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En pays mauve
Récit de voyage inédit


20/12

On a pris le métro que je prends d'habitude pour aller travailler. Il faisait noir de la même façon, sauf que c'était le soir. Les gens n'allaient pas au bureau, ils en revenaient. Il fallait le savoir, parce que sur leur visage, cela ne faisait aucune différence. Il y avait peut-être une odeur d'after-shave en moins.

Dans le train, on était séparés, ça commençait bien. Toujours, quand je pars avec lui, les choses se mettent de travers. La dame n'a pas voulu me céder sa place parce qu'elle s'était mise là pour surveiller ses bagages. Depuis qu'elle a été volée, elle se méfie.
Tout ça m'a mise de mauvaise humeur, je n'avais plus faim.

21/12

L'Algérie défile sous les hublots. C'est beau - tu penses! - et singulièrement inhospitalier. Je préfère ça à la Hollande. Du moins avant de débarquer. On nous annonce 35°C à Agadez. Comme réveillon loin des frimas, c'est peut-être un petit peu exagéré. Au loin, le massif du Hoggar. Plus près, des pitons de roches noires transpercent le sable.

A Roissy, les tapis roulants étaient en panne. Déjà l'Afrique? Un jeune homme en noir nous apostrophe comme si nous étions en faute. A quoi bon s'énerver. Tout le monde attend.

Le pilote annonce que nous longeons le massif où se trouve l'ermitage du père de Foucault. Tout le monde se penche dans l'espoir de voir l'ermitage.

J'ai déjà été une fois dans le désert. En Tunisie. C'était plat et j'ai eu le mal de mer sur le chameau. On mangeait des dattes et du lait de chèvre à midi, de pain cuit dans le sable le soir. Le chamelier m'interpellait à longueur de journée: "Alors, ça va?"

L'avion traverse quelques turbulences. Le pilote annonce que le choc que nous venons de subir est dû au passage du tropique du cancer.

Le Niger, c'est pas la joie, m'a dit un collègue. Régime politique autoritaire. Pas là qu'il faut aller pour s'amuser.

Nous survolons maintenant Tamanrasset, sur la gauche, presqu'à la verticale de l'appareil. Et tous les nez s'écrasent sur les hublots.

L'appareil entame sa descente. C'est dommage, je m'amusais bien. Un homme se lève et demande un micro aux hôtesses. Il se présente comme le directeur de quelque chose. Il déclare que ce vol est le premier vol direct sur Agadez depuis plus de cinq ans et qu'il en est l'initiateur. Les touristes applaudissent. Tout le monde est très content.
(Depuis de matin, il nous regardait comme ses petits protégés, avec une pointe d'attendrissement dans le regard)

Agadez, on dirait un petit jeu de Lego posé sur le sable.
La télévision est là. C'est un événement, ce premier avion.
L'aéroport n'est pas plus grand qu'une grosse maison.

Les douaniers mettent un point d'honneur à fouiller consciencieusement les sacs - pour une fois qu'il y en a. Regard interrogateur devant mon eau de toilette. C'est chaque fois la même chose, avec ce flacon sphérique, il éveille les soupçons.

Sylvie donne ses instructions au chauffeur: "Ambiance vite, hein, sinon je vais mourir!" Je suis étonnée qu'un Touareg saisisse au quart de tour le langage parisien branché que moi-même je décode à peine.
Ou bien, plus simplement, il s'en fout.
Il roule jusqu'à ce qu'il fasse noir, et puis c'est tout.

22/12

La grosse question, hier soir, c'était de savoir si en dormant à la belle étoile, on pouvait attraper un coup de lune. Cela paraît stupide, mais quand on y pense, on passe des heures sous un astre éblouissant, qui sait si cela ne vaut pas dix bonnes minutes de soleil?
Pendant le repas, Sylvie a demandé: "Vous avez entendu, pour le tropique du cancer? C'est la première fois que je le sens passer."

