NOUVELLES




Penser, c'est autre chose
Nouvelle publiée dans la revue Jet d'encre


Je suis astrophysicien. Enfin, j’essaie de décrocher mon diplôme. Mes recherches sur les lentilles gravitationnelles m’amènent à faire de fréquents allers et retours vers Paris, où se trouve mon directeur de thèse. Aujourd’hui, je suis allé présenter mes premiers résultats et il s’est montré enchanté. Je rentre donc sur un petit nuage, pour ne pas dire sur une étoile filante. J’aime ces moments de transit entre Bruxelles et Paris, entre la concentration des calculs d’un côté et l’animation des discussions de l’autre.
Au fil des voyages, j’en suis venu à considérer le train comme un observatoire privilégié pour ausculter mes contemporains. Ils me font plutôt l’effet d’exatraterrestres à vrai dire. Je me sens souvent transporté dans une autre tranche d’espace-temps rien qu’à considérer comment ils s’occupent, ce qu’ils lisent, ce qu’ils se racontent entre eux ou au téléphone. Et je trouve toujours aussi curieux de me dire que je dois paraître en tous points semblable à eux, vu de l’extérieur.

En ce moment, une fille assise de l’autre côté du couloir, détache et puis secoue avec ostentation ses cheveux - qui n'ont pourtant pas du tout l'allure souhaitable pour être mis à ce point en évidence. Très longs, ils sont plutôt misérables, ternes et rabougris. Elle les regonfle avec des gestes de star puis n'arrête plus de les lisser, les enrouler, les secouer tout en feuilletant un magazine. Je me demande si elle n'est pas sincèrement convaincue d'avoir un look irrésistible. Il doit être plutôt rare d'être aussi mal informé de sa position – car il y a toujours de bonnes âmes pour vous dire exactement à quoi vous ressemblez. Mais parfois, ce que l’on se raconte à soi-même dépasse tout ce que les autres peuvent en dire. Le plus souvent, les choses se passent à l’inverse – les complexes résistent à toutes les protestations de l’entourage. Mais je ne sais pas ce qui est pire, au fond, du canon qui se croit irrémédiablement moche ou du pou qui est persuadé de son pouvoir de séduction. J'essaie, personnellement, de croire le moins de choses possibles à mon sujet.
La fille a décidé de rattacher ses cheveux filasse et recommence quinze fois devant la vitre la même opération pathétique: rassembler d'un grand geste les queues de rat jusqu'à obtenir la symétrie parfaite. Tandis que j'examine avec elle le résultat dans la glace, éberlué de cet excès d'attention à soi-même, une jeune femme passe dans le couloir, dont j’observe le reflet dans la vitre. La vision a duré quelques secondes, et c’est bien assez pour réaliser que cette créature-là était parfaite. Un peu le même genre que ma Sophie, mais avec les cheveux noirs. A vrai dire, j'ai moins remarqué son physique que sa mise générale, laquelle donnait un aperçu prometteur sur la personnalité qu’elle devait avoir. T-shirt côtelé à fines rayures, jeans noir moulant, veste noire ouverte, en lin ou en coton, collier berbère en argent, sac en bandoulière d'aspect mat. Tout cela reflété, flou et rapide, mais je peux dire solennellement qu'il s'agissait d'une femme avec qui j’accepterais de passer ma vie. Son style a déclenché en moi une réponse immédiate et naturelle, comme l’aurait fait une formule magique.
La fille aux cheveux ternes, hélas, sort de son sac de sport Adidas en nylon bleu un sweat-shirt jaune fluo comme en portent les ouvriers du rail et l'enfile avec mille précautions pour ne pas déranger sa coiffure. Qui se dérange quand même. Nouveau manège pour rectifier. Affolant.
L'image. L'image de soi. L'image d'autrui. Pourquoi cela a-t-il autant d'importance? Comment cela peut-il en dire aussi long? Est-ce bien raisonnable? Je n'arrive pas à me forger une opinion. Je hais l'idée de passer du temps à peaufiner mon image, mais je n’en suis pas moins sensible à celle des autres. Tenez, cette fille, que j’étais prêt à épouser pour avoir vu son reflet dans la vitre.

