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Moscou trop fou
Reportage scientifique inédit


I.
Si on m’avait dit qu’un jour j’irais en Russie, j’aurais bien ri.
C’était de loin le dernier de mes projets.
Tout ce qui s’étend à l’est de Malmédy me semble aussi accueillant qu’un cul de basse-fosse.

Mais la vie a parfois de ces façons de vous envoyer valdinguer dans les directions les plus inattendues, on jurerait qu’elle vous prend pour une bille de flipper.
Remonter à la source des nombreuses collisions qui m’expédièrent à Moscou, c’est trop long. Oublions. Disons qu’un jour je me suis retrouvée dans une réunion internationale consacrée au journalisme scientifique. C’était une journée d’études comme toutes les journées d’études. Passablement ennuyeuse. Effroyablement prévisible. On parlait de réseaux, de ressources, d’échanges, d’interactions. Et chacun d’énumérer des associations, des fédérations, des sites web, et d’en proposer de nouveaux. Journaliste free lance, je découvrais avec stupeur tous les groupements dont j’aurais dû faire partie, toutes les plates-formes d’information que j’aurais dû consulter quotidiennement. C’était la voie royale pour casser mon moral. J’espérais vaguement qu’on m’apprenne comment réduire le bombardement des sollicitations extérieures. Et on m’en proposait vingt fois plus. Sans blague, le journalisme scientifique, ça devait être sympa sous Louis XIV ou Napoléon III, mais à notre époque, c’est de la folie. Il y a plus de scientifiques en activité au jour d’aujourd’hui que dans toute l’histoire de l’humanité cumulée. Comment voulez-vous qu’on arrive à suivre ?

J’arrive donc très déprimée à la pause de midi et, ne connaissant personne, je m’installe à une table où se trouvent déjà trois femmes dont les petits badges m’apprennent l’origine : une russe, une bulgare, une danoise. Lisant mon badge, la petite dame russe est secouée comme par une décharge électrique.
Mais vous êtes belge ?
Euh…Oui. C’est grave ?
Quelle chance de vous rencontrer ! Ça fait des semaines que j’essaie de localiser des journalistes scientifiques en Belgique. Impossible de mettre le doigt sur une association.
Oh, je doute qu’il y en ait une. Nous devons être une dizaine à tout casser, dont la moitié parle flamand. S’il devait y avoir une association, il y en aurait deux, de cinq personnes chacune.
Je vois. Mais puisque je vous tiens, tout va bien. Vous allez pouvoir vous inscrire pour venir en Russie.
Pardon ?
Je suis la présidente de l’association des journalistes scientifiques de Russie et j’organise un voyage à Moscou pour une délégation de trente journalistes européens. Vous visiterez l’université de Moscou, la cité des étoiles, le centre de recherches nucléaires… vous verrez, ce sera formidable.

Le problème avec moi, c’est que chaque fois que j’accepte les propositions les plus étranges – par une invincible politesse imbécile qui m’empêche de prononcer le mot « non » - je sais déjà que je m’assure un paquet de tracas. Pas moyen de croire – ne fût-ce que pendant cinq petites minutes - que je viens de réaliser une bonne affaire. Je sais que je viens de me faire avoir. Dans ce cas-ci, la chose est d’autant plus nette que madame Vaniskova ne peut même pas m’offrir le billet d’avion. Seulement l’hébergement à l’université. C’est déjà une gageure pour elle de faire entrer une troupe de journalistes dans le pays et de les balader dans différentes institutions. On a beau jouir des bienfaits de la perestroïka, la bureaucratie est encore un peu là. Elle travaille sur ce projet depuis plusieurs mois et n’est pas encore tout à fait sûre de recevoir les fonds. Mais elle se battra autant qu’il le faut. Et elle me demande avec un regard de biche aux abois de bien vouloir représenter la Belgique.
J’ai donc promis de payer mon billet pour aller voir la science russe, moi qui n’ai ni le temps, ni l’argent, ni le goût pour ce genre d’exotisme.
Durant l’après-midi, alternativement, intensément, je me maudits et je prie pour que l’administration russe envoie le projet au diable.

Le lendemain, l’épisode m’apparaît comme un mauvais rêve. Aller en Russie, allons donc, à d’autres. La bonne blague. Et dire que je l’ai prise au sérieux.
Trois jours plus tard, un message de Viola Vaniskova occupe l’écran de mon ordinateur. Elle m’enjoint de lui envoyer une copie de mon passeport le plus vite possible, car les formalités en Russie prendront plus d’un mois avant qu’elle puisse m’envoyer l’invitation officielle, invitation grâce à laquelle je pourrai me rendre au consulat et obtenir un visa.
C’est quoi ce plan-là ? Il faut remuer ciel et terre pour entrer dans un pays où je ne veux pas aller ? C’est la meilleure !
Mon passeport, en plus, expire en octobre, et je parie que ça ne sera pas bon assez pour entrer en Russie en septembre. De fait, Viola pousse les hauts cris (électroniques). C’est un big problem (elle répète « big problem » à toutes les lignes de son message). Le passeport doit être valable au moins six mois après la date du retour. Tout le voyage est compromis. Car le délai d’un mois est incompressible. Elle m’exhorte à courir chercher un nouveau passeport le jour même.
Je l’avais dit que ce serait des ennuis.

J’ai la chance de vivre dans un pays où la bureaucratie est contenue dans des limites raisonnables (ce n’était pas si clair, mais j’ai un peu voyagé, et maintenant je sais car j’ai comparé). Mais il y a quand même une série de choses que je n’ai jamais comprises. Par exemple : pourquoi faut-il un passeport quand on a déjà une carte d’identité émise par la même administration ? Pourquoi le passeport est-il valable cinq ans au maximum ? Pourquoi le passeport est-il valable quatre ans et demi en pratique, alors qu’il est écrit cinq ans en théorie ? Pourquoi suis-je aujourd’hui interdite de séjour en Russie alors que la semaine prochaine je serai jugée fréquentable ? Tout cela m’échappe profondément.