Petit matin. Deux bouilloires nous attendent sur le sable, réchauffées par quelques braises sorties du feu. Chaque anse est ornée d'un bout de carton grossièrement enroulé, pour ne pas se brûler.

Des gamins nous regardent prendre le petit déjeuner. Ils tournent en cercles de plus en plus rapprochés. Finalement, ils installent leur petit étalage à une dizaine de mètres. Des bibelots, des bijoux, du cuir... Ils restent assis, et nous aussi.

Un Touareg arrive en motocyclette dans l'oued. Les voitures passent, mais lui doit mettre pied à terre, à cause du sable trop mou. Il pousse son engin à grandes enjambées. On le verrait mieux sur un chameau. Cela doit tenir au fait qu'il n'a pas sacrifié son chèche pour un casque. Il s'arc-boute et l'extrémité de l'étoffe flotte comme un drapeau.

Deux femmes viennent chercher de l'eau au puits qui jouxte le bivouac. Elles repartent avec un seau sur la tête, une nuée d'enfants à leurs basques, et de nombreuses haltes pour nous dévisager.

En traversant Agadez, j'ai compris que la modernité consiste à remplacer des ronds par des carrés. Les habitations autochtones étaient rondes, regroupées en villages ronds dans des enclos ronds. Mais dans la ville, les habitations sont carrées, dans des cours carrées formant des rues à angles droits sur un plan de ville carré. Je suppose que le progrès majeur s'exprime en termes de rentabilité (c'est le problème des oeufs, s'ils étaient cubiques on en mettrait plus dans un camion - mais quand le camion a la taille du Sahara? Enfin bon, c'est comme ça).

Pour revenir à la lune, elle nous a fait une nuit si claire qu'il y avait moyen de lire (les gros caractères, d'accord). Quand on s'est couchés, elle était suspendue au zénith comme un énorme lustre. Et impossible d'éteindre la lumière.

Nous arrivons dans le village où était prévu le rendez-vous-chameaux. Nous sommes en retard, et il n'y a pas un chameau à la ronde. Nos guides enquêtent auprès des villageois. Nous regardons le puits, les chèvres, les huttes, les femmes embusquées derrière leurs palissades pour nous observer.

L'Afrique est décidément le continent de la poussière. Même en Ouganda, où il pleut tant qu'on veut, le sol, dès qu'il est sec, ne pense qu'à s'évaporer, et à s'insinuer partout. Alors ici, il n'y a même pas les pauses de la pluie.
Ne prévoyant aucune grippe dans ces contrées, j'ai négligé de prendre des mouchoirs en papier. Il en faudrait un paquet par jour pour vider le nez de sa poussière. C'est une nuisance, mais largement compensée par le ciel. Epoustouflant de bleuté. Quoique. Je me demande combien de temps on peut s'extasier devant l'implacable. Peut-être qu'ils en ont soupé, du bleu, les gens d'ici. Peut-être qu'ils s'enticheraient de nos ciels plombés.
En quittant Paris, les roues de l'avion était encore sur la piste quand le nez tailladait déjà les nuages. Nous vivons vraiment sans lumière.

Il y a un proverbe touareg qui dit: "Eloignez vos tentes et rapprochez vos coeurs". Peut-être pour éviter le contraire.

Les chameaux sont arrivés, et trois hommes bleus pour les conduire. Il faut beaucoup de science pour charger un chameau.

Les tombes, c'est à peine si on les distingue dans ce paysage. Elles sont faites comme lui, de cailloux dispersés, un peu moins dispersés toutefois, vaguement rassemblés, même, ou l'ayant été.

Au moment de traverser un oued très large, il y a un arbre qui s'impose à tous les yeux. Un arbre immense et très sûr posé en plein milieu. Quelque chose comme un archétype de l'arbre majestueux. Il est plus large que tout ce qu'on veut. C'est un deuxième ciel sur nos têtes.

Même si l'oued est sec, il y a de l'eau plus bas, de l'eau que les gens arrachent aux profondeurs du sol pour faire pousser des légumes. En fait, c'est le chameau qui fait le travail pour eux. Le chameau attelé au puits, qui va et vient toute la journée, qui sort des litres et des litres de vie de la terre.

