INEDITS
PAR SOLITUDE, J'ENTENDS
Roman - Premières pages
Chapitre I
C'est le mot "solitude" qui m'a fait lever la tête.
Tu as écrit "solitude" comme d'autres écrivent « patrie » ou « liberté ».
Et j'ai reconnu le sang noir qui coule dans mon âme.
J'ai eu faim de ta version de l'exil.
Imagine une mélodie rare, quelques notes feutrées, qui te touchent aux larmes, sans aucune explication, une musique qui te rend fou de joie, et à laquelle tu brûles de t'abandonner.
Elle ne surgit que par instants, à peine le temps de la reconnaître, et tout de suite elle disparaît, couverte par le bruit des camions.
Tu veux la retrouver. Tu cours comme un chien enragé, tu secoues, tu cognes, tu vocifères, tu implores, mais l'univers se tait.
Je crois que toute la vie – toute la vie - n'est que cette aspiration effrénée, perpétuellement démentie.
Je crois que nous ne sommes bons qu'à regretter ce que nous fantasmons de toutes pièces.
La musique se ravive par moments, comme un chat jouant avec sa proie, puis elle te délaisse à nouveau.
Et bien que tes forces s'épuisent, tu tends encore l'oreille en direction du ciel, ce ciel qui cache magnifiquement qu'il ne cache rien.
Le désir ne mène à rien. Pas même au sourire d'un bourreau.
Nous sommes pris dans un vulgaire piège, une souricière, et ce piège ne profite à personne.
Comment supporter ça?
Ta solitude était si grande que les autres l'ont vue, condamnée et enfermée.
Quand on est si seul, il ne faut pas contaminer les autres, ceux qui veulent croire qu'ils ont des attaches ici-bas.
Un asile arrangera ça.
Seul et séquestré, après tout, qu'est-ce que ça change?
Au moins les autres seront tranquilles.
Quand tu décris ta solitude, quand tu la sondes, la pratiques, la remâches, ce n'est pas à moi que tu t'adresses, mais tout en moi répond à ces mots-là, comme une voile répond au vent qui ne la voit pas.
J'ai passé ma vie à baisser la tête, mais je voudrais toucher celui qui a soufflé ce vent-là.
Je te lis, puis j'arrache les pages une par une et je les épingle au mur, faisant de ta cellule un enfermement pour moi aussi.
Personne n'a encore voulu me retirer du jeu.
Calme et terne, je ne dérange pas ce monde qui s'interdit de se voir mourir.
Un regard distrait me prendrait même pour une des leurs.
Si je me détruis, c'est par petites touches patientes - un travail de fourmi contre la vie qui cogne stupidement dans mon corps.
Je n'ai pas le courage des grandes mutilations.
Je dépéris sans bruit.
Je meurs lentement.
Comme tout le monde, mais sans me dire que je fais autre chose.
A longueur de journées, à chaque seconde, la mort est là.
Quelle tragédie, pour une mère, d'avoir conçu un être obsédé par la mort.
Mais ce n'est là que la monnaie de sa pièce, tu seras d'accord avec moi.
Tu as une énergie brutale que je ne connais pas.
Une rage d'inaccomplissement éclatante.
Et cette vocation, comment imaginer ça, te vient de l'enfance, la profonde enfance qui ne devrait connaître que la soif de pousser.
Tu reniais déjà le sang dans tes veines et le plaisir quel qu'il soit.
Tu refusais d'appartenir à autrui, de fournir ce que tous attendaient (ces odieux sourires), de te complaire à l'imitation facile.
Facile, rien ne l'était pour ton esprit tuméfié de naissance.
Les êtres comme toi portent la croix de l'espèce, et nul ne leur en est reconnaissant.
Au mieux on les ignore, au pire on les maltraite pour les rendre présentables.
Comme si l'on pouvait présenter le deuil du monde.
A présent, on a cessé de vouloir te repêcher.
"Un cas désespéré" disent les psychiatres, pourtant plus proches du désespoir que toi.
Tu veux ta solitude bien plus qu'ils n'ont voulu leur joie.
Tu es perché plus haut dans la science de l'humain.
Tu accomplis quelque chose qu'ils ne soupçonnent même pas.
Et ce sont eux qui ont pitié de toi, sous leur carcasse de bourreaux lamentables.
Tu vis dans un asile d'aliénés.
Ils ont cru t'enfermer.
De cela ils sont vraiment persuadés.
L'asile est la réponse de briques à la question de l'esprit.
Maintenant, tu as tout loisir d'arpenter l'immensité, pendant qu'ils restent pris dans leurs plans de bâtis.
Ah, ils sont heureux d'ériger des asiles, des ministères, des cinémas, des centres sportifs!
Ils sont heureux car dispensés d'eux-mêmes, accaparés, réquisitionnés, abrutis.
