INEDITS




Ouroboros


Roman



En s'éveillant mollement, Oona croit à un rêve et met un moment à se situer dans l'éternité. Elle entent le mugissement du camion-poubelle qui lui fait l'effet d'un monstre adorable. C'est donc ainsi, quand on ne court plus le lundi à l'aube, quand on ne sursaute plus à l'appel du réveille-matin? La même chambre, la même rue, et pourtant pacifiées et riantes. L'air lui-même a une autre assise, étrangement bienveillante.
La première chose qu'elle voit est son pied qui dépasse de la couette. Elle le regarde attentivement. Depuis combien de siècles n'a-t-elle pas regardé son pied, tout simplement, ce terminus absolu? Nacré dans la lumière rasante, nervuré sous l'action des muscles, mais peu agile quoi qu'on tente. Au fond pourquoi tous ces orteils? L'objet lui semble absurde et beau. Elle apprécierait qu'un homme y pose des baisers. A cause de l'aversion de Maxime pour les pieds, elle a passé sept ans sans qu'un homme y jette les yeux. Comment peut-on s'écoeurer à la simple vision d'un pied nu? Et comment peut-on aimer un homme que révulse le spectacle de vos extrémités? Soudain, la cause semble entendue. Elle n'aurait jamais dû rester si longtemps avec un pédiphobe. Ce lumineux matin lui rend non seulement son emploi du temps, mais également sa dignité plantaire.
Oona se retourne vers le mur en s'enroulant dans la couette pour savourer sa double liberté. Dormir tard et seule lui apparaît comme le summum du luxe sur Terre.
L'entre-sommeil est le territoire le moins exploré qui soit dans une société dédiée aux horaires. A peine l'oeil ouvert, on se jette en vrac sur la route, comptant sur le café pour établir ses os dans l'ordre au cours du chemin. Oona, grognant de plaisir, se berce dans les vagues du lit et sent ses fibres qui s'échauffent, s'étirent et se tendent progressivement, à la manière d'un lance-pierres. Elle va bientôt se jeter dans la journée tête la première, au lieu qu'à sept heures ce sont les jambes qui se mettent en mouvement et le cerveau qui traîne derrière. Lorsque la jubilation deviendra électrique, elle bondira.

Après quatre ans d'efforts et d'anxiété, sa thèse est enfin une affaire classée, dont les échos de la fête résonnent encore à ses oreilles. La fierté de ses parents, qui ne l'auraient pas crue si douée, l'émotion de son directeur, de plus en plus appuyée au fil des coupes de champagne, la caution internationale apportée par ses prestigieux co-directeurs, l'un danois l'autre américain, les feintes bas de gamme de ses camarades qui ramenaient la solennité de la scène à un niveau acceptable. Une grande page est tournée.
Lorsqu'elle attendait impatiemment ce moment, Oona pensait pouvoir s'en féliciter pendant des semaines, et pourtant ce matin le cap lui parait déjà loin. Deux jours de flottement, et c'est comme si les jauges étaient remises à zéro, attendant le prochain enjeu à digérer. Mais cette fois, pas question, elle ne veut pas bâcler sa victoire en plongeant aussitôt vers un autre tourbillon. Elle s'obligera à profiter de la vie quelque temps sans tisser aussitôt des kilomètres de mauvaise conscience.

Pourquoi a-t-elle quitté Maxime dès le lendemain de son dernier jour à l'université, elle ne saurait le dire. Sans doute parce qu'elle le souhaitait depuis longtemps et n'avait pas voulu cumuler les soucis. Les derniers mois de sa rédaction tenaient du marathon sans pause-boisson. Il aurait été impossible d'y insérer une discussion de fond, encore moins un avis de résiliation. Ce qui rend d'autant plus insolite le fait que la rupture, finalement, a eu lieu sans l'ombre d'une discussion. Samedi, Oona a laissé un mot écrit disant: j'ai besoin de rentrer chez moi. Car la vie de couple, au fond, lui faisait cet effet-là: de vivre en exil, sur des territoires mielleux mais fondamentalement nocifs.
Maxime n'a pas réagi. La vexation l'a sans doute emporté sur l'inquiétude.