Ce nouveau passeport me coûte une heure de file (première heure perdue pour la Russie (sans compter les 75 euros)). Je le scanne aussitôt et l’envoie par mail à Viola qui court le porter au ministère des affaires étrangères. Ils ont maintenant un mois pour décider si je peux venir ou pas. Mais qu’est-ce qu’ils font exactement pendant un mois ? Une enquête fouillée sur mon passé ? Mes activités politiques ? Mes déplacements à l’étranger ? Font-ils seulement quelque chose, ou bien le papier reste-t-il dans un tiroir pendant un mois avant qu’ils se décident à y apposer un cachet ? La question n’est certainement pas bienvenue, ni convenable, ni même pertinente. Le ministère fait ce qu’il a à faire et le candidat attend. Nous qui ne sommes pas russes, nous ne pouvons pas comprendre, mais le Russe sait ça depuis toujours : vivre, c’est attendre.

Les journalistes d’Europe de l’ouest n’ont pas encore bien compris la leçon, semble-t-il. Au message collectif de Viola qui annonce un énième programme provisoire, le représentant de la Hollande répond un peu vertement (avec copie à tout le groupe) qu’il a grand besoin d’un programme définitif pour pouvoir vendre ses articles à l’avance. Sur ce, le représentant slovène envoie à tous une tartine de trois pages qui explique que nous, gens de l’ouest, devrions bien nous garder de réagir selon nos critères habituels. Nous sous-estimons complètement la difficulté de mettre sur pied un voyage pareil dans un pays d’ex-Union soviétique. Viola court du matin au soir pour tout arranger. Il faut lui faire confiance et attendre. Nous devrions déjà être aux anges de savoir que nous allons visiter Zvezni et Dubna en plus de l’université de Moscou. Cela seul garantit l’intérêt du voyage.
Le Hollandais répond : « Bon, bon. Est-ce que quelqu’un peut me dire c’est quoi Zvezni et Dubna ? »

Pour ma part, je ne suis pas encore bien sûre de la réalité de ce voyage (j’attends chaque jour le message qui nous annonce l’annulation) et je n’ai rien vendu du tout à qui que ce soit. J’attends d’avoir vu (si un jour je vois quelque chose, ce que je ne souhaite pas). Dix jours avant la date du départ, Viola m’envoie un message qui me plonge dans l’effroi. Il est intitulé « Alléluia ». Elle a reçu mon invitation, quinze jours après les autres, mais encore à temps. Je la reçois deux jours plus tard, par DHL. Comme le coursier me fait signer un papier, je ne peux même pas prétendre que je ne l’ai pas reçue. Il s’agit d’une demi-page écrite en russe. Viola a dit : « Allez à l’ambassade, ils comprendront. Mais ne dites pas que vous allez à Zvezvni, ce n’est pas sur l’invitation car il manque encore une autorisation. Vous avez bien compris : dites Moscou et Dubna et c’est tout. Pas un mot sur Zvezvni ». Oh là là, non seulement c’est la galère pour entrer, mais après on ne peut pas mettre un pied là où c’est pas prévu. Ils ne font rien pour développer ma motivation.

Il va donc vraiment falloir s’en occuper. Réserver un billet. Bruxelles-Moscou : un seul vol par jour, Aeroflot, à minuit trente. Minuit trente ? Ils le font vraiment exprès. Pour un bête vol de trois heures, voilà toute une nuit bousillée. Trois heures seulement? Merde alors, jamais je n’aurais cru que Moscou était si près. Deux fois plus près que New York. Plus près que les Canaries, l’Islande, le Maroc, la Tunisie. Comme la géographie est déformée par la psychologie.
La mort dans l’âme et tous mes papiers en poche, je me mets en route pour le consulat de Russie. On m’a bien prévenue d’y aller avant l’heure d’ouverture car il y a toujours des files. J’arrive vingt minutes à l’avance, il y a déjà vingt-deux personnes et il pleut (je n’ai pas de parapluie, ça va sans dire). A l’heure dite, la porte s’ouvre enfin… pour se refermer aussitôt. Ils ont fait entrer UNE personne ! J’hallucine. Cinq minutes plus tard, UNE personne. Et ainsi de suite. Les choses sont simples, en fait : la salle d’attente, c’est le trottoir. C’est dingue comme ce pays arrive à coller à l’image que j’avais de lui, dès le premier contact, et au-delà même de ce que j’imaginais. Que le premier qui m’accuse de préjugé vienne faire la file à ma place, sous l’averse et sans parapluie. C’est la deuxième heure que je passe à attendre (sans compter les 50 euros) pour entrer en Russie (où je ne veux pas aller).
Je repars enfin avec un ticket libellé en russe, formule magique qui matérialise la promesse d’un visa pour la semaine prochaine. Pourvu qu’il y ait un coup d’état d’ici-là.


II.
Il n’y a pas eu de coup d’état et je suis dans l’avion. On m’avait gentiment prévenue qu’avec Aeroflot on voyage debout. Malgré mon peu d’enthousiasme pour ce voyage, je me sens obligée de démentir ces calomnies gratuites. Les avions sont très bien. Les hôtesses aussi. La nourriture infecte. Bref, rien de spécial.
Je bois toujours du jus de tomates en avion. Je n’en bois jamais ailleurs. C’est un rite. Un marqueur. Il faut de ces petites choses qui en s’associant s’intensifient. Comme les pralines glacées et le cinéma. Les pastèques et l’Italie. Impensable d’en manger ailleurs. Ce serait un sacrilège. A l’origine, j’ai choisi le jus de tomates pour essayer de me couper l’appétit. Sachant l’horreur de ce qui va suivre, il vaut mieux boire le plus nourrissant possible. Souvent, j’arrive à me contenter de l’entrée et du dessert, insipides, et à laisser empaqueté le plat chaud dont le fumet, chez les voisins, me renseigne assez. Tout un art, la survie en vol.

