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• 6 semaines avant les élections

JOUIR? A D'AUTRES


Dans le débat qui fleurit tardivement sur la pratique et les avantages de la volupté féminine, il apparaît que celle-ci en agacerait certains et même certaines. Basta des injonctions à jouir, elles en ont soupé de la gymnastique en chambre et veulent avoir le droit d'être nulles au lit. Elles ont parfaitement raison. Si la sexualité devient une course au trophée, avec obstacles et raclées, il vaut mieux en sortir au plus vite.

Mais supposons que la sexualité, avant d'être tordue en discipline olympique, se présente sous les aspects d'une forêt vierge ou d'une île mystérieuse... Comment aborder la chose? Rappelons les deux approches classiques en nos contrées: on peut couper les arbres au bulldozer et tracer des routes, ce sont les messages contraignants, les clichés, les jugements et les travaux de ravalement d'image. Ou bien on peut rester assis à pique-niquer sur la plage, découragé de s'agiter, ce sont les asexuels, déclarés ou non déclarés, ceux-ci beaucoup plus nombreux qu'on ne l'imagine (le coït mensuel réglementaire ne compte pas). Mais l'on pourrait aussi, fantaisie aidant, faire preuve d'une curiosité toute simple et juvénile. Quels animaux dans cette forêt? Quelles montagnes? Quelles mers intérieures? Voilà un fameux pan de terrain non balisé à se mettre sous les espadrilles. Et toute cette belle énergie serait consacrée à réussir quoi? Mais rien! Absolument rien! Pour une fois, il n'y aurait pas d'objectif, pas de plan de carrière, pas d'évaluation, pas de chapitre dans le CV. Pour une fois, on pourrait batifoler sans autre ambition que s'amuser, se parcourir, éprouver son corps, sa liberté. Et puis surtout: jouer avec quelqu'un d'autre. Main dans la main, langue dans l'oreille, gland dans la forêt ou sex-toy dans l'anus, s'immerger dans l'affolante expérience de la mise à nu devant, par et pour l'autre, cet autre faramineusement inconnu qui se tient devant nous (le fait de vivre ensemble depuis dix ans ou plus ne change rien à l'affaire – il ne fait aucun doute que nous ne le connaissons pas).

Pour se lancer dans une telle aventure, il faudrait au moins être présent pour de bon (et non suivre un cahier des charges), tête et corps disponibles et frémissants. Le corps d'abord, plus facile peut-être? Encore que. Deux mille ans de lamentations nous ont si bien coupés de nous-mêmes et rabougri le vécu intérieur que nous avons aujourd'hui cinq sens à notre disposition dont pas un seul ne concerne notre corps. Voir, sentir, goûter, entendre, toucher, ce sont toujours des objets extérieurs qui impactent nos capteurs. Nous-mêmes, nous ne nous impactons pas, sous sommes censés être d'un bloc solide et silencieux – du marbre en somme. Quand ça coince, pourtant, il y en a des sensations! Les organes, les muscles, les tendons, soudain ont une voix pour claironner leur douleur. Mais quand ça jouit? Certains ne le remarquent même pas. La proprioception est un gros mot, réservé aux universités - la perception du corps par lui-même n'étant pas dans les usages. Et l'art de respirer, cela peut-il exister? Dans les ashrams peut-être, mais pas chez nous, car le corps s'en charge tout seul. C'est bien le problème: le corps est sensé tout régler lui-même, et le plaisir, c'est bien connu, ne s'apprend pas. Oh méprise intense! Le plaisir est un raffinement culturel des plus construits. Seule la douleur est innée, ainsi que la procréation (loin de moi l'idée d'assimiler les deux), mais le plaisir jamais de la vie, tout se bâtit expérience par expérience, voyez la gastronomie japonaise ou pygmée si vous ne me croyez pas, ou même la nôtre - personne n'aime les huîtres spontanément. Pour se goûter soi-même, c'est le même topo: apprentissage et inscription (on appelle ça érotiser).

Abordons la présence mentale à présent. Encore plus drôle. Généralement, on couche avec quelqu'un qu'on imagine, tout en se faisant représenter soi-même par son clone. La projection est l'exercice préféré du cerveau humain. Je veux être cette femme-là en train de vivre cette scène-là avec cet homme-là. La réalité? Peccadille, il suffit de fermer les yeux pour l'oublier. Et ainsi font les zombies, trois petits tours et pas de plaisir – on a juste sauvé l'honneur du narcissisme primaire: ouf, je suis un bon coup (croit-il). De script en jeu de rôle et scénario téléphoné, on se décarcasse pour être salope comme une image. Moi aussi je suis Barbarella. Et la présence réelle, ça donnerait quoi? Lâcher les masques et éprouver la réalité. Entrer dans un rapport à l'autre, qui ne serait ni un lien, ni une relation, ni une liaison, ni un contrat, ni une affaire – mais un contact essentiel et puissant comme on en a avec un chat qui vous fixe des yeux. Se faire engloutir, disparaître, rendre les armes. Jouir peut-être.

L'expérience existentielle, au fond, est encore loin de nous atteindre. Nous préférons la repousser aux frontières d'un monde écrit, organisé, scénarisé, pour la perdre de vue définitivement. Chacun s'agite comme une marionnette sous les fils qu'il a lui même noué à ses mains et ses pieds. Et l'intimité étant le seul lieu objectivement hors surveillance, l'auto-contrôle y est redoublé. La liberté donnerait le mal de mer. Nous ne savons rien de la sexualité que nous pourrions avoir si nous cessions de mimer celle que nous devrions avoir.