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QUATRIEME DE COUVERTURE :: PREMIERES PAGES :: PRESSE






















Petite révision du ciel : premières pages

Je n'ai pas su l'expliquer aux autres. Moi-même, je n’étais pas sûr de bien me comprendre. J'ai senti qu'il fallait le faire, c'est tout. C'était un mouvement naturel et presque indépendant de moi, comme de chercher la surface quand on est plongé dans l'eau. J'ai émergé à l'air libre de la rue, et ce building m'est apparu comme un aquarium où nous vivions en apnée à longueur de journées. J'avais bien fait de donner ma démission.
Gisèle n'a pas poussé les hauts cris, n'est pas devenue hystérique. Gisèle n'a rien d'une femme banale. C'est la femme que j'aime, pour autant que je connaisse quelque chose à l'amour. Ou que j'aimais, car j'ai décidé de la perdre. Elle a essayé de me comprendre, elle a voulu discuter calmement, mais sa sollicitude, sa douceur, son intelligence même, m'ont pesé autant que si elle m'avait condamné. Je voulais douter de moi jusqu'au bout, et non subir des assauts de gentillesse. Je lui ai dit que j'avais besoin de poursuivre mon chemin tout seul. Elle a protesté un moment et puis a respecté ma solitude aussi. Elle est beaucoup trop forte pour moi.


J'ai tout quitté sans savoir où aller. Un jour, il faut lâcher le bord de la piscine, me disais-je pour me réconforter. J'avais assez d'argent de côté pour pouvoir me permettre d’hésiter un an ou deux. Je me disais que je trouverais bien une idée dans l’intervalle. J’ai passé six mois déjà à déambuler, lire, rêver, voyager, essayer de découvrir à quoi je pourrais consacrer les années qui me restent. Aucun projet bien défini ne s’est dessiné jusqu’à présent. La vie que j’ai quittée était exemplaire, manifestement réussie, et pourtant je n'ai pas le sentiment d’avoir atteint grand-chose. Dix-huit ans d’éducation standardisée, cinq ans pour obtenir ma licence en math et ma spécialisation, dix ans d’agitation dans nos circuits économiques, et je me retrouve à trente-trois ans avec le sentiment de m’être laissé berner. Arrêté sur le côté, je regarde défiler mes semblables. Chacun me semble crispé dans un effort permanent pour accompagner le courant. Je n'ai pas compris le sens de ce remue-ménage. Je soupçonne qu'il n'y en a pas. Pas d'autre qu'une sorte de sens commun par lequel on se réchauffe les uns les autres.
La seule chose importante qui me soit arrivée, c'est Gisèle. Je l’ai quittée. Elle souffre à cause de moi, pendant que je cherche encore ce que souffrir veut dire.
Quand nous nous retrouvions le soir, elle m'embrassait toujours en plaquant son corps contre le mien. Ce n'était pas un de ces baisers distants que l'on donne en s’occupant déjà d’autre chose, non, elle mettait à me retrouver la même énergie heureuse qu'à engloutir un gâteau ou à s'offrir une nouvelle robe. Il ne fait aucun doute que j'aimais cette force qui l’habitait. Je m'en suis régalé.
Mais un jour il vous manque quelque chose et on veut savoir quoi.