Ils craignent tant la mort, et ils passent leur vie dans son lit.
Leurs plus beaux jours, leurs meilleures forces, versés directement dans la tombe.
Experts en parasitage, ils accomplissent eux-mêmes le long travail d'obscurcissement de l'esprit.
Dans les asiles, toutefois, quelques hommes demeurent qui n'ont pas encore renoncé à eux-mêmes.
Arpentant les mêmes couloirs, ils se refusent à y voir un point commun.
Ils restent seuls pour explorer l'insondable, sans s'arrêter aux menus rivages.
Les fous ne s'épaulent pas, ne se reconnaissent pas, ne partagent rien.
Tout ce qui se partage est misérable.
Eux, toi parmi eux, vous n'écoutez que vos propres orages, loin du grouillement des insectes.
Derrière les murs, leur tumulte vous parvient assourdi, supportable, vaguement attendrissant.
Tu as voulu cet endroit comme un ange veut son ciel, car l'isolement est ton élément naturel.
Tu ne dois plus clamer que tu te retires de tout, la chose est assurée; tu peux relâcher l'effort de te soustraire pour enfin t'enfoncer dans ta vase et fouiller.
Il y a pourtant une faute de goût dans ton engloutissement. Une tache qui s'étend malgré tout. Des mots. Le monstre est là, terré dans le langage. Ta démission ne peut se passer de cette ultime adhésion.
Tu as écrit des mots qui sont parvenus jusqu'à moi, qui sont ma lumière et ma joie. Tu existes parce que tu scandes ta chute des plus beaux adjectifs. Je les aspire, je les mâche avec passion, et je voudrais t'embrasser sous l'effet d'un seul mot.
Mais par là tu traînes encore dans le moisi du pouvoir.
L'énonciation te recrutes et te ramènes à ce que tu hais.
Le fiasco n'est pas encore parfait.
Il faudrait pouvoir renoncer jusqu'au bout.
Se noyer et se taire.
Ne chercher nul regard.
Surmonter ce tic productif, cette dernière oeuvre à l'intention des vivants. Il faudrait que le crâne soit un cercueil hermétique.
Exterminer le moindre aveu d'existence.
Je te voudrais tel que tu es mais sans l'artifice de le dire, sans l'outil d'un langage que tout le monde profère.
Je voudrais te rejoindre de l'intérieur, par les profondeurs de mes méandres qui peut-être se raccordent aux tiens.
Renoncer à toute communication, et atteindre peut-être à la communion?
Foutaises.
Même ça.
Espoir à la con.
La longue histoire qui fait de toi un soleil noir commence sous la table de la salle à manger familiale, en essayant d'échapper aux coups de pieds du père.
Ce qui te dégoûtait, ce n'était pas seulement cette violence, mais aussi le contrepoids de la mère, sa bataille pour t'arracher aux griffes dures et t'enserrer dans ses griffes molles.
L'horrible doucereuse partition des mères.
Tous les enfants s'abîment sous les étreintes autant que sous les bastonnades.
Mais quelle vigilance il faut, à sept ou huit ans, pour repérer la perfidie de l'amour et la traiter en garce.
Je n'ai rien vu. J'ai grandi sans détecter le mal tapi dans les sourires, dans les têtes dodelinantes de mes géniteurs moelleux. Ils m'ont modelée à leur image, insipide et calme, définitivement bien éduquée, ainsi qu'un livre est bien imprimé. Après, tu peux toujours essayer de changer le texte.
J'étais docile. Pourquoi?
Je levais le doigt en classe, je répondais à mon nom, je finissais mon assiette et, pire que tout, je marchais à la récompense.
Mais quel besoin ont les parents d'avilir les cerveaux neufs?
Vengeance, peut-être, de génération en génération, j'ai fait le chien savant, tu feras le chien savant...
Mon père, qu'on disait doux, n'était que faible, et il devait, maintenant que j'y pense, craindre par-dessus tout de découvrir une forte tête dans sa progéniture. Heureusement, l'épreuve lui fut épargnée. Il a pu nous apprendre le jeu de boules et nous faire sourire devant l'objectif.
J'aurais voulu le voir aux prises avec toi, qui pourfendait la niaiserie et mettait tout le monde aux abois.
Il fallait pour ça refuser l'embrigadement sournois, l'enrôlement parmi les larves.
Tu avais cette hauteur d'être.
Tu comptais déjà ta naissance comme une tare et le brouhaha parental t'insupportait. Manoeuvres. Combines. Propagande du fade.
Il fallait que tu résistes à cette poussée de sens imposé pour reprendre la douleur de vivre à son point d'origine.
Personne ne t'apprendrait ce que tu faisais là.
Tu sais comme moi que les images sont faites pour trahir le monde et nous le rendre masticable.
