INEDITS
La science et ses représentations
Essai
Le monde vu par les sciences
Salamalecs d’usage
Les colloques, ça me connaît. J’en fais mon pain quotidien depuis deux ans. Mais je me souviens toujours avec la même fraîcheur de mon éblouissement lorsque pour la première fois je suis entrée dans une salle où vingt sommités allaient discourir et bavarder à huis-clos.
C’était ici même, au Château de La Hulpe, où se tinrent voici un siècle les colloques Solvay.
Nous sommes maintenant à la troisième édition de ces « nouveaux » colloques. Je suis une vieille habituée. Seuls les organisateurs, Michel Cazenave et Edith Allaert, sont là aussi pour la troisième fois. Tous les autres participants découvrent les lieux, et je vais pouvoir les materner si je veux.
La thématique de cette édition, La science et ses représentations, me semble un peu floue. Je dirais même : molle. En clair, je ne vois pas de quoi il s’agit. Le côté positif, c’est que de nombreuses disciplines sont invitées à la table : la physique, la philosophie, l’histoire, la sociologie, la littérature. Ça va cogiter ferme, car plus il y a de nations différentes, plus chacune met un point d’honneur à donner le meilleur d’elle-même, un peu comme aux Jeux olympiques. Mais de quoi va-t-on parler, je me le demande.
Lors du dîner d’accueil, dans la grande salle de marbre de l’Université Libre de Bruxelles, la pagaille est intense car tous les transports français sont en grève et il est impossible de prévoir qui parviendra jusqu’à nous. Certains dormiront dans une gare ou un aéroport. Une petite quinzaine arrivent quand même à bon port.
Je prends place à table à côté d’un historien médiéviste de l’ULB que je trouve fort rouge et transpirant. Il m’avoue qu’il vient de commettre la gaffe de sa vie. « J’ai serré la main de cette dame, là-bas. Elle m’a dit son nom, puis je me suis présenté, et pour me montrer accueillant, je lui ai demandé si c’était la première fois qu’elle venait en Belgique. Elle m’a dévisagé d’un air interloqué, avant de dire sur un ton pincé : « Certainement pas. Je suis votre ministre de l’enseignement. » Et moi qui l’avais prise pour une participante. Ah là là ! Je ferais mieux de m’intéresser un peu plus à la politique. »
J’essaie de consoler le pauvre homme en lui contant mes propres mésaventures : « En ce qui me concerne, j’ai serré la main du recteur en me présentant comme diplômée en sciences économiques de son université. Ensuite, je lui ai demandé dans quelle faculté il enseignait. Il m’a répondu : « En sciences économiques ». Je l’avais eu comme prof pendant deux ans. »
Mon voisin hausse les sourcils dans une belle expression d’émerveillement primaire, comme un enfant qui déballe un cadeau plus beau que dans ses rêves. Il esquisse ensuite un sourire de compassion infinie, avant de se laisser glisser dans un fou rire convulsif du plus bel effet. Le voilà beaucoup moins stressé. Nous sommes les deux catastrophes de la soirée. Heureusement, la table est si large qu’il est presque impossible de converser avec nos vis-à-vis, ministre et recteur, qui s’entendent très bien ensemble. Nous pourrons ruminer nos insuffisances en petit comité.
Je note avec amusement que l’un des physiciens, qui a fait des pieds et des mains pour être placé à côté de la ministre, ne parle qu’avec son autre voisin, un collègue qui l’a branché sur un sujet bouillant - genre : l’énergie du vide ou la courbure de l’univers -, et qu’il laissera pendant toute la soirée son beau crâne lisse comme seul paysage offert au corps politique.
Toutes les conversations se déroulent par deux, parfois par trois. Mon voisin médiéviste m’explique qu’il a enseigné l’histoire des sciences gratuitement pendant dix ans, parce que le cours n’était pas officiellement au programme. A ma gauche se trouve l’un de ses anciens étudiants qui essaie d’entrer dans la conversation. Je m’enquiers de son domaine de recherche. « L’astrologie », me répond-il. J’espère que je n’avais rien en bouche à ce moment-là, car j’ai senti mon menton descendre d’un étage. Je ne peux m’empêcher de m’exclamer, d’une voix haut perchée : « L’astrologie ? A l’université ? » Il corrige : « L’histoire de l’astrologie ». Comprenant ma méprise, je réprime un rire gêné : « Ah, d’accord, vous m’avez fait peur ! Mais dites-moi, on peut vraiment s’intéresser à l’histoire de l’astrologie sans croire à l’astrologie ? » Sans hésiter, il répond : « Mais j’y crois ». Et mon menton reprend ses expéditions vers le bas. Cette fois, je ne sais plus comment rattraper la situation. Et qui faut-il sauver d’abord ? Mon voisin ou l’université ?