En arrivant juste à l'endroit du bivouac du soir, nous avons été accueillis par des montagnes rouges. Et quand je dis rouge, ce n'est pas rougeâtre, c'est rouge comme dans les cartes en fausses couleurs. Une petite facétie du soleil avant de prendre congé.

Version saharienne du lièvre et de la tortue. L'homme marche plus vite que le chameau, mais le chameau ne s'arrête jamais. A force de prendre une photo, d'ausculter une fleur ou de déguster une datte, on est toujours battu par le chameau. La constance tranquille l'emporte sur l'enthousiasme éparpillé.

En un seul jour, les cheveux sont rêches comme du crin, emmêlés sans espoir et électriques au moindre contact. Pour me débarrasser du problème, j'ai enroulé un turban sur ma tête, à la touarègue. C'est vraiment ça qu'il faut, bien enroulé et bien serré, pas une casquette ou un chapeau happés par le premier coup de vent. Car il y en a, du vent. Il fait chaud, mais ça souffle à vous décapsuler. Ayant grimpé sur un piton rocheux, je ne parvenais pas à me mettre debout pour prendre la photo. Je l'ai faite assise, pardi.
Tout autour, la roche était mauve. Un paysage de "L'île mystérieuse" de Jules Verne, ou de la planète mars, un des deux.
Mauve aussi le turban et la tunique du Touareg qui nous a conduit jusqu'au pied des Bagzane. Il y a des endroits où, brusquement, on comprend certaines couleurs.

Le soir est tombé. La lune fait des ombres nettes et dures. Les chameaux, en récompense de leur labeur, sont autorisés à déguster les épines d'acacias. Ils aiment ça, les bougres.
Un petit âne entravé chipote dans les cailloux, tout près de mon matelas, pour trouver un peu d'herbe. J'ai peur qu'il sente les cacahuètes dans mon sac, si je m'en vais. Donc je reste.
Les autres sont près du feu, ils attendent le dîner. Mais les Touaregs ne sont pas pressés. Ils vous prennent deux heures pour un repas comme rien du tout. Ils ont sûrement un proverbe pour expliquer ça.

Au dîner, quelqu'un a demandé: "Est-ce que les chameaux sont en liberté pendant la nuit?" Sylvie a répondu: "Ils sont entravés, mais libres. Un peu comme nous". Tout le monde a pensé à notre situation dans le désert, l'eau, les vivres, la caravane, tout ça, mais elle parlait d'autre chose. Elle a ajouté: "Ils ne sont pas attachés à un arbre, ou à un autre chameau, ce sont simplement leurs pattes avant qui sont liées l'une à l'autre". L'autre reprend: "Et ça ne les empêche pas de marcher?" "Non, mais ils n'iront pas bien loin."

J'ai déjà beaucoup voyagé, mais ceci est vraiment particulier. L'air est particulier, le silence est particulier, la lumière est particulière. Ou alors, je n'avais encore jamais bien vu un clair de lune. Le monde est parfaitement visible, mais en noir et blanc, le vent est tombé, les montagnes semblent posées comme des décors en carton. Les rochers rendent un son creux. C'est une nuit pour méditer et découvrir de grandes choses. Stupidement, je me montre sans envergure. Je tombe tout simplement de fatigue. J'absorbe autant que je peux l'esprit du moment, je le fixe bien fort dans ma tête pour qu'il fasse partie de ceux que je n'oublierai pas. Je pourrai y revenir quand j'aurai moins sommeil.

Pour dormir, la lune gêne. D'habitude, quand on regarde la lune, c'est parce qu'on a décidé de la regarder. Mais ici, on ne peut pas lui échapper. C'est le pays de la lune agressive.

23/12

Le soleil s'est levé en plusieurs étapes. D'abord tout au fond du paysage, puis sur les pitons moins éloignés, puis dans le cirque où nous étions installés.