Elle ne l'aimait plus depuis un certain temps, mais impossible de dire pourquoi ou comment c'était arrivé. Ce qui était là n'y était plus, sans qu'elle sache le moins du monde de quoi il s'agissait. Dans un rêve, cette nuit, elle a vu Maxime qui courait derrière elle et rapetissait chaque fois qu'il touchait une personne ou un obstacle. A la fin, il n'était pas plus haut que son gros orteil, auquel il s'agrippait, malgré sa phobie. Puis, il disparut. L'amour, ainsi, avait fondu chemin faisant.

Dans cette ville, il n'y a donc plus de bureau ni d'homme à elle, et elle s'en réjouit. Gamberger seule un moment lui convient bien.
Elle succombe pourtant à la tentation de lire son mail. Elle n'a aucun mal à s'en passer lorsqu'elle part en voyage, mais seule chez elle cela vient comme un automatisme. Sortant du lit, elle allume la machine sur son trajet vers la salle de bain, et revient s'y asseoir avant même le petit déjeuner.
Toujours pas de nouvelles de Maxime. Une amie lui propose une soirée cinéma. On l'invite à une conférence internationale à Helsinki. Un appel à candidatures lui parvient d'un labo de climatologie espagnol. Un peu trop tôt pour elle. L'Espagne, elle n'est pas contre, mais plutôt pour des vacances.

Le muësli est long et bon en bouche. Enfin, elle a le temps de mâcher. Le goût s'en trouve fortement amplifié. Va-t-elle se lancer dans une carrière de chercheuse? Probablement. C'est ce qu'elle désire. Elle a toutes les qualifications nécessaires. Elle aurait aimé, tout de même, vivre en prise sur le devenir du monde, ou plus modestement sur la vie sociale - ce que font rarement les chercheurs. Mais l'air des entreprises, publiques ou privées, lui semble irrespirable. Au moins la climatologie a-t-elle cette ambition de servir à orienter des décideurs. Fût-ce avec toutes les courroies de déformation qu'on connaît. Et toutes les incertitudes inhérentes à la complexité du sujet.

Initialement, sa petite motivation personnelle est venue d'un amour totalement abstrait et poétique pour les nuages. Enfant, Oona passait des heures à regarder le ciel. Jamais pour y reconnaître des formes humaines, mais pour s'y perdre au contraire dans l'inconnu sans forme. Tout a une forme sur Terre, les animaux, les végétaux, les montagnes et les cailloux, même l'eau qui se rassemble dans les creux. Il n'y a rien dont on ne puisse dessiner le contour, si ce n'est la brume, morceau de nuage tombé par terre. La vapeur, c'est la liberté, se disait Oona haute comme trois pommes.
Plus tard, elle apprit la composition de l'air, la condensation des gouttes, les altitudes si variées des différents types de nuages, et elle comprit la nature de l'illusion qui nous cloue sur Terre. Nous avons l'impression de vivre à la surface d'un corps solide, alors qu'en réalité nous vivons au fond d'un océan de gaz. L'atmosphère de la Terre forme une gigantesque boule, une sorte de piscine cosmique dans laquelle nous avons coulé comme des pierres pour rester scotchés sur le fond, larves rampantes inconscientes des architectures de beauté qui s'étagent au-dessus de nos têtes.
Dès l'adolescence, lorsqu'elle prenait l'avion, c'était sans intérêt pour la destination, mais fascinée par les reliefs et l'intrication des paysages célestes. Si un nuage vu d'en bas est déjà attirant, un nuage côtoyé de prêt est carrément magique, ensorceleur, vertigineux, renversant, impérial.
La première vocation d'Oona, qui se maintint pendant une bonne dizaine d'années, fut de devenir pilote d'avion. A ce problème près que les caractéristiques techniques de la machine ne l'intéressaient pas. Dans son esprit, la carcasse métallique n'était qu'un vecteur vers la contemplation. Mais la formation de pilote ne laissait aucune part à celle-ci. Les nuages, quand on s'en occupait, faisaient figure de menace à contourner, l'idéal du manuel de pilotage résidant évidemment dans un ciel sans trace de nébulosité.
C'est ainsi qu'elle se tourna vers l'étude théorique des nuages, et donc la climatologie.