Il y a dans mon passeport un papier soigneusement rempli et agrafé par le consulat qui s’appelle « entry card ». Je m’imagine donc que c’est là le papier nécessaire pour passer la douane. Pas du tout. Il faut en remplir un autre qui s’appelle « immigration card ». C’est après avoir fait la file que j’apprends la nouvelle. D’un Russe tout jeune et mignon mais sec comme une trique qui siège derrière le guichet de la douane. A six heures du matin, il pourrait se fendre d’un sourire. Pour moi, il n’est que quatre heures et je tâche d’être polie. Notez bien, c’est rare les pays qui parviennent à sourire jusqu’aux postes frontières. Je n’en ai jamais vu.
Le gars qui vient me chercher, un journaliste de l’association recruté par Viola, a, lui, toutes les raisons de m’en vouloir. A cause de moi il a dû se lever à cinq heures. Mais il ne laisser rien voir de sa rancune et s’empare galamment de mon sac. Sur le parking, il se dirige vers le véhicule le plus sale et délabré, une Lada d’au moins vingt ans d’âge. Pas une sinécure, le journalisme en Russie. A cinquante à l’heure, la voiture fait mine de vouloir éclater. Serguei débraie et s’accroche au volant pour la calmer. Deuxième essai, ça va mieux.
En route, il me montre l’endroit où Hitler a été stoppé, durant la deuxième guerre mondiale. Il était aux portes de Moscou. Vraiment ? Si près que ça ? Actuellement, on y trouve plutôt Ikea, et toutes les grandes enseignes occidentales. Sur les bas-côtés, les panneaux publicitaires ont fleuri au point qu’il devient impossible de distinguer les indications routières. Elle n’a pas perdu de temps, la Russie !

Nous approchons de l’université, un immense bâtiment stalinien écrasant. Je vais devoir loger là-dedans. Quelque chose me dit que ce ne sera pas le Hilton. Première porte, premier contrôle, examen du passeport, de l’invitation, Serguei parlemente (mais comment aurais-je fais si j’avais dû venir en taxi ?), nous entrons dans l’enceinte de l’université. Deuxième porte, deuxième contrôle, examen du passeport, de l’invitation, Serguei parlemente (mais comment aurais-je fait si j’avais dû venir en taxi ?), nous entrons dans l’aile qui abrite l’hébergement. Sixième étage. L’ascenseur s’ouvre sur une grille qui bloque l’accès à l’étage. Ils ont inventé les ascenseurs dont on vient vous libérer avec une clé! Dans le grand hall très kitsch (skaï, napperons et plantes en plastique), une femme qui dormait sur le divan vient vers nous en maugréant. Serguei parlemente (mais comment aurais-je fait…) Elle finit par se saisir d’une clé et nous fait signe de la suivre. Long couloir. La porte qu’elle ouvre donne sur un petit hall qui lui-même contient deux portes vitrées. La porte de gauche sera ma chambre. Elle se retire, et Serguei aussi, parce qu’il est impossible d’y tenir à trois. La pièce doit faire trois mètres sur deux. Ce sont les chambres d’étudiants de l’université. Evidemment, les études étaient gratuites, jusqu’il y a peu. Mais dans un pays si grand, c’est quand même triste de voir ces cagibis. Le lit n’est pas un vrai lit, mais une ossature de canapé en métal chromé, pourvu d’un matelas de deux centimètres d’épaisseur. Une armoire, une table, une chaise. Il est sept heures trente du matin. Il ne me reste plus qu’à faire le lit et essayer de dormir une heure.

Mais où sont les sanitaires ? Dans la chambre, pas un robinet. Dans le petit hall, il y a deux portes fermées, des placards apparemment. Dans le couloir ? Des portes identiques à perte de vue. Je m’aventure quand même jusqu’au fond du couloir, sait-on jamais. La dernière porte à gauche est un placard à balais. A droite : un WC. Ouf, voilà de quoi parer au plus pressé. Le reste attendra.
On reconnaît généralement les économies où tout est compté à la taille des draps de lits. A l’ouest, le drap fait presque le tour complet du matelas. A l’est, le drap est calibré pour dépasser de cinq centimètres des quatre côtés, si bien qu’il faut le centrer avec une précision de chirurgien pour avoir une chance de le rabattre partout. (Et en Afrique il n’y a pas de draps du tout). Idem pour la couverture. A plat, elle dépasse légèrement la dimension du lit. Sur le corps, elle baille toujours d’un côté ou de l’autre. Le lit lui-même est nettement trop petit. J’ai une barre sous la tête et l’autre sous les chevilles.

Le programme que j’ai reçu par mail indique un petit déjeuner à neuf heures. Mais où ? La dame de l’étage ne sait rien et ne parle pas un mot d’anglais. Ils n’ont pas forcé sur les hôtesses d’accueil. J’attends dans un fauteuil en skaï. Trente personnes qui parlent anglais, ça devrait se repérer de loin. En voilà deux qui sortent de l’ascenseur.
Excusez-moi, vous faites parties du groupe de journalistes scientifiques ?
Oui.
Savez-vous où a lieu le petit déjeuner ?
On en vient. Mais c’est terminé.
Terminé ? Sur mon programme il est marqué neuf heures.
Ca a été avancé à huit heures trente. Maintenant, nous avons rendez-vous en bas dans cinq minutes pour la première visite.
Evidemment, si on ne me dit jamais rien…
La personne suivante qui sort de l’ascenseur ressemble à un écureuil dont toutes les noisettes ont été éparpillées par un tremblement de terre. C’est Viola Vaniskova, en plein stress. Elle sursaute en me voyant, comme si je faisait partie de ces noisettes qu’elle n’avait même plus en tête.
Ah ! Vous êtes là ?
Je suis arrivée ce matin, comme prévu.
Oui, c’est juste. Vous avez eu le petit déjeuner ?
Non. Sur mon programme il était marqué neuf heures.
Oh là là ! Et nous devons être à neuf heures quart dans le bureau du recteur !
Eh bien tant pis. J’attendrai l’heure du déjeuner.
Pas question. Suivez-moi.
Viola m’empoigne énergiquement la main et nous courons à travers l’université, ascenseur, couloirs, portes, escaliers, jusque dans un grand réfectoire aussi haut qu’une église, avec des lustres qui assommeraient un boeuf. Elle donne des ordres aux dames qui sont déjà en train de nettoyer, puis me pousse sur une chaise.
Elles vont vous donner quelque chose à manger. Je reviens vous chercher dans cinq minutes. Cinq minutes !
Elle est déjà partie en courant.