Je croyais honnêtement que s’il y a un sujet impossible à admettre à l’université, c’est bien l’astrologie, et que le doctorat d’Elizabeth Messonnier était un scandale plus imposant que celui du Watergate.
Le jeune homme commence à m’expliquer les tenants et les aboutissants de sa curieuse situation. Quand il était adolescent, il était passionné de jeux de rôles et il passait tous ses loisirs dans cette activité. Quand il est devenu « maître de jeu », il a voulu connaître davantage le moyen âge, en vue de créer lui-même des scénarios. Voilà pourquoi il s’est inscrit en Histoire à l’université. Ensuite, il s’est tout simplement piqué au jeu, notamment grâce au talent de son professeur principal, mon voisin de droite. Sans lui, il ne serait jamais devenu docteur. Le voici donc aujourd’hui chercheur patenté. Et il croit à l’astrologie, ne m’en déplaise. Je me contente de hocher la tête, trop perplexe pour critiquer.
Mais je note que l’histoire des vocations est toujours formidable. Quand ce n’est pas Star Trek ou Jurassic Park, c’est Le seigneur des anneaux ou Indiana Jones, autrement dit les traductions les plus clinquantes et trompeuses de certains thèmes scientifiques, qui emmènent les gosses vers des carrières de chercheur. Comme quoi, on aurait tort de traîner ces divertissements dans la boue.
On entend bientôt sur notre droite que quelqu’un est en train de monopoliser l’attention du bout de la table. Un pont est jeté entre les deux rives. Je ne vois pas l’homme qui parle, car il se trouve dans l’enfilade de mes voisins, mais j’ai l’impression de ressentir physiquement sa masse, comme s’il s’agissait d’un astre plus lourd que les autres, et que tout le monde se mettait progressivement en orbite autour de lui. Au bout d’un moment, il ne reste plus que deux acteurs dans la salle : lui et le reste de l’assemblée. Son discours, il faut dire, est de nature à alerter l’oreille. Il est occupé à faire l’apologie des Etats-Unis, où il a passé la plus grande partie de sa vie, bien que français d’origine. Il nous apprend que l’enseignement là-bas est infiniment supérieur à notre vieux système sclérosé. Il a peut-être oublié que nous avions la ministre de l’enseignement à notre table. Celle-ci prend la chose comme un affront personnel et lui assène sèchement qu’il ne comprend tout simplement rien. Il bifurque alors vers un terrain qu’il pense sans doute moins directement explosif et s’attache à illustrer le fossé culturel. « Etre américain, c’est un état d’esprit. Tout le monde peut l’être. » Levée de boucliers à la table : « Dieu merci nous ne le sommes pas, et nous ne voulons pas l’être. » Vexé, l’homme rétorque : « Mais vous l’êtes déjà. Regardez vos vêtements, votre musique… » Tout le monde se récrie et prétend ne consommer que de la culture européenne. Puis on l’attaque sur le système social. Tout le monde sait que 40% des citoyens américains ne sont pas couverts par une assurance médicale. Il ricane : « Pas couverts, mais soignés quand même ! » Quelqu’un se hasarde à poser la question : « Vous avez déjà été aux Etats-Unis ? » L’homme se braque : « Ne riez pas. Il y a là-bas des réseaux qui fonctionnent sur la solidarité. Toutes les églises, par exemple. On lui répond : « Oui, nous avons connu ça aussi. Ça s’appelle la charité. C’était en vigueur chez nous il y a trois siècles. » Pas encore découragé, il poursuit : « Vous n’imaginez pas ce que c’est la liberté là-bas. La plus sacrée de toutes les valeurs. Je pense à cette femme qui dormait dans la rue et qu’on a voulu emmener à l’hôpital. Elle a pris un avocat pour imposer son point de vue, à savoir qu’elle avait le droit de dormir dans la rue si ça lui chantait. C’est ça, l’Amérique ! » Personne ne semble impressionné par un tel summum de liberté. Il poursuit : « Et les campus, là-bas, on y trouve absolument tout ce qu’on veut. » On lui rétorque : « Bien sûr, puisque ce sont des ghettos au milieu de nulle part. Ici, les étudiants sont dans les villes et n’ont pas besoin d’être biberonnés comme à Disneyland ».
