après la douche froide que j’ai reçue dans l’adresse au Pape, il ne m’a plus effleuré un instant de la publier. J’ai tout rangé dans un tiroir et j’ai tiré une croix là-dessus. Mais au fil des rencontres, les informations sont venues sans que je cherche à les rassembler. On savait que j’avais été l’assistant du vieux Copernic. Tout qui avait une anecdote sur lui venait me la raconter. Et tout l’édifice s’est démonté peu à peu. Rien de ce qu’il m’avait raconté n’était vrai. C’est-à-dire : en gros, les faits l’étaient, mais jamais le caractère ni l’intention. Il s’était peint en homme d’action pour camoufler le couard qu’il était réellement.
Vous voulez dire dans sa vie publique ?
Celle-là et les autres.
Vous êtes sévère !
Si seulement vous l’aviez rencontré, Valentin, vous sauriez de quoi je veux parler. Ce petit homme fade, effacé, maniaque, pusillanime, comment aurait-il pu être l’homme d’église, l’homme d’affaires, le diplomate, le médecin ET le grand savant qu’il décrivait. C’était absurde.
Mais qu’était-il alors ?
Un mouton. Un mouton embarqué dans un destin trop grand pour lui. Et qu’il n’avait jamais désiré d’ailleurs. Toute sa vie s’est déroulée en courbettes. Il vivait sous la coupe de son oncle, devant qui il est toujours resté docile et mou comme du beurre. Tout ce qu’il m’a raconté de sa jeunesse, de ses études brillantes, était parfaitement faux. J’en ai les preuves formelles C’était l’étudiant le plus moyen qu’on puisse imaginer. Il n’a laissé aucune trace dans l’esprit de personne. Certains se souviennent qu’il était là, mais personne ne l’a jamais entendu discourir, disputer, argumenter, participer à quelque polémique que ce soit, et encore moins donner des cours ou des conférences. Il était incolore, inodore, invisible. Personne n'aurait jamais retenu son nom si je n'étais pas allé le chercher dans son repaire.
Et maintenant vous brûlez sa biographie!
La version officielle est partie en fumée. La version officieuse s'éteindra avec moi. L'oeuvre restera peut-être. Croyez-moi, il vaut mieux que la vie de Copernic reste un mystère pour l'humanité.

Valentin poussa un soupir à fendre les pierres et retourna se coucher en gémissant.