Je reste livrée aux femmes de cuisine à qui je ne peux même pas dire bonjour ou merci (et réciproquement). Arrive sur la table une assiette de crudités, rondelles de concombres et de tomates. Que faire ? J’attends. Arrivent ensuite quelques tranches de fromage et du pain. Bon, à partir de là, c’est plus clair, je peux me lancer dans la confection d’un sandwich. Mais j’ai aussi repéré sur le coin du comptoir de service une petite assiette contenant deux éclairs au chocolat qui feraient mon bonheur, si seulement ils pouvaient aboutir par ici. Pendant que je mâchonne mon sandwich, c’est autre chose qui atterrit sous mes yeux : une portion de flan breton. Les côtés sont luisants et presque cristallins, comme les meilleurs flans maisons qui ne contiennent ni farine ni épaississant. Juste la gelée d’œufs et de lait, saisie dans la chaleur du four. Hélas, la première bouchée ruine tous mes espoirs. Le flan est salé. Ce n’est pas du flan, c’est une omelette, façon flan. Et ce liquide brun qu’on m’apporte dans un grand verre à eau, qu’est-ce que ça peut bien être ? Du coca ? Non, c’est du thé. Je me sens comme un enfant de quatre ans, en train de jauger tout ce qui tombe du ciel. Et juste au moment où les éclairs au chocolat se décident à atterrir sur ma table, Viola apparaît pour me saisir par la main. J’attrape un éclair de l’autre main pour découvrir, au milieu d’un grand galop, que le chocolat russe ne vaut pas tripette.

Nous rejoignons le groupe qui est massé devant la porte du bureau du recteur. Un Russe en costume chic, un professeur sans doute, est en train de distribuer sa carte à tous les journalistes présents. Chacun lui rend la politesse. Certains en profitent pour faire des échanges entre eux. On dirait un grand jeu de belote qui se joue debout. Et moi, vingt dieux, où ai-je la tête ? Ca fait quatre ans que je dois me faire des cartes de visite et j’ai encore oublié. Quand l’homme me donne sa carte, je remercie et continue à lécher mes doigts collant de mauvais chocolat. Il hausse un sourcil, je souris, on s’en tirera comme ça.
Mes collègues journalistes ne sont pas nés de la dernière pluie. Ils ont des cartes de visite. Ils ont aussi des enregistreurs et des appareils photos. Ils envahissent la salle et déploient leur matériel. Salle impressionnante, au demeurant. Equipée dernier cri. Quatre écrans digitaux géants sur les murs. Deux autres sur le bureau du recteur. Trois rangées de pupitres en demi-cercle avec micro individuel. Un lustre qui assommerait un éléphant.
Quand tout le monde a placé ses micros et ses pieds de caméra, les Russes font leur apparition en cortège officiel. Un frisson d’hésitation parcourt les journalistes. Ne serait-il pas de bon ton d’applaudir une entrée pareille ? L’ambiance est solennelle. Nous avons le recteur, le vice-recteur, le président de l’académie des sciences et encore quelques autorités annexes. Mais qui est cette jeune femme qui reste debout à côté de la table ?

L’interprète ! A la surprise générale, le recteur s’exprime en russe. Il nous souhaite la bienvenue, espère que nous aurons un bon séjour à Moscou, etc. Puis il se lance dans une présentation toute faite de l’université, soutenue par des diapos qui apparaissent sur les quatre écrans. En russe. L’interprète traduit consciencieusement : 4000 licenciés chaque année, 800 doctorats, neuf millions de volumes dans la bibliothèque… La jeune femme, charmante par ailleurs, traduit lentement et laborieusement. La plupart de ses phrases sont inachevées et beaucoup répètent la même chose. Je souhaite bonne chance à ceux qui enregistrent pour tirer quelque chose de ce salmigondis. Le vice-recteur s’endort au bout d’un quart d’heure. Nous restons poliment éveillés. Quand le recteur a fini sa présentation programmée – une heure de récitation -, il annonce qu’il doit partir urgemment et ne peut répondre qu’à une ou deux questions. Plusieurs de mes collègues se ruent avec entrain dans la brèche. Mais il ne leur est laissé que cinq minutes pour tout apprendre sur les problèmes de la science russe, les difficultés de financement, la fuite des cerveaux, etc. Après le départ du recteur, les plus impétueux tombent à bras raccourcis sur les Russes qui n’ont pas pu s’échapper. Certains baragouinent un peu d’anglais, pour les autres l’interprète se coupe en quatre, c’est une scène d’une grande confusion. La petite autrichienne qui a un joli sourire se prend pour l’envoyée spéciale de CNN en plein scoop et tend avidement son micro. D’autres prennent des notes éparses en fonction des bribes de conversation qui leur parviennent. Ce n’est pas tout d’être en voyage d’étude. Il faut encore arracher l’information. Pendant ce temps, Efgenia s’époumone pour nous rassembler et nous emmener au rendez-vous suivant. Efgenia est la chargée des relations publiques de l’université. C’est elle qui encadre notre programme de visites. Avec Viola, elle essaie de nous canaliser. Mais les journalistes sont déçus par le discours du recteur et s’accrochent aux restes. Il y a un essaim autour de chaque Russe.
Efgenia s’énerve et crie : « Let’s go’ ».
Shhhhhht ! répondent les journalistes d’un air excédé.
Pour eux, c’est clairement là le seul moment où ils pourront travailler, dans les interstices du programme, en travaillant les Russes au corps.
Efgenia lève les yeux au ciel. Pour elle, il est crucial de respecter le timing du programme. Finalement, elle vient tirer les gens un par un par la manche et les pousse dans l’ascenseur.