On sent qu’il commence à fatiguer. « Oh, pensez ce que vous voulez, mais moi je vous dit que les Américains sont des gens généreux. On vous aide dans la rue. On vous donne à manger. Rien à voir avec ici. » On lui concède : « Les Américains, peut-être, mais les Etats-Unis restent un empire, avec une mentalité d’empire, comme les Romains : vous pouviez parfaitement devenir citoyen romain, même si vous étiez gaulois ou arabe, mais si vous n’étiez pas d’accord, alors on vous égorgeait. » Protestation indignée : « Les Etats-Unis n’ont jamais envahi personne, sauf pour libérer des populations. »
Tollé monstrueux dans la salle. Ça devait arriver.
La ministre décide qu’il est temps de lever la séance et tout le monde s’égaille en multipliant les gestes d’incrédulité.
Les participants ont beau être sélectionnés sur la solidité de leur carrière universitaire, on n’est pas à l’abri de certaines surprises…
Le lendemain matin, nous avons récupéré une partie des participants bloqués en route. Et pour commencer le colloque, Michel Cazenave se propose de clarifier le sujet. Voilà qui ne saurait mieux tomber car je suis dans le brouillard. Nous allons, dit-il, réfléchir selon trois axes.
Le premier axe concerne les représentations du monde. La science d’un lieu et d’une époque ne peut pas faire autrement que d’être déterminée par les représentations du monde qui prévalent dans ce lieu et à cette époque. Mais en retour, elle influence ces représentations, et parfois les transforme profondément. Pour schématiser, Einstein est le produit de la pensée du XIXème siècle, et le vingtième siècle est le produit de la pensée d’Einstein. Voilà un jeu d’action-rétroaction que nous voulons interroger à cette table. Je note qu’il est sûrement valable pour tous les domaines de la création. Mais occupons-nous déjà des sciences.
Le deuxième axe concerne la manière dont le public se représente la science. La science soulève autant la confiance absolue et irrationnelle qu’elle provoque d’hostilité profonde et tout aussi irrationnelle. De nos jours, on observe même un irrationnalisme croissant, y compris chez les adeptes de la science les plus convaincus. Ces positionnements doivent tenir, quelque part, à l’idée que l’on se fait de la science. A nous de voir comment cette idée se construit.
Le troisième axe concerne la façon dont la science se représente elle-même. Comment les sciences se racontent LA science. Prenons l’exemple de Newton. Il est passé à la postérité comme un grand physicien, mais il était également passionné d’alchimie. Seulement personne ne veut l’accepter. On discrédite cette activité comme anecdotique et pittoresque. Or, il a été montré que l’alchimie a joué un rôle constitutif dans l’élaboration de sa pensée en général. Ce qui ne veut pas dire automatiquement que Newton a été un champion de l’irrationnel. Mais il faudrait au moins se demander en quoi la pratique de l’alchimie lui a permis de penser autrement et d’aborder certains problèmes de physique d’une manière nouvelle. Seulement, la science réinvente son histoire, elle efface ses propres traces et ensuite explique non pas comme elle s’est construite mais comment elle aurait dû se construire. C’est le moment où jamais d’éclairer les coulisses.
Car l’esprit même de ces colloques de La Hulpe est celui-là : remettre la science dans la culture, lui interdire de fricoter toute seule dans son coin. On en a marre des experts qui conciliabullent et puis viennent dire : la vérité, c’est ça. Qu’ils nous expliquent comment ils travaillent, et tout le monde s’en portera mieux.
Voilà le décor planté. Il me convient vachement bien. Partons à l’assaut des secrets de cénacles.
Comment la cosmologie voit le monde
Nous allons commencer notre excursion par le tour d’horizon le plus large qu’on puisse embrasser avec un cerveau d’homme : celui de l’univers tout entier. Car la cosmologie ne s’occupe de rien de moins que ça, et le physicien Edgar Gunzig est là pour nous faire la visite guidée.