Je retourne voir la pierre fendue sur laquelle j'aurais pu méditer cette nuit. Quel dommage. Je tenais le centre du monde, et je suis allée me coucher.

Pendant que nos guides préparaient les chameaux, trois enfants ont escaladé la colline adjacente. Le dernier portait un grand plateau sur la tête. Finalement, ils n'étaient pas pressés. Ils se sont assis pour regarder.

Les cols, c'est toujours comme ça. Il y a plusieurs faux espoirs avant d'y arriver.
Cela aurait été insupportable si le vent et le soleil n'avaient exactement compensé leurs effets. Le vent a soufflé comme un fou (comme s'il avait du retard a rattraper, comme s'il avait perdu ses petits), mais il était tiède. Il nous a donné sa fougue.

A midi, nous avons enfin atteint le plateau. Les chameaux ont beaucoup peiné pour nous rejoindre, d'autant que l'un d'eux a failli prendre feu. Des braises enroulées par mégarde dans un matelas avait consumé la laine et attaqué le pelage du jarret. Ils se sont arrêtés quand ils se sont rendu compte que le chameau fumait. C'est un chameau blanc, et le voilà taché d'un côté. Les chameliers réclament de l'argent. Sylvie lève les yeux au ciel. Cela se discutera jusqu'à la fin du voyage.

Un guide avait laissé son chèche et son poignard posés sur un rocher. Tous mauves, chèche, poignard, rocher.
A cet endroit, j'ai vu l'insecte rond tacheté de bleu.

L'après-midi, nous avons marché à toute allure sur le plateau. Malgré les lunettes de glacier, j'ai les yeux tuméfiés de lumière.
Nous avons traversé plus de cailloux qu'il n'y en a jamais eu dans aucune randonnée. Combien de cailloux y a-t-il à la surface de la terre? On dirait l'infini, mais ce ne l'est sûrement pas. On pourrait dire leur nombre exact. C'est donc à cent mille lieues de l'infini. Aussi loin de l'infini que le nombre deux. Il n'y a qu'à prendre le temps de compter. Pour le marcheur, cela reste une bonne idée de l'infini. Tellement nous sommes petits.

24/12

Déjà hier soir, par-dessus les rochers, on entendait des sons. On hésitait entre le vent et la musique. C'était la musique. La musique d'un village.
Ce matin nous y sommes. Tout le monde est sorti pour nous voir. Les hommes, bleus; les femmes, noires.
Il y a des propositions commerciales dans l'air. Des bijoux, des étuis, des gourdes, des cuillers.
Denise veut acheter une cuiller. Elle fait collection de cuillers. Celles-ci sont sculptées, humbles, parfaitement imparfaites.
L'homme fait une erreur tactique. Il monte son prix au lieu de le descendre.
Denise ne veut plus de cuiller.

Nous croisons une caravane d'ânes chargés qui vont vers la plaine, conduits par des hommes qui ne veulent pas être photographiés.

Certaines des femmes qui vivent sur ce plateau n'en sont jamais descendues de leur vie. Elles n'ont jamais vu de voiture, jamais de béton, jamais d'école, jamais de magasin. Elles vivent en pleine préhistoire, sur un îlot perdu au milieu du Niger.
Elles sont bercées, tous les jours de leur vie, par le chant des poulies qui grincent en canon d'un jardin à l'autre.

Dans ces jardins, qui s'encastrent entre la roche et le sable, il y a des palmiers, il y a du blé, des oignons, des pommes de terre. C'est beau comme un potager brabançon. Non, beaucoup plus beau.

Nous marchons dans le lit de l'oued qui s'est rétréci. Il n'y a plus de jardins, seulement la roche et le sable. Les guides s'arrêtent et nous ne nous doutons de rien. Nous n'avons pas vu qu'il s'agit d'un endroit particulier. La paroi, sur la gauche, oui, a une forme particulière, mais si nous l'avions regardée attentivement, fixant le même endroit pendant plus d'une seconde, nous aurions vu le miroitement qui joue sur son relief. C'est le reflet de l'eau. Il y a ici une gelta, un point d'eau à ciel ouvert, et l'eau miroite, comme si c'était tout naturel. L'endroit est plein de chèvres, cul en l'air, nez dans l'eau.