Nous arrivons au 27ème étage. Par le fenêtre, magnifique vue vers Moscou. Autour de nous, l’intérêt est moins net. Des vitrines pleines de cailloux. Une sorte de conservateur en tablier nous accueille. Il nous explique, via l’interprète, qu’il travaille ici depuis quarante-deux ans. Il a été professeur dans trois académie et a écrit des livres. D’ailleurs il en a un à nous offrir. Qui est notre délégué ? Un doute circule. Venant de 17 pays et ayant fait connaissance ce matin même, il y a peu de chances que nous puissions dégager un consensus rapidement. Je m’attends à ce que quelqu’un fonde sur moi en parlant de capitale de l’Europe, mais nul n’y pense (comme quoi, ce n’est pas naturel). Finalement, le professeur remet son livre à Efgenia. Tout le monde s’accorde vite à dire qu’elle ferait mieux de le garder, car il apparaît qu’il est écrit en russe. Après les diapos du recteur, le coup de l’interprète et du livre, nous commençons à redouter que l’anglais ne soit pas plus répandu ici que le russe chez nous. Dépaysement garanti.
Le brave homme a donc pour mission de nous faire visiter le musée de l’université de Moscou – Dieu sait pourquoi. L’endroit est sans nul doute riche et vénérable, mais autant proposer des momies à qui voudrait voir l’Egypte moderne. Pendant qu’il décline le contenu de chaque vitrine, argent du Chili, cristaux de toutes les couleurs, la plupart des journalistes s’égaillent pour prendre des photos kitsch. L’endroit est resté tel qu’il a été construit en 1950, avec des fresques de style pompier aux murs, des boiseries partout ailleurs, des rideaux d’un gris qui évoque l’éternité. Le plus troublant est encore de regarder les cartes géographiques. Nos cartes d’Europe s’ouvrent à l’est sur un pays dont nous savons qu’il est géant et puis c’est tout. Ici, le géant est étalé dans toute sa largeur, occupant à lui seul tout le rectangle. C’est si grand et si neuf de voir cette partie du monde isolée qu’on croirait regarder la carte de la lune. Des milliers et des milliers de kilomètres sans le moindre repère, à part Moscou à une extrémité, et le Japon à l’autre. Et pour le peu qu’il reste de l’Europe, elle est méconnaissable. Dans le coin supérieur gauche, la Suède et la Norvège sont carrément horizontales. C’est inhumain, une étendue pareille.

Quand Efgenia bat le rappel pour quitter le musée, elle n’a pas trop de mal à rassembler ses ouailles, car nul ne voit quel scoop juteux il pourrait bien tirer de cet endroit poussiéreux. On se propose ensuite de nous montrer la grande salle de conférence. Mais certains membres du groupe font valoir qu’il serait temps de penser à faire un petit pipi. L’ennui, c’est que l’université est un dédale, et que nous sommes trente. Le risque de perdre des unités en cours de route est permanent. Ils ont construit ce bâtiment en carré, aussi, avec quatre ailes symétriques, si bien qu’on peut toujours confondre l’une avec l’autre. Notre seul salut est dans la cohésion, lorsque Efgenia nous mène d’un point à l’autre. Soudés nous resterons, donc, et même pour faire pipi. Elle emmène tout le monde aux toilettes, les hommes à gauche, les femmes à droite, exécution.
Bon, allons-y.
Et zut, il n’y a pas de papier.
La Finlandaise prévoyante qui possède un paquet de mouchoirs en papier se voit obligée de les distribuer. Mais il n’y en a pas pour tout le monde. Que faire ? Un simple coup d’œil à la corbeille qui jouxte la cuvette fournit à ce sujet une double information. Premièrement, la Russie fait partie de ces pays où les papiers WC ne se jettent pas dans la cuvette mais dans la poubelle. Deuxièmement, la Russie fait partie de ces pays où le papier WC est composé de n’importe quoi : magazines, prospectus, imprimés, pages d’agendas, feuilles de syllabus (du moins à l’université). C’est donc pour me mettre à l’heure locale que je déchire joyeusement une feuille de mon cahier de notes (une feuille vierge, bien entendu ; j’utiliserai mes notes elles-mêmes à la toute dernière extrémité)

Allons donc voir cette fameuse salle de conférence. Une salle immense, dont le lustre, cette fois-ci, assommerait à coup sûr un dinosaure. Dans le fond, une grande mosaïque dans le plus pur style soviétique. « On n’a pas détruit tout ce qui venait de cette époque, explique Efgenia, c’est plutôt perçu comme des reliques historiques. » Et puis à ce compte-là, il faudrait tout détruire et ce serait coûteux n’est-ce-pas. Dans cette salle, tous les 25 janvier, jour anniversaire de la fondation de l’université par l’impératrice Elisabeth première, se tient une grande cérémonie au cours de laquelle les documents de l’époque sont véhiculés en procession. Quelle jolie idée, de promener solennellement des papiers intelligents plutôt que des statues de saints ou autres billevesées.

Efgenia s’impatiente. Nous devons arriver à temps au réfectoire pour l’heure du lunch. La cuisine a des heures strictes. Nous reformons un cortège qui traverse en bon ordre les couloirs bondés, les halls immenses, les escaliers majestueux, Tous avec notre petit badge vert sur lequel les étudiants se dévissent les yeux. Des tables ont été dressées pour nous dans un coin. Nous n’aurons pas à faire la file, on vient nous servir à table. A vrai dire, le service est déjà fait, pour partie. Entrée et dessert sont en place. Je ne sais pas pourquoi, mais il y a quelque chose de tellement, tellement démoralisant à commencer son repas en ayant le dessert sous les yeux (surtout s’il s’agit de petits gâteaux secs)… c’est un peu comme de savoir le dénouement d’un livre, ou de contempler sa propre pierre tombale. Le mot de la fin, si ténu soit-il, ne devrait jamais être révélé anticipativement, quoi qu’il arrive, en aucune occasion. (En réalité, j’ai tort de me désoler sur ces petits gâteaux secs, car les repas suivants seront encore plus perturbants : absence totale de dessert.)