On se place clairement ici dans le premier axe posé par Michel Cazenave : quelle est l’image du monde que nous fournit la science ?
L’étude de l’univers s’est trouvé limitée, pendant des millénaires, à l’observation respectueuse de la voûte étoilée, assaisonnée de spéculations philosophiques. Les images du monde qui en découlaient nous semblent naïves aujourd’hui, et pourtant, elles ont formé le cadre conceptuel global pour des dizaines de civilisations. La Terre plate posée sur des piliers, la Terre au centre de la « sphère des fixes », le Soleil au centre de l’univers, chacune de ces images, et beaucoup d’autres, furent la vérité d’une époque. Et quelle est l’image du monde aujourd’hui ? Les grands traits peuvent être brossés comme suit :
• L’univers est formé de milliards de galaxies contenant chacune des milliards d’étoiles.
• L’univers a une histoire et évolue. Son âge est fixé à 13,7 milliards d’années.
• L’univers est en expansion. Cette expansion est de plus en plus rapide.
• Le contenu de l’univers nous est en grande partie inconnu. Il existe d’immenses quantités de matière et d’énergie dont nous détectons les effets mais que nous n’avons pas encore identifiées.
• L’espace contient un rayonnement fossile qui nous donne des informations sur un moment particulier, celui où la lumière est apparue, 380 000 ans après le début de l’univers.
Cette image actuelle de l’univers témoigne de bouleversements profonds qui ont eu lieu au cours du XXe siècle. Au cours de ces bouleversements, l’espace, le temps, la matière et l’énergie ont dû être pensés ensemble, plutôt que comme des entités autonomes. Mais si cette interdépendance est devenue monnaie courante dans l’esprit du physicien, elle est loin d’avoir atteint les représentations courantes. Car les liens que la science a mis en évidence ne peuvent plus se penser sur la base des perceptions et du langage courant. Elles mobilisent des concepts géométriques ou quantiques qui nous sont tout simplement étrangers, autant que le feu est étranger au poisson.
Comment tout cela a-t-il pu arriver ?
Il nous faut examiner les deux grandes théories qui ont amené ces bouleversements et qui ont pour nom : relativité générale et théorie quantique des champs.
La relativité générale est une théorie de la gravitation qui remplace la théorie de Newton. La théorie de Newton n’était pas « fausse », c’était une approximation. La relativité générale est « plus juste » en ce sens qu’elle donne une description plus générale et donc englobe plus de situations. Dans la vision de Newton, on disait : « Les corps s’attirent ». Dans la vision d’Einstein, le fait que les corps se comportent « comme s’ils s’attiraient » traduit une propriété invisible de l’espace-temps : sa courbure. Aujourd’hui, il faut dire : « Les corps se meuvent librement dans un espace-temps courbe, et cela nous donne l’impression qu’ils s’attirent ». Le progrès est immense, car on fait l’économie d’une force mystérieuse : l’attraction universelle. Désormais cette force est reléguée au rang des fariboles. Les masses n’attirent rien du tout. En revanche, elles modifient l’espace autour d’elles. Elles le courbent. Cela peut vous sembler tout aussi mystérieux, mais c’est beaucoup plus puissant. On remplace une action sans support par une propriété géométrique du cadre physique de l’action. Ce cadre est désormais un protagoniste actif, en interaction avec la matière et l’énergie. Et les équations d’Einstein décrivent très précisément les liens entre l’espace, le temps, la matière et l’énergie.
La relativité générale a connu un succès expérimental total. Le calcul du périhélie de Mercure et de la déviation des rayons lumineux à proximité du Soleil en ont fourni des confirmations éclatantes. Ceci à l’échelle « locale » de notre système solaire. Mais il restait à découvrir ce qu’elle pouvait nous apprendre sur l’univers à l’échelle globale.