On dit que la science désenchante le monde. Que Newton a piétiné la poésie de l'arc-en-ciel en le fabricant lui-même avec un prisme. Ce n'est pas l'avis d'Oona. Elle pense que les désenchantés sont des paresseux, accablés à l'idée de produire une conception rigoureuse dans la confusion qui leur sert de cerveau. Ils préfèrent chanter les vertus du mystère plutôt que de mobiliser sérieusement leurs facultés. La poésie est certes touchante, mais les atomes ne sont pas moins attrayants. Elle a toujours retenu cette phrase du physicien Richard Feynman: « Quelle sorte de gens sont donc ces poètes qui peuvent parler de Jupiter comme s’il était un homme, mais doivent se taire s’il est une immense sphère tournoyante de méthane et d’ammoniac ? »
Pour sa part, après dix années universitaires consacrées à comprendre la vie des nuages, elle les trouve encore plus merveilleux. A dix ans, elle admirait des boules de coton en perpétuel changement. En avion, elle découvrit l'épaisseur étonnante et la structure en couches des êtres nébuleux. A quinze ans, elle s'abîmait dans les études de nuages peintes par Constable et prenait elle-même des centaines de photos. A vingt ans, elle se passionnait pour la naissance de la météorologie dans l'Angleterre du XVIIIème siècle. Aujourd'hui, elle étudie l'incidence des rayons cosmiques sur les taux d'aérosols précurseurs des nuages. Et c'est toujours aussi beau. La simple boule de coton existe encore, dès qu'elle lève les yeux, mais tous les autres niveaux de connaissances s'y sont ajoutés pour faire du nuage une réalité aux milles visages, un être qui, bien que sans contour et sans permanence aucune, relève d'une sophistication sans limite.

Mais pour l'heure, elle a besoin de distraction. Elle accepte la proposition de Manuela pour le soir et, après une journée de classements divers et de mails en retard, elles se retrouvent dans un bar à tapas. Manuela est espagnole, historienne, et termine une spécialisation en linguistique médiévale en vue d'aborder une recherche sur les encyclopédistes du XXIIe et XXIIIe siècles. A côté de ces intérêts éthérés, elle est plutôt joviale et pragmatique, ce qui en étonne plus d'un. Ou plutôt, ce sont ses intérêts qui étonnent, une fois qu'on a fait connaissance avec elle. Manuela est notamment dotée d'une libido luxuriante, et si ses publications ne font pas encore autorité, elle est déjà connue dans les cercles universitaires comme la seule femme qu'on n'a pas le temps de draguer. Elle a déjà dit oui (ou plus rarement non).
La conversation tourne autour de la fin de règne de Maxime.
− Tu as bien fait, approuve Manuela. Je t'ai toujours dit que tu perdais ton temps à jouer les femmes au foyer.
− Je n'avais pas l'impression de me sacrifier.
− Tu étais bien la seule. Tu verras, maintenant, comme tu vas faire la fête.
− On peut s'ennuyer aussi dans les soirées.
− Seulement si on attend bêtement. Pas quand on prend les commandes.
− Je vois.
Oona aime assez la vitalité à l'oeuvre chez Manuela, même si cela se traduit parfois par un sans-gêne qui la met mal à l'aise. Quand celle-ci remballe les gens d'une remarque cinglante, ou quand elle feint d'ignorer les dégâts qui suivent son passage.
− Ils n'ont qu'à pas s'attacher. Est-ce que je leur ai demandé de m'aimer?, est sa défense habituelle.