C’est le premier moment où j’ai l’occasion de faire connaissance avec mes collègues. Je m’assieds avec un Allemand, une Finlandaise et la jolie Autrichienne. La conversation part sur de saines bases : « Vous travaillez pour quels supports ? Vous la télé ? Moi, la presse. Et votre spécialité ? Informatique et technologie. Moi c’est plutôt biologie et médecine. Etc.» Chacun se positionne gentiment. Deux free-lance, deux appointés. Ces derniers ont leur voyage payé par l’employeur. Mince alors. Ca doit faire un plus dans la motivation.
Et il semble qu’elle n’était pas haute, la motivation, ajoute l’Allemand. Chez nous, le proposition a tourné plusieurs semaines dans le réseau avant de trouver preneur. Diriez-vous pourquoi personne n’était intéressé, alors qu’ils auraient tous couru comme un seul homme pour aller au MIT ou à Princeton ?
Un problème culturel, peut-être ?
Moi qui suis venue à reculons, je serais incapable d’expliquer exactement pourquoi. Une image globale de pays en crise, de structures exsangues, de maffias actives, s’ajoutant aux relents de guerre froide, de KGB, de goulags… bref, tout le poids du passé plus les convulsions du présent. Une image pas sexy, pour résumer. Et l’impression d’avoir autre chose à faire.

L’immersion inopinée dans la réalité a cet avantage de forcer les révisions (c’est ainsi que je me console des expériences involontaires (c’est-à-dire presque toutes en fait (si on ne me proposait jamais rien, je resterais dans mon coin))). Voilà une université avec quarante mille étudiants qui semble tourner correctement. Voilà une association de journalistes qui existe et qui est capable d’inviter ses homologues. Voilà une ville de dix millions d’habitants dans laquelle on nous suggère de circuler en métro sans autre précaution. En un clin d’œil, le virtuel, le lointain, l’effrayant, partent en fumée sous la pression du palpable. Moscou existe et ne va pas me manger. C’est moi qui mange ses petits gâteaux secs.

Nous partons en rang vers l’un des autres bâtiments de l’université (qui doit en compter des centaines et occuper des kilomètres carrés). Il s’agit de l’institut de biologie physico-chimique. Délicieuse convergence de toutes les disciplines en une. Cette fois-ci, nous sommes accueillis par deux chercheurs qui parlent anglais, et nous comprenons que nous avons changé d’univers. Ce matin, les discours officiels. Maintenant, les choses sérieuses, avec des gens qui sont branchés sur le monde extérieur. L’homme qui nous parle a fondé la faculté de bioengineering et de bioinformatique voici deux ans. Deux diplômes innovants qui mêlent informatique, mathématique et biologie. Ici on est en prise avec le monde, on publie deux cents articles internationaux par an. Ce discours-ci est si peu officiel qu’il n’est pas préparé du tout. On nous a présenté le département en dix minutes et puis on attend nos questions. Un dialogue s’installe, constructif, sur l’état de la recherche, l’avenir des étudiants, les débouchés, le financement, la fuite des cerveaux. Beaucoup de chercheurs russes sont partis, c’est vrai, mais beaucoup reviennent régulièrement et continuent à travailler avec leur institution d’origine. Ils viennent donner des séminaires d’une ou deux semaines. Ils n’ont pas tiré un trait sur la Russie. Le journaliste italien demande des chiffres. Combien sont partis ? Combien on gagne comme scientifique en Russie ? Les chercheurs répondent. Dans certains labos, 90% des effectifs sont partis. La décennie 90 a été terrible. Maintenant l’hémorragie s’est calmée car les conditions sont meilleures. Pas tellement les salaires. Un chef de labo ne gagne toujours que 150 dollars par mois. Mais enfin, il y a de nouveau une ligne politique, des projets, on reprend confiance. Et puis beaucoup de chercheurs ont trouvé d’autres moyens de se financer, ils se sont débrouillés. Des contrats avec le secteur privé, des coopérations avec d’autres équipes et bourses de l’étranger permettent d’acquérir du matériel. Il y a pourtant un gros écueil à éviter dans la coopération avec les pays occidentaux. C’est que la plupart du temps, ceux-ci sont prêts à offrir des stages à de jeunes chercheurs russes et rien de plus. C’est-à-dire qu’ils embauchent des cerveaux bons marchés pour travailler sur leurs projets, sans que cela profite beaucoup à la science russe. C’est ici, en Russie, qu’il faut investir. Les deux chercheurs reprennent en chœur : pendant dix ans, on a été privés de moyens, alors on a été obligés de réfléchir. Ca aiguise l’intelligence, l’ingéniosité, la souplesse d’esprit. Quand une solution n’est pas accessible, il faut se contorsionner pour en trouver une autre. Il y a une vraie curiosité, un vrai appétit de recherche chez nos étudiants. Alors que les chercheurs occidentaux nous font souvent l’effet d’être blasés.
Le deuxième chercheur nous emmène dans son labo pour nous montrer ses équipements. Un microscope sophistiqué, le seul du genre en Russie. Il est spécialiste des mitochondries et vient de découvrir un mécanisme qui empêche la mort de certaines cellules du cœur et du cerveau. Il va bientôt publier.

La frénésie des journalistes est à son comble face à ses deux hommes si intéressants. Le besoin impérieux se fait sentir de les interroger toute l’après-midi. On s’accroche, on s’agglutine, on prend note sur l’épaule du voisin, tandis qu’Efgenia s’égosille pour nous exhorter à sortir. Notre programme est encore long. C’est qu’il y a plus d’un labo à l’université de Moscou. Peut-être, mais il vaudrait mieux en voir un à fond que cinq en courant. Le début d’un conflit se dessine. La frustration s’installe en motif persistant. Impossible, pour autant, d’envoyer paître le programme si laborieusement mis au point pour nous, et de dédaigner les autres professeurs qui nous attendent. La mort dans l’âme, il faut prendre congé, poser encore une question dans le couloir, épeler une adresse e-mail.
Et nous quittons le bâtiment pour notre prochaine destination : la faculté de chimie.

