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Réminiscences
Nouvelle publiée aux Editions de l'Académie Internationale d'Eté


Emue comme une truite jeune accouchée, la jouvencelle agitait son mouchoir au passage du train. Non qu'elle y eût déposé un être cher, mais les départs de trains, d'une manière générale, lui retournaient l'âme dans la moelle épinière. Celui-ci était vert-marécage et se détachait mal sur le ciel pustuleux. C'était, bien sûr, dans un vieux livre rongé par un siècle d'air fétide qu'elle avait trouvé ces images insolites d'adieu dans les gares. Depuis bien longtemps, les trains ne convoyaient plus que les ordures des villes et les gens restaient chez eux, dans la quiétude de leur climat interactif. Cela leur évitait le contact de l'air visqueux qui n'autorisait même plus les tempêtes.
Malgré l'inconfort de l'opération, la jeune étourdie enfilait régulièrement son masque pour aller divaguer à propos de l'ancien monde. Elle avait feuilleté beaucoup de vieilles pages en voie d'engloutissement, beaucoup plus qu'il n'était conseillé. D'aucuns avaient payé de leur vie la tentative d'arracher quelques reliques à la morsure de l'air. Des gigatonnes de mémoire superflue pourrissaient dans des charniers géants dont on répétait que leur voisinage était nocif pour l'orthodoxie mentale.
Peu inquiète de faire l'originale, la petite fée avait plus d'une fois exhumé quelque cadavre pantelant pour tendre une oreille émue à son dernier râle: épopée de la marine à voiles, moeurs de la gélinotte blanche, recette du canard à l'orange, serments d'amour éternel. Sur ces fragments de mondes perdus, elle élucubrait des histoires langoureuses, crucifiées au rythme éclatant du ciel bleu, de cris d'oiseaux et de sentiments poignants. Martyre de sa propre imagination, elle enviait sans l'admirer la douce apathie de ses contemporains qui savaient d'instinct se vautrer dans la satisfaction générale suggérée. Pour les rattraper, elle ne ménageait pas ses efforts, savait se montrer stoïque et pleine de bonne volonté. Elle s'appliquait à tirer des leçons de l'observation des plus contents d'entre eux, lorsqu'ils l'invitaient dans l'une de leurs conspirations de la distraction, si prisées pour leur caractère civique. Mais quand on lui parlait des montagnes de prix qu'un jeu lui fournirait, elle pensait stupidement aux vraies montagnes, aux neiges évanouies, et elle recommençait à verser de petites larmes huileuses qui lui attiraient des regards de pitié exaspérée.
Il était clair que seul son silence l'avait jusqu'ici préservée de l'Etablissement de régénération d'orthodoxie mentale, moins parce qu'elle s'en méfiait - au fond elle y aspirait peut-être - que parce qu'elle n'aurait su à qui confier ses nostalgies confuses.
Elle aurait tant aimé que la Sainte Vierge débarque sur sa motocyclette fleurie et lui révèle dans un sourire espiègle que tout ceci n'était qu'un mauvais rêve, une manoeuvre de diversion, un faire-valoir pour le monde de douceur et de beauté qui allait maintenant débuter sur un seul geste de la madone.
Mais jamais la belle intacte ne débarquait.
Jamais le voile vert-marécage ne se déchirait.
La biche continuait à mastiquer son désespoir, victime sans gloire et sans effusion de sang, asphyxiée à petit feu par les interstices de son masque usé. Elle promenait une tristesse si peu tapageuse; personne n'y reconnaissait ce qui reste de toute la révolte du monde quand le monde n'est plus à sauver, quand la vie s'est retirée de la vie, quand l'avenir est sorti des dictionnaires. Pas même persécutée, pas même conspuée, à peine montrée du doigt dans les moments d'ennui, la fraîche colchique vivotait entre douleur et résignation, sans autel pour offrir son sacrifice.
Spectatrice, elle ne serait que spectatrice des ravages accomplis.
Regard de trop, inutile déchirure, remord accessoire.
Il lui semblait avoir atterri sur la mauvaise planète. Une erreur, sûrement, quelque part, l'avait propulsée à rebrousse-poil. Elle avait d'ailleurs un physique d'anomalie, avec ses yeux mobiles, sa bouche tendue vers le baiser et ses gestes gracieux.
Il est possible que ces traits insolites aient été, sinon imprimés, du moins renforcés par l'habitude de se remémorer quelque histoire d'amour déchiffrée fiévreusement entre les trous du papier. C'était là la partie la plus inavouable et la plus insensée de ses excavations littéraires.
Il lui fallait manipuler avec précaution l'idée d'un monde où l'on s'accouplait par amour, à cause des tremblements qui s'emparaient immédiatement de son corps. La plupart des gens de son secteur ignoraient, ou feignaient d'ignorer, cette particularité des sociétés archaïques. Balivernes, disaient-ils, divagations très peu orthodoxes.
La toute douce avait déjà vu quelques fois des hommes pénétrer dans son corps, y expulser leur ration, et s'en détourner aussitôt comme d'une cuvette de W.C. dûment remplie. Elle aurait voulu connaître le secret qui transformait cette purge en émois illuminés tels qu'elle en avait lus et relus avec stupeur dans tant de volumes différents. Elle en connaissait des dizaines par coeur, de ces passages énigmatiques où l'étreinte d'un homme et d'une femme atteignait des sommets de joie indicible. Elle aurait probablement donné sa vie entière pour connaître un seul moment comme celui-là.
Mais sa vie entière, personne n'en voulait, sûrement pas les éjaculateurs de service, et pour rendre supportables les jours qui la séparaient du naufrage de ses poumons, elle rôdait le long des trains d'ordures, s'imaginant avoir connu un être digne d'être aimé dont elle pourrait se séparer en agitant un mouchoir.