La paroi est plus que particulière. Elle forme des orgues, un agglutinement de cheminées noires ridées comme de vieilles peau.

L'homme de ce matin nous a suivis avec ses cuillers. Denise reste inflexible. Jean-Pierre en achète une.

De temps en temps, un arbre rouge nous empêche d'avancer. Il faut d'abord admirer.

Des cailloux, toujours plus de cailloux. De temps en temps, ils forment des amas extraordinaires. Ils ont des formes d'oeufs ou d'ovnis posés sur trois pattes.

Dans quel film fait-on faire six kilomètres à pied pour vendre une cuiller en bois?

Nous nous apprêtons à fêter le réveillon dans le lit d'un petit oued, à une heure de marche du volcan. Tout le monde se lance dans la corvée bois. Voilà un arbre que l'on va pouvoir amaigrir. Il est déjà mort, réduit à sa silhouette plantée devant le profil du volcan.

C'est alors que Denise pousse un grand cri: "Mon Dieu, venez voir, c'est extraordinaire!" Tout le monde accourt. Elle a parfaitement raison. C'est la pleine lune qui se lève au ras des rochers, comme un ballon translucide et neigeux.

Sylvie a allumé deux bougies sur une souche. Le cuisinier a mis un point d'honneur à préparer des frites. Avec ça de la chèvre grillée. C'est incroyablement savoureux.
Les esprits sont préoccupés, cependant. La journée de demain provoque de longues négociations. Le guide touareg n'est pas d'accord avec le chef des chameliers. Qui a raison? Irons-nous au volcan? Faut-il se séparer? Réveillon en forme de petit conseil de guerre dans notre campagne touristique.

25/12

On est allé sur le volcan. Ce n'était pas si dur. Le vent soufflait. Il y avait des fleurs rouges, mais très peu, et puis l'horizon grumeleux jusqu'aux premières dunes du Ténéré.
Des blocs de lave immobilisée dans les plus curieuses positions, formant des noeuds, des rubans, des amas replets, comme la crème glacée qui sort des machines.

Avant d'arriver au volcan, dans toute cette caillasse, il y avait une étendue de pâturages bien verts. Ça vous avait un petit air anglais. Les moutons, les chèvres et les ânes se côtoyaient en paix.

C'est le pays des femmes noires.
Elles nous attendaient avec des paniers tressés.
Elles se sont assises à dix pas, attendant que nous demandions le premier prix.
Attendant une bonne heure comme ça.
Sachant que le moment viendrait.

La plus vieille, la femme-médecine, le cerveau de la troupe, elle avait cette dent qui pointait, comme un poignard, hors de la bouche.

Les négociations ont traîné, traîné,... , enfin, pour nous c'était long, mais sans doute que les choses vont ainsi, au pays des femmes noires.

En route, à nouveau, nous sommes suivis par deux hommes bleus resplendissants.
Je me retourne de temps en temps pour les regarder; ils s'écartent un peu, croyant que je veux admirer le paysage.

Bivouac dans le lit très large d'un oued. Phil aide à éplucher les légumes. Les chameliers s'installent toujours à l'écart, mangent entre eux, dorment entre eux, les guides aussi, et même le cuisinier.

26/12

Sylvie n'a plus froid la nuit depuis qu'elle s'est fait une couverture en micropolaire. Elle dit qu'elle a honte parce que les Touaregs ont froid. Ils nous demandent tout le temps des pulls. Et d'autres choses. Hier, l'un des guides est venu me montrer un morceau de gomme arabique. Ensuite, il m'a demandé ma ceinture. Ils demandent aussi qu'on leur laisse nos chaussures quand on repartira.