Dans les équations d’Einstein, le membre de gauche décrit la géométrie de l’univers (sa courbure) et le membre de droite décrit son contenu (matière et énergie). La matière crée la courbure et la courbure dirige la matière. Mais ces interactions sont-elles entièrement fixées, ou reste-t-il une certaine malléabilité qui permet plusieurs histoires de l’univers ? Einstein disait que le membre de gauche était solide comme un roc mais que le membre de droite était fragile. Pourquoi ? Parce que le contenu de l’univers est tellement complexe qu’il faut beaucoup d’approximations pour le décrire. Habituellement, on décrit la matière par un « fluide » cosmologique, c’est-à-dire un milieu continu et homogène. C’est évidemment faux, du moins à petite échelle, mais à l’échelle de l’univers on pense qu’on peut se permettre ce genre d’arrondi. Même ainsi, un gros problème surgit, si on remonte dans le temps. Plus on revient en arrière, plus l’univers rétrécit, et à la fin toute la matière est concentrée dans un espace infiniment petit, ce qui n’a aucun sens sur le plan physique. Cet « événement » impossible est appelé Big Bang. Il se trouve en dehors de la théorie et oblitère le problème de l’origine. La relativité générale se solde donc par un aveu d’impuissance sur l’origine de la matière.
Or, il existe une théorie dans laquelle la création de matière est chose courante, c’est la théorie quantique des champs. Celle-ci prend toute sa pertinence à l’échelle microscopique, mais cela ne veut pas dire que son application se limite au domaine microscopique. Simplement, à grande échelle, les écarts avec la théorie classique deviennent négligeables. Mais que se passerait-il si, au lieu de considérer l’espace vide comme un champ classique, on le considérait comme un champ quantique ? Est-ce que cela va changer quelque chose ?
La réponse est oui. Si le vide est un champ quantique, alors il génère une expansion, et cette expansion fournit de l’énergie qui génère des excitations du champ qui se traduisent par la création de particules. C’est un procédé presque magique, car on a vérifié en laboratoire qu’on peut créer des particules en excitant un champ quantique, mais cela suppose de lui fournir de l’énergie venant de l’extérieur. L’univers, lui, n’a pas d’extérieur. Où pourrait-il trouver de l’énergie ? C’est l’expansion de l’espace-temps lui-même qui agit comme une source d’énergie et lui permet de « fabriquer » de la matière. On a surmonté l’impasse du Big Bang en tenant compte des propriétés quantique de l’univers à grande échelle.
Il ne s’agit, à ce stade, que d’une hypothèse, qui réclame encore beaucoup de travail technique et de vérifications. Elle est séduisante en ce sens qu’elle résout un énorme problème de la théorie actuelle – même s’il reste pas mal de difficultés à surmonter dans le « mariage » de la relativité générale et de la théorie quantique. Si elle devait s’avérer exacte, elle imprimerait à nouveau un changement radical dans notre vision du monde, non dans sa configuration actuelle mais dans son origine. Car l’univers tout entier serait le produit dérivé d’un état primordial de vide quantique. On pourrait même dire qu’il n’est qu’un des visages du vide, un état « dégénéré » ou « cristallisé » de ce vide originel. Nul doute qu’une telle révélation ne manquera pas de bouleverser profondément notre façon de penser.
Il est onze heures et nous en sommes déjà à la pause-café, même si les questions n’ont pas encore pu commencer. Devant le buffet, je demande à un autre physicien ce qu’il a pensé de l’exposé. Il me répond :
- Ce que je me demande, c’est si je dois me taire ou attaquer.
- Attaquer ?
- Il y a tant de choses discutables dans ce raisonnement. Mais ça nous prendrait la journée.
Je vois. Du sport en perspective.
Chacun reprend sa place et Michel Cazenave demande qui veut se lancer. Comme nous avons autant de littéraires que de scientifiques dans cette assemblée, les lectures de la conférence ne peuvent être que diverses et contrastées.
Hossam Elkhadem, historien, demande timidement : « Après cet exposé, je me demande ce que devient le déterminisme dans la vision du monde que nous donne la cosmologie aujourd’hui. »
Edgar Gunzig courbe l’échine devant l’énormité de la question. Un autre physicien, Marc Lachièze-Rey, fonce sur la balle : « Vous pensez sans doute que la théorie quantique des champs est synonyme de hasard. Rassurez-vous. Aujourd’hui, l’interprétation de la théorie quantique est entièrement déterministe. »
C’est une façon économique de régler la question, mais il ne s’agissait que de répondre à un candide, qui n’exigera pas plus d’éclaircissements. Ce qui est sur le point d’éclater maintenant est une querelle autrement plus disputée, entre physiciens, enfin… surtout un contre tous les autres.