Les distances sont longues, entre les bâtiments. Surtout ne pas perdre les précédents de vue, sans quoi c’est l’errance assurée. On s’acoquine par deux ou trois pour avancer en bavardant. Les questions vont bon train. Vous travaillez dans quel journal ? Sur quels sujets ? L’ennui, c’est qu’il y a déjà eu des séquences de ce type-là ce matin, ce midi, et dans le trajet précédent, si bien que la probabilité devient de plus en plus élevée d’interroger deux fois la même personne. Sur mes trente nouveaux collègues, je ne sais déjà plus lesquels j’ai sondé ou pas, ni à qui j’ai raconté ma vie. Que faire ? J’aurais dû prendre des notes.

A la faculté de chimie, nous sommes accueillis par messieurs Kalisimov, Minimov et Lenikov. Ce dernier traîne nettement les pieds, s’assied dans le coin et regarde par la fenêtre pendant toute la séance. On a dû l’obliger à venir, c’est pas possible. Cette faculté n’est assurément pas la plus moderne, on pourrait même dire au contraire, c’est la plus vénérable et une des plus importantes. On sent tout de suite le poids des ans, les planchers qui craquent. Le doyen nous fait un topo conventionnel qu’il conclut sur une distribution de brochures.
- Mais nous n’en avons pas assez pour tout le monde, il faudra vous les partager.
Comme il s’agit de brochures en russe, il faut bien dire qu’on ne se les arrache pas. Ils sont comiques de s’obstiner à vouloir nous convertir.
Les Russes font mine d’achever la séance mais notre délégation, respectant les clichés du métier, se met à poser des questions intempestives. Notre représentant italien, qui n’est pas né de la dernière pluie (décidément, ce sera notre boute-feu celui-là), fait état d’une polémique dont il a eu vent, à propos des recherches sur le Sida menées par un professeur de la faculté. Il voudrait des éclaircissements.
Malaise chez les Russes.
Gros malaise.
Le doyen Kalisimov répond qu’il n’est pas suffisamment au courant du dossier, que c’est à Lenikov de répondre. Lenikov, qui n’a pas encore détourné le regard de la fenêtre, répond en aboyant qu’il n’a rien à dire, absolument rien. Embarrassé, Minimov lève le doigt pour prendre la parole. Nous espérons tous quelque chose. Loin de là, il se met à nous parler d’autre chose. Son département à lui, ses recherches à lui. Sur les matériaux. Le journaliste italien lui demande : « quel rapport avec le sida ? » Minimov répond : « Aucun. Je n’ai pas d’information à ce sujet ». L’italien s’énerve un brin. « C’est quand même étonnant. Il y a là une polémique pas nette. On vous propose de vous expliquer clairement, et vous ne voulez pas répondre ».
Nouveau malaise chez les Russes.
Poignant malaise.
Kalisimov relance une nouvelle fois la patate chaude à Lenikov. Lenikov secoue la tête et s’obstine : « Non, je ne dirai rien ». L’Italien, pugnace, lance une dernière offensive directement sur lui. « Vous êtes sûr que vous ne voulez pas prendre position ? » Lenikov, sans le regarder une seconde : « Absolument sûr. Et d’ailleurs je m’en vais. » Le voilà qui traverse la salle à grandes enjambées tandis que son collègue Minimov tente de faire diversion en nous parlant de sa femme (qui est chercheuse également, dans la même faculté, mais ça n’a rien à voir quand même).

Ce qu’ils voulaient cacher, je n’en sais rien. Mais ils l’ont fait avec une telle énergie que maintenant j’aimerais bien savoir !
Pendant la pause café, certains membres du groupe se montrent assez énervés (ceux qui ont vraiment besoin d’écrire des articles) et les autres goguenards (ceux qui sont là plutôt pour le fun). On dirait que ces Russes font tout pour ressembler à leur caricature.
Sur chaque table est posée une assiette de gâteaux (les seuls que nous verrons durant tout le séjour). Ma voisine, une sympathique suédoise, a décidé de les goûter tous et se lance dans un véritable carnage en essayant de les couper sans couteau. Pour effacer les traces, elle engloutira finalement tout ce qui reste. Le tout nécessitant un certain temps, car chaque fois qu’elle parle, elle a besoin de ses deux mains. Elle n’est pas muette, et pourtant elle accompagne toutes ses paroles de gestes aussi précis que le langage des sourds-muets. C’est théâtral et assez joli.

Efgenia nous botte les fesses pour accélérer le départ. Il nous reste quatre ou cinq stations à faire avant le repas du soir, et pas question d’arriver en retard (à un banquet avec les instances supérieures de l’université, on ne peut pas). C’est donc en galopant que nous rallions la faculté de physique. L’homme qui nous accueille fait partie de ces officiels qui récitent un petit laïus de circonstance. Comme il s’exprime en russe et que l’interprète en avale la moitié (il s’agit cette fois-ci d’un jeune garçon qui n’a qu’un filet de voix dont une grande partie occupée par des « euh… »), nous ne faisons même plus l’effort de capter. Et surtout nous économisons les questions. Pas la peine. Chacun pense la même chose : au fait !
On nous emmène dans un labo de physique laser et d’optique non linéaire. Le nom est alléchant mais la réalité nous enlise : il s’agit d’un labo didactique. Les étudiants sont en train de faire leurs manips, comme dans toutes les facultés du physique du monde. Et il faut écouter poliment les commentaires, approximativement traduits. Certains lèvent les yeux au ciel, soupirent, et retournent attendre dans le couloir. Certains s’essayent à la communication interculturelle avec les étudiants. Seule une poignée d’opiniâtres s’accroche aux lèvres de l’interprète.
Station suivante : un autre labo. J’ai loupé le nom officiel, mais c’est manifestement le labo du savant fou. Ce chercheur-ci parle anglais, c’est-à-dire qu’il croit parler anglais, mais c’est plutôt de l’anglusse, ou alors du ruglais. Il se trouve embusqué dans le coin extrême d’un local sombre presque entièrement occupé par un dispositif qui ressemble en gros à la machine à voyager dans le temps, telle qu’on se l’imagine dessinée par H.G. Wells. Des pompes, des tubes, des câbles en quantités infernales. Arc-boutés et emberlificotés entre les saillies du matériel, nous sommes subjugués par le spectacle dont aucun sens intelligible ne nous parvient. L’Irlandais hoche la tête doctement. Certains font semblant de prendre des notes pour se donner une contenance. Dans la bouillie reviennent régulièrement des mots comme volts, électrons, énergie, densité. Je reste persuadée qu’il s’agissait d’une machine à voyager dans le temps.
Labo suivant. Dans la pénombre toujours. Une touche nettement plus moderne. Un gars qui parle anglais pour de bon. Un dispositif constellé de faisceaux laser. Ici, on étudie les protéines. A là bonne heure, un exposé clair. On commençait à désespérer. Voilà un dispositif qui permet de saisir sur le vif l’activité des différentes protéines, chacune ayant une fonction particulière dans l’organisme. Par exemple, certaines protéines ont pour fonction de sectionner d’autres molécules. On peut observer ça ici. Bien sûr, il faut être rapide car l’événement ne dure pas plus d’un milliardième de seconde.
Comme chaque fois qu’un chercheur intéressant nous est livré en pâture, il se retrouve bombardé de questions, doit épeler son nom, son adresse, son parcours et poser pour la photo. On sent les pages de « portraits » qui se préparent sous le manteau.