On a retraversé les jardins. Obligés de marcher dans le sable de l'oued car les deux côtés sont entièrement occupés par les cultures. Si beau à voir, ces champs de patates à flanc de falaise, irrigués à la force des chameaux. C'est comme une autre planète, en forme de plateau.

Il y a des chaos de pierre inimaginables, totalement étrangers à toute idée humaine, et puis soudain, ils s'ouvrent sur une étendue de sable portant arbres, chèvres et villages.

Dans un village, le seau noir suspendu au-dessus de la porte d'une case. C'est la réserve d'eau. Il n'y en a plus assez pour laver le nourrisson qui pleure parce qu'il vient de se salir. Le mère envoie le fils aîné au puits.

Après le réveillon, le goût du chocolat était comme un plongeon étourdissant dans une Sodome oubliée.

Marché deux heures dans un champ de lave en contournant le volcan. Croisé un vieil homme seul portant un matelas roulé sur le dos. Un SDF a dit Caroline.

Les Touaregs sont beaux à cause du chèche qui leur mange le visage pour ne laisser qu'un regard. Quand ils l'enlèvent, on ne les reconnaît plus. Ce ne sont plus les princes du désert. Ce sont des hommes avec une simple tête. Il est très rare qu'ils l'enlèvent.

Nous arrivons dans le village des enfants bleus, aux cheveux hérissés comme des crêtes, ou des crinières, ou des auréoles, en tout cas jamais collés sur la tête. Ils se sont assis en grappe sur un rocher et regardent, des heures durant. Pour les petits, se sont les premiers blancs.

A dix minutes de là, on peut s'égarer dans un chaos granitique, ou un labyrinthe chaotique, comment faut-il dire, quelque chose comme une étendue de gravier, dont chaque caillou aurait la dimension d'une maison, ou pire. On peut se faufiler, escalader, se glisser, se coucher sous des rochers posés comme des oeufs, ou des autels, ou des menhirs. On peut regarder le soleil se coucher entre deux de ces astronefs en pleine pierre. Pendant ce temps, un oiseau fera la ronde autour de nous, contrarié, sans doute, de nous voir occuper son domaine.

Au bivouac du soir, nous terminons le champagne du réveillon. Au même moment, du groupe de femmes qui se sont assises dans l'ombre derrière nous, s'élève une toux d'enfant gravement détériorée. L'un de ceux qui doit avoir la coqueluche. Nous ne sommes pas médecins. Nous buvons du champagne. L'enfant tousse.

27/12

Dernier lever de soleil vécu du fond du lit, dans un demi-sommeil qui croit aux prodiges. On savoure les couleurs comme une partie du petit déjeuner. Quand j'ai rassemblé assez de force, je grimpe au sommet des rochers pour embrasser du regard - c'est la meilleure expression qu'on puisse imaginer - tout le chaos alentour et la plaine où nous bivouaquons.

Nous avons commencé à descendre la faille par où l'on quitte les Bagzane.
Deux hommes armés nous ont dépassés.
Nous étions dans notre paradis de touristes. Nous n'avons rien suspecté.
Puis un troisième nous a rejoints et immédiatement rudoyés.
Poussant dans le dos, criant: "Avance! Plus vite! Allez! Avance!"
C'était une embuscade. Pas pour rire. Pas pour s'extasier. Rien d'une attraction de voyage. Plutôt ce qu'on appelle une tuile.

Les trois hommes étaient très excités. Ils nous ont rassemblés et poussés dans un cul de sac, près d'un point d'eau. C'était la première fois que l'on voyait de l'eau couler.
Ils nous ont laissé mariner un moment. Nous ne voulions pas encore croire au pire. Un règlement en argent semblait la solution la plus sage. Nous laissions à nos guides le soin de négocier. Denise a demandé: "Qui veut un cachou?" On s'occupait très peu des trois énergumènes.