Les images mentent. Sur les écrans, dans les journaux, sur les boites de céréales, les images mentent comme les fables aux enfants.
Elles donnent du monde des poses avantageuses pour que nous ne connaissions rien d'autre que le geste de tendre la main.
Les images dessinent un chemin, et ainsi nous avançons.
A ceux qui aiment les histoires la route est agréable.
Mais certains, pour leur malheur, ne peuvent pas plus s'y faufiler que dans une maison de poupée.
Ces enfantillages ne leur vont pas.
Leur regard crève l'écorce et se répand dans l'évidence du vide.
Leurs actes s'amenuisent, se raréfient, se résorbent dans l'inaccompli.
Tu as connu ce désert dès l'enfance.
Ton corps était solide, tes tendons, tes boyaux; mais ta tête ne rencontrait rien qui put la tenir ensemble.
Tu dérivais dans le large du temps, de l'espace, incarné seulement par mégarde.
Tu pris soin de faire partie des meubles, comme les animaux lents dès qu'ils sentent le danger.
Naître, c'est déjà se faire repérer.
Il ne faut surtout pas se compromettre au-delà.
Saturé de ce corps à sang chaud, tu n'iras pas plus loin dans la provocation, tu restes blotti derrière tes yeux, ces trous qui regardent l'impudeur de tes contemporains.
Ceux-là se rengorgent et se sentent à la fête, exhibant, dans leur frénésie, tous les côtés par où il sera simple de les prendre.
Ils se mettent en peine de se mettre en joie, livrés à la tyrannie sous ses dehors civilisés: le chatouillis de l'envie.
Ils poursuivent sans cesse tout ce qui les a déjà rattrapés et plaqués à terre.
L'infirmière ne sait pas à quoi elle assiste quand elle observe les arabesques de tes mains volantes.
Elle détourne son oeil vitreux, réitère un soupir éternel, au lieu de planter là sa vie salariée.
Tu excèdes par trop son horizon de taupe, chaque jour elle prend le bus en espérant une place assise.
Aux ambitieux qui veulent laisser des traces, tu fais l'affront de viser bien plus haut; tu veux exceller dans l'absence, tenter l'apothéose de l'anéantissement.
Ta volonté perçante de t'expatrier du monde se distille comme un nectar précieux, se peaufine avec des gestes de taxidermiste.
Tu vides ton corps de ses moiteurs une par une, tu le retournes, tu le racles, tu le bourres de matière dure et sèche, tu te remplaces par le rien jusqu'à ce que le quelque chose te quitte.
Tu as coupé tous les ponts pour cette tâche unique, cette espèce de grande traversée, ton oeuvre, qui est l'envers des autres.
Tu as voulu éperdument qu'on te soulage du reste, même pour manger c'est un autre qui porte ta cuiller.
Tu plonges si bien que tu m'éclabousses sans me voir, moi qui ne sais pas encore par quel bout me prendre pour convenablement exploser.
Je reconnais ta voix comme d'un frère, et je tremble de savoir si cette coupe-là est pour moi aussi.
Je ne suis pas dans un asile.
Je vis dans un studio, qui est dans une maison, qui est dans une rue, qui est dans une ville. L’ordre règne.
On me laisse occuper cet endroit.
J'ai pourtant l'impression d'usurper quelque chose et de tromper quelqu'un. Ceci n’est pas ma place.
L'endroit contenait quelques meubles, quelques bibelots, des affiches de promotion touristique, des napperons.
Je n'ai rien enlevé. Je n'ai rien ajouté non plus. Seulement tes pages épinglées au mur depuis quelques jours.
Je vis comme à l'hôtel.
Je me glisse dans un projet façonné par autrui.
On me l’a confié si facilement que j'en étais incrédule.
Un lieu intime, avec un lit, une cuisinière, des toilettes, de la chaleur, je m'en retrouvais maître sans effort, sans bataille, presque sans volonté.
Par prudence, je ne l'ai jamais écrasé de ma présence. Aucune touche personnelle.
Le tapis qui était roulé dans le hall, je ne l'ai pas déroulé. La table crasseuse, je ne l'ai pas nettoyée. Même les armoires sont vides. J'ai quelques affaires dans un sac qui peut toujours déguerpir.
Je suis là comme en attente, mais sans savoir de quoi.
Je n'ai jamais voulu me dire que l'asile était peut-être cet endroit pour moi.
Je crains la folie depuis que je connais son nom.
Je la sens comme un chien qui rôde au bout des bâtons que j'agite.
Il suffira peut-être d'un excès de fatigue pour que je l'appelle à genoux.
Si tu peux m'aider, ce sera au moins à l'aimer un peu dans ma peur.
Parle-moi encore, répète combien tu m'es proche, combien tu m'es salutaire, combien tu es ma propre voix.