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L'hypothèse de l'esprit frappeur
Nouvelle publiée dans Autour d'Ishango, Editions Luc Pire


J'habite un appartement dont trois portes donnent sur le palier, c'est un détail qui compte. Le jour où je décidai de repeindre le plancher du hall d'entrée, j'ouvris les deux portes habituellement fermées à clé, afin de pouvoir passer d'un côté de l'appartement à l'autre sans fouler la peinture fraîche. Pour la nuit, je négligeai de les refermer. A cinq heures du matin, je fus réveillé par un bruit sec et le sentiment d'une présence. Je trouvai le chat de la voisine sur l'appui de fenêtre intérieur de ma chambre, tapi derrière le rideau. Je le renvoyai vers le balcon de la cuisine par lequel il était entré et fermai la porte. Au matin, lorsque je traversai le palier et entrai dans mon bureau, je constatai que le chat n'avait pas été mon seul visiteur.
Sans être dérangée le moins du monde, la pièce avait changé de physionomie. Les sacs et les boîtes en désordre avaient disparu, ainsi que quelques meubles de petite taille. Des plantes avaient fait leur apparition, ainsi que des plateaux de fruits.
Je me souvins alors de deux événements incompréhensibles qui s'étaient produits dans les semaines précédentes.

Un samedi soir, j'avais retrouvé les cadres ornant mes murs penchés à 20° vers la droite. Comme si j'entrais dans un navire après la tempête. Mais toutes les fenêtres étaient fermées; impossible qu'un ouragan ait tout culbuté. D'autant que le temps était clair. Alors quoi? Un tremblement de terre? J'avais hésité un moment avant de redresser les cadres, comme s'il me fallait conserver des pièces à conviction. Mais pour les montrer à qui? A la police?
Ahuri, mais en panne du plus petit début d'explication, j'ai finalement adopté la solution de moindre dérangement: continuer à vivre exactement comme si de rien n'était.
Un soir de la semaine suivante, mon regard fut attiré par une tache brillante au pied de la bibliothèque. Il y avait une petite flaque sur le plancher. Ce n'était pas de l'eau, on aurait dit plutôt de l'huile, une huile inodore et incolore, qui restait là sans pénétrer le bois. Depuis combien de temps? Arrivée comment? Je me suis ratissé les neurones pour exhumer tous mes gestes de la journée et de la veille, mais aucun n'impliquait la moindre goutte d'huile, c'était formel.
Ce deuxième événement me plongea dans un cuisant malaise. Devenais-je fou, ou le monde se promenait-il soudain autrement?

J'en ai parlé le lendemain à ma meilleure amie, Tatiana, qui loin de me traiter de maboul s'est passionnée pour l'affaire. Elle a voulu dresser une liste d'hypothèses. Je n'en trouvais aucune, elle en aligna dix ou quinze, plus farfelues les unes que les autres. Il était question d'univers parallèles, de fractures dans l'espace-temps, de co-locataires clandestins, d'animaux dressés, d'esprits de mes ancêtres, de voisins télékinésistes, de somnambulisme, d'hypnose spontanée et quoi encore. Je ne voyais pas poindre la solution dans ce robinet ouvert. Une seule idée semblait praticable: quelqu'un était entré chez moi. Sauf que personne n'avait la clé, et qu'il n'y avait pas trace d'effraction. Et puis pourquoi s'amuser à laisser des traces aussi tordues? Le mystère était si dense que j'en avais la nausée. Tatiana, elle, redoublait d'appétit.

Tatiana est une artiste. Elle peut débiter de ces inepties, parfois... Avec mon esprit matheux, on file souvent dans l'impasse. Mais je la trouve inexplicablement charmante. Comme un poème ambulant. Pas que je sois sensible à la poésie. Mais si j'aimais un poème, ce serait Tatiana. J'ai cessé d'espérer, cela dit. Le jour où, un peu givré, j'ai tenté de l'embrasser, elle m'a repoussé en riant. « Ne sois pas si banal! ». Banal! Je parie mon diplôme que si j'étais Brad Pitt la banalité lui deviendrait nectar. Et qu'elle rappliquerait à genoux pour un dîner aux chandelles. Mais avec ma vitrine de scientifique bigleux, fatalement, je dois fournir des efforts d'imagination. La vie est mal faite. Je suis un crack précisément dans ce qui ne va pas m'aider à surmonter mes lunettes. Tandis que si j'étais styliste de mode, je pourrais muer mes lunettes en acessoire publicitaire. Soupir.