− J'ai reçu une annonce pour un poste en Espagne, se rappelle Oona. A l'université d'Alicante.
− Alicante? Super. Très belle région. Tu devrais postuler.
− C'est trop tôt. Je viens à peine de soutenir ma thèse. Je voudrais souffler un peu.
− Tu souffleras là-bas. Il y a des plages énormes. Tout le monde fait la sieste entre deux et cinq.
− Et je ne connais pas un mot d'espagnol.
− Bah, les chercheurs parlent anglais. Et je peux t'apprendre les bases.
− Ah non, je ne vais pas déjà recommencer à étudier!
− C'est pour quand, ce poste?
− Je ne sais pas, je n'ai pas fait attention.
− Si ça tombe, tu as six mois devant toi...

Après les tapas, elles vont voir dans un ciné club un vieux classique du début du siècle, The Island, avec Scarlett Johanson toute jeune. Le scénario repose sur le clonage humain à des fins d'assurance-maladie. Les clones sont fabriqués à l'état adulte, et gavés de faux souvenirs qui justifient leur confinement dans un bunker. Périodiquement, une tombola permet à certains de partir vers un soit-disant paradis. En fait, ils sont sacrifiés sur la table d'opération pour livrer un foie ou un coeur à leur commanditaire.
Trente ans plus tard, un tel scénario reste pure fiction. Le clonage n'a pas progressé, même si les cellules-souches provenant d'embryons précoces sont couramment utilisées. Même la sélection génique des enfants a très peu évolué: elle n'est permise que pour un petit nombre de maladies graves reconnues. Oona reste songeuse sur l'idée qui sert de pivot au scénario du film: un clone fait des rêves contenant des souvenirs qui ne lui ont pas été injectés par images interposées, mais qui appartiennent à son « modèle », l'homme qui vit dans le monde extérieur. Elle ne voit pas comment le vécu pourrait migrer d'un cerveau à l'autre, fussent-ils clones l'un de l'autre. Aujourd'hui, les mécanismes moléculaires de la mémoire sont bien connus, et il ne permettent aucune autre source que l'expérience individuelle. Néanmoins, Oona se pose des questions, car il lui arrive de rêver de personnes qu'elle ne connaît pas mais qui pourtant reviennent périodiquement. Certaines ambiances aussi se répètent, parmi lesquelles un endroit blanc très lumineux où une musique faite de longues notes tenues se poursuit indéfiniment.

Et puis, il y a ce rêve récurrent, dérangeant, dans lequel elle se balade en Provence avec un homme barbu qu'elle ne connaît pas, toujours le même. Ils se tiennent par la main et bavardent en marchant. L'homme, distrait, ne voit pas qu'ils s'approchent d'une falaise. Il fait un pas de trop et glisse, tandis qu'Oona s'arrête juste à temps. Pour éviter d'être entraînée avec lui, elle retire vivement sa main et se rattrape au sol. L'homme chute dans le vide. Oona, horrifiée, ne peut quitter des yeux son corps qui tournoie. Elle aperçoit encore son visage, et elle comprend qu'après un court moment d'effarement, il a décidé d'accepter le destin. Il lui adresse un sourire d'apaisement, un sourire d'une douceur infinie. D'un haussement d'épaule, il lui fait comprendre que c'est bien dommage, car ils s'entendaient bien, mais qu'il n'y a rien à faire, c'est fini. Tout en chutant, il plie ses bras derrière la tête, comme quelqu'un qui ferait la sieste, et cette sérénité semble transformer le rythme de sa chute. On dirait qu'il tombe non plus seul mais comme s'il était soutenu par un matelas pneumatique. Oona écarquille les yeux, n'arrive pas à y croire: le corps, au lieu de continuer à rapetisser, semble grandir à nouveau, comme s'il remontait. Il est bercé par un courant d'air chaud et s'approche. Ce n'est physiquement pas possible, mais pourtant elle le voit revenir vers elle. Va-t-il remonter jusqu'à son niveau? Oui, on dirait. Elle va bientôt pouvoir lui tendre la main, peut-être le sauver malgré tout. A plat ventre, arrimée au rocher, elle allonge un bras au-dessus du vide aussi loin qu'elle peut. L'homme parvient à agripper sa main et elle le hisse comme un nageur hors de l'eau. Il est maintenant étendu sur le rocher à côté d'elle. Oona, le coeur affolé et le souffle court, sanglote de soulagement à l'idée d'avoir pu récupérer celui dont elle avait lâché la main. Lui, de son côté, ne semble pas tant choqué que ravi. Le visage dilaté de bonheur, il sourit au ciel et s'écrie: « Je suis bien! »