Je vais tâcher de reproduire le fil de la conversation, non pas pour la teneur des arguments, dont la plupart vous resteront comme à moi impénétrables, mais pour illustrer deux choses : 1) comme des gens d’une même discipline peuvent s’empoigner ; 2) comme ils peuvent s’empoigner sur un sujet qui est censé constituer le socle même de leur activité. Si la plus stable, établie, et consensuelle des théories est capable de provoquer de tels remous, qu’en sera-t-il des raisonnements spéculatifs. Attendons voir.
Jean-Paul Auffray, historien et physicien, lance le premier boulet : « Cet exposé était bâti sur un postulat qui suppose une certaine manière de se représenter la science. On nous dit qu’il y a deux piliers dans la physique actuelle : la relativité générale et la théorie quantique des champs. Mais qu’est-ce qui permet de considérer comme un pilier une théorie qui ne s’intéresse qu’à la gravitation, c’est-à-dire un seul aspect de l’univers ? Toute cette théorie est partie d’une facétie de Hilbert qui s’est mis en tête de résoudre les équations qu’Einstein jugeait infaisables. Ensuite, Einstein a supprimé l’électromagnétisme des équations d’Hilbert et c’est devenu la relativité générale. »
Edgar Gunzig : « La relativité générale n’est pas seulement une théorie de la gravitation. Elle contient toute la relativité restreinte. Elle est une relativité restreinte généralisée. Elle décrit physiquement ce que sont les observateurs de la relativité restreinte. Jusque-là, on ne savait pas d’où ils venaient. »
Jean-Paul Auffray : « Non, c’est une erreur historique. La relativité restreinte n’est pas fondée sur la notion d’observateur mais sur la théorie des groupes. Et la relativité générale n’est pas un pilier, c’est une curiosité mathématique inventée par Hilbert en 1915, et qui a ensuite été trafiquée dans tous les sens. On y passe son temps à tricher avec les conditions aux limites. »
Marc Lachièze-Rey : « Einstein a quand même trouvé un modèle qui n’imposait pas de conditions aux limites grâce à l’univers fermé. »
Jean-Paul Auffray : « Einstein n’a jamais résolu une équation de sa vie. Il en a peut-être écrit, mais pour ce qui est de les résoudre, ce n’est pas lui, c’est Schwarschild qui s’y est collé. »
Pendant cet échange musclé, un nouveau physicien a fait irruption dans la salle. Il a passé de nombreuses heures dans les gares, il a raté la totalité de l’exposé, mais il est parfaitement capable de prendre le train de la conversation en route.
Carlo Rovelli : « La relativité générale reste ce qu’on a fait de mieux jusqu’ici. Il y a vingt ans, on disait que c’était une belle théorie, mais que les vérifications expérimentales manquaient. Aujourd’hui, les confirmations sont spectaculaires. Et qu’est-ce que la relativité générale nous apprend sur le monde ? Des choses très fondamentales. Elle a bouleversé les notions de temps et d’espace. On peut toujours penser que ces notions seront à nouveau bouleversées et balayées par une nouvelle théorie. Mais d’ici là… on n’a tout simplement rien de mieux. »
Jean Seidengart, historien : « Un physicien peut-il m’expliquer comment on fait pour passer de l’espace dans lequel est défini la relativité générale, un espace riemannien à quatre dimensions, à l’espace de la théorie quantique, qui est un espace de Hilbert ? »
Marc Lachièze-Rey : « Quantifier veut précisément dire : transformer une structure mathématique en une autre. On décrit le monde, celui de la relativité générale, par des états, et on demande que l’ensemble des états ait des caractéristiques mathématiques correspondant à un espace de Hilbert à nombre infini de dimensions. Cela revient à plonger un espace dans un autre, de dimension plus grande. Pour construire une version quantique de la théorie, on plonge l’espace de départ dans un espace de Hilbert. »
Carlo Rovelli : « La même chose a été faite pour l’électromagnétisme. L’espace de Hilbert, c’est la superposition probabiliste de toutes les solutions de Maxwell. De même, le champ de Hilbert de la relativité générale sera la superposition probabiliste de tous les espaces riemanniens.
Pendant que les physiciens font dans la dentelle, je vois que tous les représentants des sciences humaines se lancent des regards effarés ou exaspérés, c’est selon. Ils n’en touchent pas une, et moi non plus. Mais le grand agitateur n’a pas dit son dernier mot.