Tatiana prétend pourtant qu'elle goûte le scientifique en moi. Je la « nourris » dans son travail. Elle vient parfois fureter dans mon bureau, à l'ULB; elle se frotte aux piles de bouquins, à mes cahiers de notes, elle fait des monceaux de photocopies, elle pousse sur la touche « agrandissement », puis je retrouve certains de mes petits dessins ou formules dans ses oeuvres. Ce sont parfois des tableaux, parfois des sculptures, souvent des amalgames indéfinis.
Je ne comprends rien à ce qu'elle fait. Ni à son oeuvre, ni à son acte. Comment peut-on passer son temps à fabriquer des objets qui n'ont ni queue ni tête? Le jour où j'ai eu le malheur de formuler ma perplexité dans ces termes, elle a produit un grand barbouillage dont sortaient en relief une queue de chat et une tête de lapin et me l'a offert. En peluche, les bestioles. La chose trône dans le salon, mais je n'y vois pas plus clair.

Dans ma thèse de math, au moins, je sais de quoi il retourne. Mais je ne prospère pas. Je cale sur ce fichu bâton qui ne veut pas cracher ses tripes. C'est le dernier chapitre à rédiger dans mon étude sur l'origine des mathématiques, mais l'objet reste opaque à tout déclic.
Il y a un mois, j'ai décidé d'en parler à Tatiana, dans l'espoir qu'une discussion me donnerait un coup d'accélérateur. Elle a été fascinée par le sujet. Elle a regardé le plan des incisions sous toutes les coutures. Puis je lui ai montré les pistes possibles pour trouver une relation entre les nombres formés par les groupes d'encoches, et je l'ai vue commencer à bailler:
Pourquoi t'en tiens-tu aux nombres?
Mais... parce que c'est bien ça qu'il faut expliquer!
Tu n'en sais rien. Il n'ont peut-être pas de lien entre eux...
S'ils sont côte à côte, c'est bien pour une raison.
Une raison par forcément mathématique. Arrête de réfléchir en matheux. A l'époque les maths n'existaient pas. Pourquoi n'essaies-tu pas de te mettre dans la peau de celui qui a incisé ce bout d'os? De voir les choses par ses yeux.
Tatiana, je fais de la science, pas du spiritisme!
Tu as tort. La science peut démarrer par l'imagination. Ferme les yeux et pense à ce qui a pu lui passer par la tête. Peut-être qu'il compte ici les colliers de sa femme et là les enfants de son frère. Peut-être qu'il teste le tranchant de plusieurs couteaux qu'il vient de fabriquer. Peut-être qu'il fait des gestes automatiques en discutant avec un pote. Peut-être qu'il raconte une histoire à ses enfants et marque chaque fois qu'il y a un mort. Peut-être qu'il est gamin et joue avec un autre à qui creusera le plus d'encoches. Ou bien c'est un chasseur qui note la quantité de gibier tuée pendant chaque lune. Un prisonnier attaché à un piquet au fond d'une grotte qui compte les jours. Le chef du village qui recense les hommes, les femmes et les enfants. Un gars qui s'ennuyait et qui a fait une petite sculpture portative. Un musicien qui note des mesures. Un prêtre qui suit ce plan pour scarifier le dos des adolescent.
Mais enfin, rien de tout cela n'est vérifiable! Ça ne sert à rien de jeter des hypothèses en vrac. C'était peut-être un type qui est venu faire une blague à son pote, en remplaçant pendant la nuit son rasoir à manche lisse par un rasoir à manche sculpté!
Oui! Qui sait? Tu vois que toi aussi tu peux t'y mettre.
Tout ça ne m'intéresse pas puisque je ne peux pas le tester. La seule chose qui m'intéresse, c'est que les nombres soient liés par une relation, parce que cela, je peux le trouver.
Tu me fais penser à l'ivrogne qui cherche ses clés sous le réverbère parce que c'est le seul endroit éclairé. Vous les matheux, vous n'avez qu'une seule lumière, celle des équations. Moi je pense qu'on trouve aussi des choses à tâtons dans le noir. Comment peux-tu imaginer que le type qui a fait ça il y a vingt-deux mille ans avait une relation mathématique en tête, qui dépasse tous les mathématiciens d'aujourd'hui? Tu crois vraiment qu'un Einstein est né à l'âge des cavernes pour graver une formule indéchiffrable sur un os? Absurde. Mais vous, à force de vous tirebouchonner le chou-fleur, vous allez finir par pondre une équation à vingt termes qui réunit tous ces nombres. Eh bien, laisse-moi te dire: vous n'aurez rien trouvé du tout. Vous aurez inventé ce que vous vouliez trouver.