Bien qu'elle ait fait ce rêve des dizaines de fois, Oona le revit toujours pour la première fois. Pendant la promenade, elle ne sait pas que l'homme va tomber. Quand il tombe, elle ne sait pas qu'il va remonter. Elle parcourt les mêmes émotions avec la même intensité. Le rêve la laisse chaque fois exténuée, avec le sentiment d'avoir traversé une sorte de « near-death experience », même s'il ne s'agit pas de sa propre mort. Elle ne sait pas qui est cet homme, ni ce qu'il faut conclure de la mésaventure. Elle est obligée de laisser ce petit film parasiter mystérieusement sa vie. Si elle n'avait pas consacré ses études aux nuages, elle se serait peut-être penchée sur les rêves. Mais elle préfère les nuages qui, à côté de la substance des rêves, ont toutes les caractéristiques d'un sol ferme et rassurant. Des poussières et des gaz, au moins, ce sont des choses palpables, qu'on peut manipuler en laboratoire. Tandis que les rêves l'effraient comme un continent sous-terrain dont on ignore les voies d'accès et qui vous saisit par surprise. On n'étudie pas ses rêves, on les subit.

Enfant, elle faisait souvent des cauchemars liés à l'abandon. Elle se trouvait dans une ville où il n'y avait plus un seul être humain. Ou bien elle en rencontrait qui se transformaient en monstres sitôt qu'elle leur adressait la parole. Sa mère l'entourait d'affection, mais rien n'y faisait. Elle réclamait de la lumière pour pouvoir s'endormir, et se réveillait en pleurant une nuit sur deux. A la puberté, les cauchemars ont cessé, mais Oona garde une appréhension de la nuit. Si elle se réveille dans le noir, c'est toujours avec le sentiment que le monde n'est plus celui qu'elle connaît. L'apparence quotidienne n'était que décors en carton-pâte. Un monde sous-jacent, hostile ou à tout le moins indifférent, a pris sa place en rampant. Elle reste ordinairement immobile, incapable d'initiative, en attendant que le sommeil veuille bien la reprendre.