Jean-Paul Auffray : « Tout ce que la relativité générale nous dit, c’est que la gravitation est spéciale. Elle n’est pas de même nature que les autres interactions. »
Carlo Rovelli : « Toutes les théories peuvent être interprétées de plusieurs façons. Pour moi, ce n’est pas vrai que la relativité générale distingue la gravitation du reste. Einstein nous apprend que deux objets qu’on pensait distincts, l’espace-temps et le champ gravitationnel, sont en fait une seule et même chose. Donc on peut choisir entre deux interprétations : ou bien il n’y a pas d’espace-temps, seulement du champ gravitationnel déguisé, ou bien on voit les choses à l’inverse. Ce qu’Einstein choisit de dire, c’est que l’espace-temps est un champ et qu’il se comporte comme n’importe quel autre champ. Ce qui revient à dire que, justement, le champ gravitationnel n’a rien de spécial. »
Jean-Paul Auffray : « C’est pourtant bien ce qu’il affirmait au début, en 1915. »
Carlo Rovelli : « Peut-être, mais ça n’a aucun intérêt de savoir ce que pensait Einstein en 1915. Ce qui compte, c’est ce que sa théorie nous dit aujourd’hui. On a découvert que la chaise sur laquelle on était assis est bel et bien un objet comme les autres. Le champ gravitationnel est un champ comme les autres. Et tant pis s’il faut perdre la notion d’espace en passant. »
Jean-Paul Auffray ne s’avoue pas vaincu, mais le gong de Michel Cazenave l’empêche de poursuivre.
Il faut bien en rester là sinon nous allons déjeuner à quinze heures, mais vous avez compris le principe : ils ne sont d’accord sur rien, alors qu’on ne parlait que des bases. Edgar Gunzig en est d’ailleurs très contrarié. Il venait pour présenter une hypothèse révolutionnaire, et on lui demande de courir au chevet d’une centenaire, la relativité générale ! S’il s’attendait à ça.
Voilà sans doute la première leçon que je tirerai de l’image que la science donne d’elle-même, lorsqu’on vient l’examiner dans les coulisses : rien n’est jamais acquis. Il y a toujours un collègue qui peut venir vous faire tomber de votre chaise en s’exclamant : « Mais qu’est-ce qui vous prouve que la Terre est vraiment ronde, après tout ? »
Ne riez pas, les découvertes qui sont devenues des évidences ont ce terrible défaut que personne ne les mets plus jamais en doute. Or c’est parfois dans les replis discrets d’une évidence que se tapit l’erreur qui fausse tout. On ne peut pas passer son temps à réinventer la roue sans arrêt, mais il arrive qu’un progrès significatif provienne d’un sceptique à qui on ne la fait pas. Car tout ce qu’on apprend, de la maternelle à l’université, c’est essentiellement à accepter un tas de choses pour argent comptant. Et la relativité générale, toute subversive qu’elle fut, appartient maintenant au lot des vérités qui sont débitées en tranches de cinquante minutes . Je suis donc, d’un certain côté, heureuse d’apprendre qu’on peut la dénoncer comme une facétie, ou une curiosité mathématique. Dommage que ce soit aux dépens des développements plus aventureux que nous proposait Edgar Gunzig.
Critique-toi toi-même
Au tour de Carlo Rovelli de nous parler de révolution dans notre vision du monde, mais il ne va pas évoquer le Big Bang ou l’énergie du vide. Beaucoup plus simplement, il va aborder les notions d’espace et de temps.
L’espace et le temps, c’est évident, forment la base de notre représentation du monde. Et justement, il faudrait se méfier des évidences. Car s’il y a une chose que l’histoire a su nous montrer jusqu’ici, c’est que les représentations du monde, autant que les empires, sont sujettes à dégringolades. Pas une qui se soit maintenue intacte sur son trône depuis que le monde est monde. Ce qui prouve quoi ? Que la science se trompe. C’est même là, nous dit ce physicien hyper pointu, la découverte majeure du XXe siècle.
Allons bon, dans un siècle tellement saturé de découvertes qu’on aurait du mal à trouver un jour où rien ne fut inventé, voilà qu’il faudrait donner le trophée toutes catégories à l’invention de l’erreur ? Parfaitement. C’est là un pas de géant pour l’humanité, bien plus grand que d’aller poser une semelle sur notre charmant satellite – exploit certes technique mais pas conceptuel pour un sou.