Ils sont venus nous chercher sans manières. Et nos guides? Disparus? Non, mais pas beaucoup mieux. Assis, dos tourné, devant un buisson, réduits au silence.
Donc, il y a encore des rebelles armés? Eh oui, cqfd.
Le plus excité des trois a gueulé quelque chose en levant les deux bras, mais nous ne voulions toujours pas y croire. Il a dû répéter en français.
Nous voilà tous alignés, les mains levées, comme il voulait, et ils prennent les sacs, les ceintures, les lunettes, les souliers, les chaussettes.
Maintenant, nous comprenons que tout peut arriver car l'un des trois est fou. C'est celui qui tient la Kalachnikov. Dans son regard, il n'y a pas une trace d'humanité.
Les choses ne vont pas assez vite à son goût. Il passe l'arme à un complice et reprend la fouille à sa place. Il nous menace avec le couteau suisse trouvé dans la poche de Denise. S'il était seul, il pourrait nous massacrer, ça lui ferait plaisir.
Quand Sylvie tente de parler, il crie dans ses oreilles: "Imbécile! Imbécile!", d'une voix mugissante, avec une haine qui laisse tout présager.

Ils ne sont que trois plus un guetteur et ne peuvent pas tout emporter. Ils fouillent fébrilement nos affaires, à la recherche de ce qui peut leur être utile. On dirait des enfants qui s'affolent eux-mêmes en exécutant un mauvais coup.
Nous sommes tous calmes et silencieux comme des statues. Ce n'est pas de nous qu'ils ont peur.
Ils trient à la hâte, posent des questions: "C'est quoi? - De l'eau. - C'est quoi? - Des médicaments." Ils prennent un peu, pas tout, ce qu'il leur faut, commencent à essayer les chaussures. La scène est potentiellement très drôle, mais on ne peut pas se permettre de la ressentir comme ça. Il faudrait d'abord qu'ils s'en aillent. Qu'ils prennent tout, mais qu'ils disparaissent avec leur fusil, avec leurs cris et leur agitation. Le spectacle de leur violence fébrile est très pénible à voir. Ils sont au bord de faire n'importe quoi. La situation n'en demande pas tant.
Ils s'éclipsent enfin avec leur butin, mais l'épisode n'est pas fini. Tout le monde sait que les chameaux suivent. Le guetteur nous surveille en attendant.
Tout doucement, nous rassemblons nos esprits et nos affaires, si soulagés d'être entiers que nous trouvons le moyen de faire des plaisanteries.
Quelques minutes plus tard, la caravane arrive, encadrée par les bandits. Il y a dix chameaux à piller, mais dans leur état d'énervement, ils ne peuvent pas se permettre une manoeuvre aussi longue. Ils en fouillent un, prennent des vêtements et des sacs de couchage, puis disparaissent rapidement.

Nous voilà allégés. Trois hommes sont pieds nus, plusieurs personnes sans lunettes, d'autres sans passeport.
Le site paradisiaque s'est transformé en coupe-gorge avec une facilité déconcertante.
C'est bien gai de se promener nez au vent en admirant le paysage.
Mais il n'y a pas que le paysage.

Nous continuons la descente jusqu'au rendez-vous avec les voitures.
Tout le monde est consterné. C'est mauvais, tout ça, très mauvais. Les touristes ne viendront plus, c'est sûr.
L'atmosphère est légèrement entamée.
Nous arrivons à Agadez dans la nuit, fourbus, affamés et crasseux. Dans les bureaux de l'agence Dune, un arbre de noël nous attend.

28/12

Matinée au commissariat de police. Un décor post-nucléaire qui sent la chèvre. Le commissaire écrit nos dépositions à la main, une par une, dans un grand cahier quadrillé. Finalement, chacun recevra son certificat signé, cacheté et tout ce qu'il faut.

Plus question de courir les marchés. Mais il y a beaucoup mieux à faire: regarder le petit bout de ville qui ronronne gentiment sous nos yeux.

Le bruit est exactement comme je les aime: un petit brouhaha ensoleillé, de temps en temps le muezzin, de temps en temps un moteur.

Ce soir, on sera à Paris.