Après le cinéma, Oona et Manuela s'offrent une margharita dans un bar brésilien. Puis deux. La discussion sur les rêves dévie vers le franchement bizarre. Manuela avoue qu'elle a vécu deux ou trois fois dans sa vie des choses totalement impossibles à expliquer. Par exemple, lors d'un séjour en Angleterre, pendant ses études, elle a connu plusieurs crises de tétanie lorsqu'elle se trouvait seule dans la chambre d'étudiante qu'elle louait. Pendant deux heures, elle restait incapable de bouger ou de penser, comme si une force prenait possession de son corps et de son esprit. Une de ses voisines a fait venir un homme qui se disait désenvoûteur. A peine le seuil franchi, il a grommelé que ce serait long, tant le sort était « dur ». Manuela ne sut jamais ce qu'il avait fait, seul dans sa chambre durant tout l'après-midi, mais elle n'eut plus jamais de crise après cela. Et l'homme refusa de se faire payer.
Une autre fois, elle avait rendez-vous avec un ami qui devait passer la prendre chez elle à vingt heures. A vingt heures quinze, impatiente, elle se mit à guetter par la fenêtre. Enfin, elle vit arriver sa voiture, il se gara en face de chez elle, et il sortit du véhicule en levant la tête vers sa fenêtre. Elle lui fit signe qu'elle descendait et il lui adressa un grand sourire accompagné d'un mouvement de la main qui ressemblait plutôt à un au revoir. Quand elle sortit de l'immeuble, la voiture avait disparu. Elle attendit vainement, téléphona sur le portable de son ami qui ne répondait pas. Le lendemain, elle apprit qu'il avait été tué dans un accident de voiture vers dix-neuf heures. Jamais elle ne put oublier le sourire et le salut qu'il lui adressa à vingt heures trente.
Et le troisième événement était encore plus troublant car elle n'était pas seule à en témoigner. Cela se passait pendant son adolescence à Barcelone. Un jour où elle était à la maison avec sa soeur et sa mère, le téléphone a sonné et toutes les trois l'ont entendu. Manuela a décroché. Elle a reconnu la voix de son grand-père. Ce qui l'abasourdit car celui-ci était mort depuis des années. Il répéta plusieurs phrases qui étaient typiques de son dialogue avec ses petits-enfants, des phrases de tendresse et de petits noms. Livide, Manuela tendit le cornet à sa soeur, celle-ci ouvrit aussitôt des yeux exorbités car elle entendit la même chose. Elle raccrocha au bout d'un moment, et les deux soeurs ne surent jamais comment expliquer cette hallucination à deux.

Après ces trois histoires, Oona doit avouer que ses propres rêves sont bien peu de choses. Un cerveau inconscient peut créer n'importe quoi. Mais sentir, voir et entendre des impossibilités, voilà de quoi flipper sérieusement. Il lui semble qu'à la place de Manuela, elle aurait remué ciel et terre pour trouver une explication. Manuela hausse les épaules.
− J'ai dû rêver éveillée. Je n'allais tout de même pas commencer à me passionner pour la magie et le spiritisme.
− Et tu as fait comme si rien ne s'était passé?
− Oui. J'ai presque fini par oublier. C'est parce que tu parles de ça, sinon je n'y avais plus pensé depuis des années.
− C'est du déni pur et simple!
− Non, je ne nie pas que c'est arrivé.
− Mais tu n'as aucune explication.
− Non, ce sont des parenthèses qui ne sont reliées à rien. Ça ne t'arrive jamais de devoir accepter certaines choses que tu ne peux pas expliquer? Par exemple, un objet familier qui disparaît sans raison, ou bien un souvenir dont tu es absolument sûre et qui est incompatible avec la version d'un proche.
− Si, mais ça ne m'empêche pas de penser qu'il y a une explication naturelle, que se soit la distraction, les erreurs de mémoire...
− Tu penses qu'il y a une explication, mais tu ne la connais pas, et donc tu dois bien vivre avec des choses que tu ne comprends pas. Pour moi, c'est pareil. Je me dis que certaines faiblesses du cerveau vont jusqu'à voir ou entendre ce qui n'existe pas.
− Tu ne t'es jamais dit qu'il pouvait y avoir une entité extérieure à l'origine des perceptions que tu as eues?
− Non. Je pense qu'il y avait peut-être une angoisse ou un désir dans mon cerveau, au niveau inconscient, qui s'est exprimé au-delà de la normale.
− Chapeau! J'ai rarement entendu quelqu'un raconter une histoire de fantôme et s'en estimer le seul responsable.
− Je ne crois pas aux fantômes.
− Moi non plus, mais c'est facile puisque je n'en ai jamais vus. Si j'avais été à ta place, je me demande si ma raison ne serait pas un peu secouée!
− La mienne l'a été, sur le moment-même, bien sûr. Mais c'est passé.
− Tu ne te poses plus de questions.
− Non.