C'en était trop. J'ai abrégé la discussion pour ne pas risquer de devenir méchant. Je ne voudrais tout de même pas insulter Tatiana. Ensuite, nos relations se sont espacées. Pour être honnête, nous ne nous ne sommes plus vus car elle m'avait vraiment crispé. Puis, je me suis décidé à l'appeler pour lui parler des cadres obliques et de la tache d'huile. Elle est venue sans se faire prier et son flair d'artiste ne m'a pas vraiment tiré du puits, mais au moins sa curiosité contrastait avec mon trouble. Je ne pouvais pas emballer ces deux faits dans ma vision du monde, mais elle s'en accommodait très bien. Il n'empêche, au terme de notre échange, puisque rien de plausible ne se présentait à l'esprit, du moins au mien, j'étais bien résolu à les gommer de mon existence, aussi bizarre qu'il pût sembler de poursuivre ma route en faisant abstraction d'événements inouïs. J'avais l'impression de nier un éléphant rose qui me tenait dans sa trompe, mais comment faire autrement? Croire au surnaturel, jamais!

Puis, ce troisième événement bizarre, un bruit claquant dans mon appartement pendant la nuit. Cette fois, j'étais trop heureux d'avoir débusqué le chat derrière son rideau. Je me suis rendormi l'esprit garanti. Et puis non, ce n'était pas le chat, ce ne pouvait pas être le chat qui avait déménagé la moitié de la pièce et apporté des plantes et des fruits.
Tatiana vit que j'étais sérieusement déréglé cette fois. Vrai, mon univers s'en allait en rondelles. Les choses s'aggravèrent encore lorsque je découvris que ma copie des dessins du bâton d'Ishango avait disparu. Celle-là ne se trouvait pas dans mon bureau mais dans le living, dans un tiroir que j'avais sous la main, car je tenais à pouvoir regarder ces traits mystérieux à tout moment de la journée, des fois que la solution m'apparaîtrait brutalement en sortant le schéma pour la énième fois du tiroir. Le voleur était donc quelqu'un qui connaissait mon appartement? Quelqu'un qui me connaissait? Quelqu'un qui s'intéressait au bâton? Mais quel intérêt à venir m'en dépouiller, moi, alors qu'il se trouvait à la disposition de tout le monde au Musée des sciences naturelles?

