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QUATRIEME DE COUVERTURE :: PREMIERES PAGES :: PRESSE























Relations d'incertitude – Premières pages

Je ne sais plus pour quelle raison j’errais dans ce couloir, quelle peine de cœur ou grève de métro m’avait laissée vacante sur le campus, alors que mon emploi du temps habituel était plutôt du genre optimisé. J’entamais ma dernière année de journalisme et je me demandais à quoi j’allais pouvoir consacrer ma plume une fois que ce fichu diplôme aurait rejoint, dans ma boîte à archives, le tiroir étiqueté « documents officiels » qui résumait ma position face à l’administration du pays. Pendant trois années d’études, une attention assidue portée aux journaux écrits, parlés et télévisés m’avait amenée à la conclusion que rien ne valait une bonne bande dessinée. L’actualité me donnait la nausée. J’avais remarqué, en feuilletant des magazines parus sur un laps de vingt ans, que la presse semblait condamnée à se répéter en boucle et ça me fatiguait. J’avais envie de linéarité.

Arrivée à hauteur de l’amphi 2215, je tombai sur une animation insolite pour cette heure tardive. Une conférence, peut-être ? Je m’approchai de l’affiche apposée sur la porte. « Naissance et destin de l’univers, une quête sous le signe du vide quantique, par le professeur Edgard G. ». Cette annonce fit sur moi l’effet d’une pluie de confetti. On changeait de monde, on zappait vers les cimes. L’univers, certes, je n’en ignorais pas l’existence, mais qu’il pût naître ou mourir ne m’avait jamais effleuré l’esprit. Est-ce que le moustique interroge les destinées cosmiques? Cependant, la fraîcheur de ces idées me sortait d’une torpeur maladive – je pouvais presque entendre dans mon cerveau le crépitement de l’influx électrique. Univers, destin, naissance, quête, vide, enfin de vraies questions, qui rompent le refrain assommant des insignifiances quotidiennes. Et, avec le mot quantique, on atteignait franchement l’ivresse poétique – je parle de la poésie dense et joufflue émanant des concepts dont vous ne pouvez douter qu’ils sont chargés de sens. Voilà qui réclamait mon attention. J’entrai.

Il y avait un monde fou dans la salle imposante prévue pour les grands événements et les cours de première année. Je dus faire lever une demi-rangée pour atteindre l’une des dernières places libres – d’où il serait tout à fait impossible de m’extraire si le sujet devenait casse-pied. Mais au nombre des amateurs qui avaient affronté le problème du parking dans un quartier absolument impraticable, on pouvait juger l’événement particulièrement prometteur. Les deux allées latérales furent bientôt encombrées d’auditeurs assis sur les marches. Les derniers arrivants devaient se placer debout de part et d’autre de l’estrade, se maudissant de s’être mis en route si tard.

Déjà installé en scène, assis derrière une table et concentré sur ses notes, dont il ne tournait pourtant jamais la première page, se tenait un homme auréolé de boucles blanches, complètement indifférent au brouhaha qui venait lécher l’estrade comme une marée. Il devait mettre au point la structure interne de son exposé, articuler les enchaînements, boulonner les premières phrases, bref inspecter l’architecture de l’édifice au seuil duquel nous étions déjà massés, attendant la visite. C’est à peine s’il leva les yeux lorsqu’un officiel prit la parole pour introduire la séance, et l’on comprit qu’il restait retenu dans ses travaux d’aménagement intérieur, hochant mécaniquement la tête à l’énoncé de ses titres, comme il aurait sans doute continué à le faire s’il écoutait la recette du cake aux pommes.

Dès qu’il ouvrit la bouche, je tombai sous le charme. Je parle non de son charme à lui, car sa personnalité restait dissimulée sous le discours, mais de l’invraisemblable attrait qu’il conférait à la physique. C’était bien la première fois que la science prenait pour moi les couleurs d’une aventure. Mes terribles difficultés à surmonter les cours de l’enseignement secondaire, et le dégoût qui s’en était suivi, ne m’avaient pas préparée à une révélation de cet ordre. Mais je suis obligée de le reconnaître : comprendre la gravitation universelle, ce soir-là, marqua un tournant de mon existence.