Oona, elle, s'en pose. Décrocher son téléphone et entendre son grand-père mort, quel choc! Après la mort de sa grand-mère, elle se souvient très bien qu'elle s'était demandé ce qui se passerait si un beau jour elle la reconnaissait dans la rue ou au supermarché. Prendrait-elle ses jambes à son cou? Irait-elle lui parler? Mais ce n'était jamais arrivé. En rêve, oui, elle avait vu sa grand-mère, précisément dans un supermarché, et curieusement elle n'avait pas eu peur – mais l'état de conscience du rêve accepte beaucoup de choses. Elle savait pertinemment que sa grand-mère était morte, mais trouvait pourtant naturel qu'elle soit revenue faire un tour sur Terre, car les morts avaient sans doute le droit de passer d'un monde à l'autre, comme s'il s'agissait de deux étages pourvus de voies de communication du genre escalators. Oona lui avait parlé comme à une voyageuse après une longue absence et espérait lui faire raconter ses aventures. Mais sa grand-mère était trop préoccupée par l'état de ses yaourts dont l'emballage s'était ouvert dans son caddie, l'obligeant à rebrousser chemin devant les caisses. « Une autre fois », avait-elle lâché en tournant les talons précipitamment.

Le lendemain de cette discussion avec Manuela, Oona se trouve en train de faire des courses et elle repense à sa grand-mère. A ce moment, elle entend la conversation de deux personnes qui la dépassent et reconnaît l'une des deux voix sans pouvoir l'identifier tout de suite. Ce timbre très particulier, un peu rauque et goguenard, correspond à quelqu'un qu'elle connaît, elle en est sûre. Elle suit du regard les deux femmes de dos, qui sont des employées du magasin. Celle dont la voix lui est connue est petite et ronde, et marche avec une curieuse agitation des bras, comme quelqu'un qui ne contient pas bien son énergie. Nathalie! Sa meilleure amie d'enfance! Nathalie qui ne tenait pas en place. La chose est d'autant plus sûre, qu'une autre amie ancienne lui a dit, assez récemment, avoir rencontré Nathalie qui était vendeuse chez Carrefour.
Oona hésite. Va-t-elle rattraper Nathalie pour lui dire bonjour? Elle se sont perdu de vue depuis plus de quinze ans. Elle se sent un peu gênée et son premier mouvement est de s'éloigner. Puis elle se ravise et se met à marcher vite, puis appelle son amie d'une voix assez forte pour couvrir la conversation. Celle-ci se retourne et son visage s'épanouit en un immense sourire. « Oona! Ça fait des années! Comment vas-tu? » Oona est un peu surprise de ne pas reconnaître le visage aussi bien qu'elle a reconnu la voix. On dirait qu'il a changé de proportions; il s'est allongé et élargi du bas. On dirait plutôt la soeur de Nathalie que Nathalie. Mais c'est bien elle, avec son rire sonore et syncopé, ses mouvements désordonnés. Elles s'embrassent et se racontent quinze ans en trois minutes. Oona s'émeut de retrouver cette voix chaude et gouailleuse qui lui a toujours fait penser que Nathalie détenait des secrets de femme adulte. Aujourd'hui elles sont adultes toutes les deux et le décalage reste le même. La voix de Nathalie habite des territoires qui lui sont inconnus, et probablement inaccessibles, ce qui fait d'elle un être d'une espèce différente et merveilleuse.