Encore plus fascinants peut-être sont les humains qui délibérément laissent leur image dévaler la pente. Comme j’étais plongé dans une rêverie sur un sujet soulevé par mon directeur de thèse, je vois arriver deux grasses et bruyantes femelles qui s’asseyent juste en face de moi. Une vague d’horreur me submerge. Un voyage en train, ça peut être doux, méditatif. Avec ces deux créatures-là, on verse à coup sûr dans le cauchemar. Epaisses, vulgaires, envahissantes, elles correspondent en tous points à cette catégorie de femmes que j’appelle grosses vaches. L’une, en T-shirt rouge trop serrant piqueté de trous de mites, les cheveux graisseux, affalée, n’arrête pas de balayer avec ses grosses godasses délacées l’espace normalement prévu pour mes pieds. L’autre, pas trop vilaine à la base, a dans ses manières une pesanteur qui la rend hideuse, presque toxique. Sa façon de défaire sa braguette sous son pull pour se mettre plus à l’aise, de râler contre la chaleur ou le retard (je voudrais bien la voir gérer le trafic du TGV), de regarder les gens qui passent dans le couloir comme si c’étaient des pièces de viande, d’émettre des bruits de succion en engouffrant son sandwich dégoulinant de mayonnaise, tout me révulse.

Je repense soudain à une remarque qu’a faite cet après-midi mon directeur de thèse, un astrophysicien de renom, à propos de la perception. Il a dit:
- C’est étonnant comme l’œil peut faire des choses précises quand on l’exerce un peu. Je n’ai pas mon pareil pour trouver des trèfles à quatre feuilles. Même sans m’arrêter. Je marche et je les repère de loin. Une simple question d’habitude. C’est exactement la même chose pour la raie du deutérium, je la détecte sur un spectre déposé à l’envers sur une table à cinq mètres.
Il faut savoir que mon interlocuteur est un grand spécialiste du deutérium, une variante rare de l’hydrogène qui a été créée dans les premiers instants de l’Univers. Les corps chimiques évolués sont produits par fusion d’atomes légers dans le cœur des étoiles. L’Univers s’enrichit en corps lourds au fur et à mesure du travail de ces bonnes ouvrières. Mais pour le deutérium, c’est le contraire. Il était là dès le début, et il disparaît, brûlé, dès qu’il se trouve piégé dans une étoile. Il a donc beaucoup de choses à nous dire. Nous savons grâce à lui, par exemple, que les planètes ont été formées indépendamment du Soleil. Car le Soleil, dès qu’il s’est allumé, a brûlé tout le deutérium qu’il contenait, alors que les planètes en contiennent et prouvent par là qu’elles n’ont pas été « arrachées » au Soleil mais se sont formées à distance.
Moi, je ne suis fort ni pour les trèfles, ni pour la raie du deutérium, mais je commence au moins à distinguer les différentes couleurs des étoiles. Au début, elles me semblaient toutes blanches, mais avec un peu d’entraînement, j’ai constaté qu’elles se mettent à présenter des nuances. Or, il ne fait aucun doute que le ciel est toujours le même. Seul mon regard se transforme et s’aiguise. J’arrive à voir des choses que je ne voyais pas.

Assis dans le train, les oreilles violées à chaque instant par mes voisines, je me pose la question suivante: « Si j’étais un spécialiste mondial non pas du deutérium mais de la poésie, capable d’en repérer les vapeurs à cinq mètres et même sans m’arrêter, est-ce que je pourrais déceler l’infinitésimal soupçon de beauté qui subsiste peut-être dans ces deux créatures? » Pour passer le temps, je cherche le détail qui pourrait racheter l’ensemble, une bague, une courbe, un point de beauté, une intonation, mais je dois être trop peu exercé, ou bien elles ont dépassé le point de non retour, car mes efforts restent vains. Et puis, au moment où le contrôleur se présente pour vérifier les billets, la plus repoussante des deux plonge dans son sac et retire, avant de trouver son billet, une plume d’oie.
La plume d’oie me laisse pantois. Jamais je n’aurais imaginé une note si délicate chez cette sorte de diplodocus. Ainsi donc, il y a quelque chose de pur en elle, un aparté qu’elle entretient avec les dieux, mais impossible à déceler si l’on ne passe pas par un inventaire détaillé de son sac. Je suis bluffé par le coup de théâtre, prêt à croire à quelque machination.

C’est une situation des plus troublantes, exactement comme cet autre mystère qui m’a laissé un long moment rêveur, hier soir dans mon lit.
Comme je laissais mon regard courir sur le mur, pendant que je réfléchissais à ma lecture, j’aperçus un dessin étrange que je ne parvins pas tout de suite à identifier. Cherchant dans toute la pièce l’objet qui pouvait provoquer cette ombre alambiquée, je restais bredouille, et l’affaire pris pendant un court moment une proportion de prodige. Sur le mur, à deux mètres à peine de mon lit, se produisait un phénomène totalement inexplicable. A la longue, j’ai trouvé. C’était l’ombre portée par deux anges en bois posés sur la garde-robe qui jouxte la lampe halogène. La lumière étant latérale, le profil des deux figurines était extrêmement déformé, les rendant méconnaissables. Je songeai: comment pourrions-nous retrouver ces deux anges, les plis de leur jupe et leur sourire moqueur si nous ne disposions que de cette seule information, l’ombre terriblement déformée qu’ils portent sur le mur? Nous ne le pourrions pas, pas plus que nous ne pourrions retrouver les phrases originales de Shakespeare d’après un résumé de Macbeth. Pourquoi: parce qu’on n’observe pas l’objet lui-même, mais un effet indirect de sa présence, ici l’ombre portée sur le mur. Celle-ci ne contient qu’une très faible partie de l’information totale.
Aujourd’hui, j’éprouve exactement le même problème avec cette femme que je juge horrible. Il y a une plume d’oie dans son sac. C’est l’ombre portée de quelque chose. Un reflet énigmatique. Car il faut bien qu’elle ait trouvé une raison de transporter une plume d’oie ! Mais la raison, cette fois, me restera inaccessible – à moins d’interroger la mégère, ce que je ne me sens pas le courage d’entreprendre. Sa nature profonde est peut-être celle d’un ange, mais nous n’en saurons rien.