Je commençais à dérailler du bulbe. Au bureau, plus moyen de me concentrer sur l'os ni sur rien. Mon appartement était le siège d'un mystère bien plus urgent. Je n'arrivais même plus à négocier avec la machine à café.
Trois jours plus tard, ce fut le bouquet. J'ai cru que mon coeur allait s'arrêter. Le matin, au saut du lit, je suis entré dans le living et j'ai aperçu une tête humaine posée sur la table du salon. Oui, une tête humaine! Jamais je ne me suis réveillé aussi complètement en une seule seconde. En m'approchant, les jambes en beurre, j'ai heureusement compris qu'il sagissait d'un moulage. Et en contournant la table, j'ai tout de suite reconnu Tatiana. Un moulage de la tête de Tatiana, avec tous les détails, les cheveux d'une perruque, les traits du visage peints avec le plus grand soin. Et qui me souriait d'un air canaille. C'était donc ELLE???
Au téléphone, elle joua la plus totale désinvolture:
Comment, tu n'avais pas encore compris?
Compris quoi?
Que c'est moi qui te mène en bateau depuis un mois?
Quoi? Tous ces trucs bizarres qui m'arrivent, c'est toi?
Oui mon lapin.
Mais comment? Tu n'as pas les clés de chez moi!
Erreur, Sherlock Holmes de bazar. Tu me les a données pour que je vienne fermer la porte le jour où les ouvriers ont installé le nouveau chassis dans ton living. Avant de te les rendre j'en ai fait un double.
Mais pourquoi?
Pour te faire barboter un peu.
Mais pourquoi?
Tu es toujours si sûr de tes raisonnements. J'avais envie de voir si tu pouvais résoudre un mystère tout simple. Eh bien non. Même quand tu as la solution sous les yeux. Tu fais un piètre scientifique, si je peux me permettre.
Et pourquoi as-tu emporté les caisses qui traînaient dans mon bureau?
Elles étaient là depuis ton déménagement, il y a cinq ans. Je me suis dit que tu n'en avais pas un besoin vital et qu'il valait mieux déblayer. Maintenant la pièce est belle et tu vas mieux travailler.
C'est toi aussi qui a emporté mon plan du bâton d'Ishango?
Ah, tu as remarqué? C'est à ce moment-là que le tiroir est tombé et que tu t'es réveillé. J'ai bien cru que ma petite blague était terminée. Mais tu es allé seulement dans la cuisine.
Je croyais que c'était le chat qui avait fait ce bruit en sautant sur l'appui de fenêtre.
Brave chat. Il m'a sauvée de la honte. Je n'aurais pas vraiment été fière si tu m'avais trouvée tapie sous la table.
Mais, cette nuit-là, les portes latérales étaient ouvertes; tu aurais pu entrer sans les clés.
Je n'en savais rien. Note que ça tombait bien, puisqu'ainsi tu pouvais soupçonner n'importe qui. Même dans un plan d'enfer, il peut s'ajouter des coïncidences heureuses.
Et pourquoi as-tu pris le dessin? Tu pouvais m'en demander une copie.
Je sais. Mais je voulais te priver brutalement de ton obsession. Que tu arrêtes de chercher le lien entre des choses qui sont liées seulement dans ta tête. Oh, et puis on ne va pas en faire un fromage! C'est toi qui m'a soufflé l'idée après tout.
Moi?
Oui. Quand j'ai dressé une liste des motifs possibles pour celui qui a sculpté le bâton, tu as ajouté que c'était peut-être un type qui voulait faire une blague à son pote pendant la nuit. Tu as précisé que ce genre d'hypothèse ne t'intéressait pas. Mais moi je t'ai pris au mot. Et maintenant, je parie que ça t'intéresse!

La garce! J'étais hors de moi. Puis, en réfléchissant, j'ai compris qu'elle avait mis le doigt sur un os, c'est le cas de le dire. Qui étais-je pour aller démêler le mystère du bâton d'Ishango, si je ne voyais pas un subterfuge gros comme une montagne dans mon propre appartement?

Tatiana n'a pas hésité à pousser le bouchon encore plus loin. Elle a sous-entendu que peut-être je ferais bien de tirer les leçons de toute cette aventure. Et pourquoi? « Je ne sais pas moi, imagine un peu que le chef de la mission archéologique, en 1950, avait une assistante farceuse dans son équipe, une fille dans mon genre. Avant qu'il ait examiné le bâton, elle aurait fait les incisions elle-même, pendant la nuit, et le lendemain, le professeur aurait crié à la trouvaille sensationnelle. La coquine n'avait pas l'intention de poursuivre la blague, mais avant qu'elle ait eut le temps de se dénoncer, le professeur avait déjà annoncé la nouvelle à ses collègues de l'université. Alors, pour lui éviter le ridicule, elle a renoncé à parler. »
Comme je disais, Tatiana peut débiter de ces inepties, parfois. Mais il faut avouer qu'elle gagne la palme au jeu des hypothèses.

Mes caisses ne me manquent pas, je ne sais même plus ce qu'il y avait dedans. Quant au bâton, je le vois tout autrement. Comme je n'en regarde plus le plan de façon obsessionnelle, je pense à l'objet plutôt qu'aux nombres. Il porte des groupes d'encoches, c'est vrai, et alors? Ces encoches évoquent quelqu'un qui compte, et c'est déjà fascinant d'imaginer que quelqu'un comptait voici vingt-deux mille ans.
Pour la première fois, je me demande ce qu'il pouvait bien compter. Du gibier? Des prisonniers? Des jours depuis la dernière pluie? Des stocks d'armes ou de nourriture? Etait-il seulement utilitaire, ce bâton?
Tatiana soutient qu'il pourrait signer l'origine de l'art tout autant que celle de la science. Et nous sommes tombés d'accord pour trouver magnifique qu'un même objet puisse porter une si énorme responsabilité.