Oona est sensible aux voix. Elle croit y reconnaître la véritable essence de la personnalité. Une voix aux flexions modulées et harmonieuses, c'est quelqu'un qui est bien dans sa peau avec de bonnes raisons de l'être. Rentrée et tendue, c'est une personne anxieuse, aussi loin du bonheur qu'une taupe du soleil. La sienne lui a toujours paru trop blanche, sans caisse de résonance. Elle aimerait avoir une de ces voix fluides qui permettent de chanter le jazz. Comme Nathalie, dont la souplesse et le moelleux dans les intonations évoquent pour elle une sorte de bénédiction. Mais elle s'aperçoit que Nathalie a changé d'humeur tout en lui racontant sa vie. Son regard s'est éteint, sa bouche affaissée, et on dirait qu'elle va se mettre à pleurer. Brusquement, elle gémit en penchant son front sur sa main: « Quand je pense que le troisième est en route et que je n'arrive déjà pas à m'en sortir avec les deux premiers. » Elle se détourne pour ne pas montrer les larmes qui lui monte aux yeux. « Excuse-moi, c'est idiot, je crois que je fais une dépression prénatale ». Oona, embarrassée, se demande si elle est pour quelque chose dans ce revirement d'humeur. Elle n'aurait peut-être pas dû parler de son parcours de chercheuse, ni des études de kiné que Nathalie ambitionnait d'entreprendre. Comme quoi, le bonheur n'a pas grand-chose à voir avec un timbre de voix.
Nathalie s'est accoudée sur un rayon de papeterie et ne bouge plus. Oona ne sait comment la réconforter. Elle lui dit: « Tu sais comment je t'ai reconnue? Sans même te voir, rien qu'en entendant ta voix. Elle est tellement unique. » Nathalie ne bouge toujours pas. Oona se penche vers elle, tend l'oreille, et il lui semble entendre un souffle caractéristique. Oui, c'est bien ça. Nathalie s'est endormie! Elle ronfle légèrement sur les enveloppes format A4. Oona, stupéfaite, hésite entre le fou rire et la fuite. Elle regarde autour d'elle, fait quelques pas dans un sens puis dans l'autre. Personne ne se retourne sur la femme collées aux enveloppes. Elle ne peut tout de même pas la laisser ainsi. Oona s'approche et lui secoue doucement l'épaule. Nathalie se redresse brusquement et s'ébroue. Elle se met à rire. « Quoi, je me suis encore endormie? Non mais tu vois à quel point je suis crevée? Dès que je m'arrête de bouger je pique du nez. Allez, il faut que je te laisse sinon je vais me faire engueuler. J'ai été super contente de te voir. Remets mon bonjour à tes parents de ma part. » Nathalie lui colle deux bises tout en parlant et elle s'éloigne vivement. Oona, qui n'a pas eu le temps d'ajouter un mot, reste sonnée au milieu du rayon. Un caddie surchargé manque de l'emboutir.

Trois jours plus tard, Oona trouve dans son mail un courrier du labo de climatologie espagnol. Signé par une secrétaire du département de modélisation, le message rédigé en anglais lui demande de faire savoir si elle a l'intention de poser sa candidature. Les entretiens d'embauche sont programmés pour la fin du mois, et le département sera heureux de régler les frais de voyage et de logement pour les candidats privilégiés qui ont été présélectionnés.
Ainsi, elle n'a pas été incluse mécaniquement dans un message envoyés tous azimuts? Elle a été « sélectionnée », sans doute sur la foi de ses publications et de sa défense de thèse. Il n'y avait évidemment rien de secret là-dedans, mais elle ressent tout de même la désagréable impression d'avoir été espionnée. On lui a déjà dit que les nouveaux « docteurs » sont parfois courtisés par les universités étrangères, mais elle ne voulait pas le croire. La voilà convaincue. On lui déroule le tapis rouge et les billets d'avion. Incroyable.
Après vingt-quatre heures d'hésitation, elle répond qu'elle sera heureuse de venir discuter des perspectives possibles à l'université d'Alicante. Au fond, elle n'a rien à perdre à aller passer deux jours au soleil.