Je tâche maintenant de m’abstraire du bruit généré en continu par les deux monstres pour me plonger dans un article scientifique. Mon voisin, lui, lit un roman sans relever la tête depuis le début du voyage. Quand il referme la dernière page, il se tourne vers moi et, en brandissant son bouquin, me fait cette curieuse confidence :
Je ne comprends pas du tout comment on peut penser autant. Moi, en règle générale, je ne pense pas.
C’est pour le moins surprenant comme entrée en matière. Je crois un moment qu’il veut parler de moi, mais non, il s’agit du bouquin qu’il vient de terminer. Sans chercher plus loin, j’accepte la conversation.
Comment, il y a bien quelque chose qui vous occupe à chaque instant?
Eh bien, il m’arrive de réfléchir, oui, à des choses précises, comme le chemin à suivre ou la liste des commissions, mais en dehors de ça, non, je ne pense pas.
Comment pouvez-vous le savoir, exactement?
Je m’en suis aperçu à l’âge de dix-huit ans, en lisant Madame Bovary. Je trouvais que ce n’était pas réaliste, cette femme qui pensait comme ça du matin au soir. Alors j’ai fait une petite enquête auprès de mes amis et je me suis rendu compte que la plupart des gens pensaient régulièrement et moi pas.
Ça a dû vous faire un choc!
Bien sûr. Je culpabilisais. J’ai tout de suite décidé de remédier à ce problème. J’ai pris la résolution de penser au moins une demi-heure par jour, tous les jours, comme si j’apprenais le russe par la méthode Assimil. Mais je n’ai pas tenu plus d’un mois.
Et que faites-vous alors, en dehors de ces moments où vous réfléchissez à quelque chose de précis?
Je flotte. Vous connaissez l’état dans lequel on se trouve quand on regarde un feu ou bien la mer? On ne voit rien en particulier mais on est bercé par chaque flamme ou chaque vague. Eh bien moi, tout me fait cet effet-là.
En somme, vous méditez en permanence, c’est merveilleux.
Je ne sais pas. je n’en retire aucun plaisir particulier. Mais quand je lis des livres comme celui-ci, je voudrais arriver à penser. Ça a l’air important.

Après cette conversation, je m’interroge à mon tour, fatalement.
Depuis deux ans, tout absorbé par ma thèse d’astrophysique, j’ai énormément réfléchi, mais ai-je eu le temps de penser?
Réfléchir, c’est quand le cerveau fonctionne comme un engrenage, en vue de trouver une solution ou de remplir une tâche. Mais penser? Penser, c’est autre chose. Penser c’est s’interroger sur le sens des choses. C’est mettre en cause le cadre même de la réflexion. Penser, c’est le début de la philosophie comme celui de la science.
La philosophie a ce gros avantage : elle se maintient au niveau des conjectures et des jongleries cérébrales. La science, elle, doit descendre dans l’arène pour interroger le réel, ce qui l’oblige à affronter de nombreux problèmes – théoriques, techniques, administratifs. Du coup, beaucoup de scientifiques s’immergent dans la mise au point de solutions et renoncent à penser sur le fond. Je réalise maintenant cette évidence cachée: rares sont les scientifiques qui ont le temps de penser.

Que faire, que faire pour me prémunir ? Lire Madame Bovary ? Penser à heure fixe ? Lire des livres de philosophie ? Pour ce qui me concerne, il me semble que les transports en commun, et en particulier le train Bruxelles-Paris, sont parmi les environnements les plus propices. J’en ressors toujours avec une somme d’idées ou d’impressions invraisemblables. Alors instituons les choses ainsi : le train sera dorénavant mon dispositif pour penser. Je monterai les deux marches en sachant que je vais me muscler les méninges comme d’autres font des abdominaux. Je le faisais déjà, je crois, mais maintenant, grâce à l’homme qui ne pense pas, je l’ai compris.