Arrive le clou de la journée, la visite de l’accélérateur. On s’attend à un fleuron de la technologie, genre CERN. On se retrouve dans une sorte de hangar occupé par une machine assez vétuste qui m’a tout l’air d’un accélérateur à pédale. L’homme des lieux parle d’une construction en 1958, mais est-ce le laboratoire ou la machine ? Impossible à comprendre car les rares paroles de l’interprète sont absorbées par le ronronnement de la machine. Les gens du premier rang crient : « plus fort ! » (ceux du dernier rang ont laissé tomber), et c’est l’orateur russe qui hausse le ton. L’interprète, lui, fait mine de rien et continue à chuchoter. Il me semble comprendre que nous avons devant les yeux l’accélérateur d’électrons le plus compact du monde. Sans blague ! Ce truc préhistorique avec des sacs plastique scotchés partout ? Ils en sont d’autant plus fiers qu’il a été entièrement bricolé par les étudiants. Coût minimum. Jamais je n’aurais cru qu’on pouvait « bricoler » un accélérateur de particules. On arrive à l’équivalent de six fers à repasser sur un millimètre carré. Bon, ça doit brûler un peu, mais pas de quoi percer un trou noir tout de même… L’intérêt de cette visite se trouve malheureusement dissous par les circonstances.

Dans la visite suivante, on nous explique que l’accélérateur ne constitue que l’un des labos de l’institut de physique nucléaire. Dans les autres divisions, on s’occupe aussi de physique des astroparticules (avec des expériences sur les rayons cosmiques), de physique de l’espace (étude de la magnétosphère et des radiations), de physique des hautes énergies (avec de nombreuses missions au CERN et ailleurs) et de télécommunications (ils travaillent sur un projet qui va transformer Internet en antiquité).

Il est vingt heures et nous sommes rétamés. Une visite après l’autre depuis neuf heures ce matin. Ils nous prennent pour des Japonais, c’est un fait avéré. Et bien sûr, plus question de passer dans les chambres pour se repoudrer le nez, ou prendre une douche (zut, les douches, je n’ai toujours pas demandé où elles se trouvent), il est grand temps de rejoindre la salle à manger pour le banquet qui nous attend. Il s’agit toujours du même réfectoire (celui avec les lustres format éléphant), mais cette fois les tables sont rassemblées en une seule grande table dressée comme pour un mariage. Nappe rouge, profusion de plats froids et salades, pastèques évidées agrémentées de bougies. Je reste dubitative sur l’idée des plats servis à l’avance, mais cette fois au moins les desserts ne sont pas de la partie. Il reste une surprise. Pendant que tout le monde socialise et que les officiels arrivent au compte-goutte, il me revient que je me suis promis d’interroger quelques Russes en vue d’écrire un article sur Ilya Prigogine. Il avait des activités ici à Moscou, et à Bruxelles on m’a donné la liste de ses collaborateurs. Si je veux les faire passer aux aveux, il va falloir que je me bouge, car demain nous partons vers d’autres institutions. Il me faudrait le recteur et le vice-recteur, que j’ai pu identifier ce matin, mais du diable si j’arrive à les reconnaître. J’appelle Viola au secours. Le recteur n’est pas là, mais le vice-recteur est sous mon nez. Caramba, j’aurais juré que c’était le doyen de la faculté de chimie. Je monte au créneau avant que mon courage ne retombe. Le vice recteur préférerait lui aussi boire son verre de mousseux, mais il m’écoute quand même. Ilya Prigogine, oui, bien sûr. Il a fondé ici l’institut pour l’étude mathématique des systèmes complexes. L’anglais du vice recteur est chaotique (comme les systèmes complexes, précisément). Je me cramponne à ses paroles comme l’alpiniste au rocher. Tombera, tombera pas. Je griffonne ce qui passe à ma portée. L’objectif premier était de modéliser l’irréversibilité du temps en physique quantique. Les descriptions dans un espace de Hilbert ne convenaient pas. Il fallait construire des espaces mathématiques plus généraux, non hilbertiens. C’est précisément la spécialité du recteur. L’institut a produit quantité de résultats importants. Notre échange est interrompu par un rappel à l’ordre de Efgenia. « Let’s go ! » Cette fois-ci, elle veut parler du repas. Il faudra reprendre plus tard. Dix minutes d’interview chaotique pendant l’apéritif, je doute que ça fasse un article.

Le repas commence par une allocution d’un officiel russe, traduite en exclusivité pour ses deux voisins immédiats – mais pourquoi ont-ils choisi des interprètes aphones, une forme raffinée de sabotage ? Et un premier toast. La soirée verra se succéder huit ou dix allocutions, suivies d’autant de toast, si bien qu’on n’arrive pas à trouver le temps de manger. Par contre on boit. Pour la science. Pour la Russie. Pour l’Europe. Pour la physique. Pour la chimie. Pour le journalisme. Pour Viola Vaniskova.

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Des circonstances familiales ont empêché la rédaction de la suite de ce récit. Six mois plus tard, c'était trop tard, tous les souvenirs envolés, les notes illisibles...