Mais cette prise de conscience, d’où vient-elle ? Du jour où le géant Newton s’est pris une pelle en tombant de son piédestal. Il y siégeait depuis trois siècles, il faut dire, et commençait à s’endormir. La science ronronnait. Quand quelqu’un s’est aperçu que dans certaines situations les équations du vénérable anglais ne marchaient plus, c’est comme si l’eau s’était mise à remontrer le cours des rivières. Et tout le vingtième siècle, nous dit Carlo Rovelli, s’est déroulé dans une sorte de stupeur effarée, à tenter de comprendre cet échec, et à en vivre les répercussions dans toute la société civile et politique.
Aujourd’hui, il ne reste qu’une certitude, c’est qu’il n’y pas de certitudes. Seulement des représentations du monde qui restent vraies jusqu’à ce qu’une représentation plus vraie les rendent fausses.
Comme coup de massue dans nos cocoricos, c’est assez réussi.
Il est temps de détailler un peu le processus qui nous a rendus humbles et lucides. Commençons par la révolution de l’espace.
Quoi de plus simple que l’espace ? C’est une structure vide et fixe dans laquelle les objets peuvent se déplacer. Ainsi en a décidé du moins le génie Newton. Mais cette idée n’était pas si évidente que nous le pensons aujourd’hui. La preuve : le grand matheux a dû batailler pour l’imposer. A l’époque, les lettrés progressistes vivaient plutôt sous l’influence de Descartes, pour lequel l’espace n’existe pas en tant que structure indépendante des objets qui s’y trouvent. Descartes voit des choses et des relations entre les choses. Il est d’accord en cela avec le vieil Aristote qui définissait la position d’un objet en se servant des objets qui sont autour. En effet, que pourrait-on bien utiliser d’autre ? Songez-y un moment, et vous comprendrez aisément qu’il n’y pas d’autre moyen de se repérer en pratique que par cette méthode de proche en proche. La chaise est à côté de la table, l’arbre est au fond du jardin, Nice est au bord de la Méditerranée. Jamais l’espace n’intervient dans notre façon d’appréhender nos déplacements, seulement des relations de contiguïté entre des choses.
Mais un jour Newton arrive, qui a trouvé une loi mathématique d’une puissance extraordinaire pour décrire les mouvements. Tous les mouvements. La loi dit : F = ma. Et dans cette équation, le « a », ce tout petit « a » de rien du tout, va obliger à inventer une chose colossale : la notion d’espace fixe, absolu, immuable, homogène, infini, universel. Vous voyez la dépense ! Mais impossible de faire autrement, car l’accélération doit bien être mesurée par rapport à quelque chose, et Newton affirma que le jeu en valait la chandelle. Par sa volonté s’impose l’idée d’un espace qui existe indépendamment des objets. Dès lors, le mouvement consiste à aller d’un point de l’espace à un autre. Sans la moindre allusion à aucun autre objet. C’est une façon radicalement différente d’envisager le monde.
Savoir si l’espace est un cadre fixe absolu ou une simple relation de contiguïté pourrait passer pour une question de philosophie. Dans les deux cas, le concept reste abstrait, même si le mouvement, lui, ne l’est pas. Mais Carlo Rovelli affirme qu’il s’agit bel et bien d’une question de physique, puisque l’une des deux conceptions s’avère plus efficace que l’autre. Au prix d’une entité invisible, Newton a créé un modèle qui décrit à merveille, et donc prédit aussi, tous les mouvements des corps (pour peu qu’on connaisse les forces qu’ils subissent). Dans les cieux également, il règne en maître tout-puissant, avec la loi de la gravitation universelle. Devant une telle démonstration de puissance, les amis de Descartes et Aristote n’ont plus qu’à se faire tout petits.
Deux siècles plus tard, Faraday introduit dans le jeu une nouvelle entité : le champ électromagnétique. Ce champ est « quelque chose » qui remplit l’espace et qui agit sur les charges électriques. Il le représente sous la forme de lignes mouvantes qui relient les charges les unes aux autres. Maxwell, meilleur mathématicien que Faraday, trouve les équations qui décrivent précisément le champ électromagnétique.
Voilà un gros progrès, mais pas de bouleversement majeur. Comme avant, on considère qu’il y a l’espace, il y a les objets, et puis il y aussi cette entité nouvelle : le champ.
Arrive Einstein, avec son gros cerveau (en réalité, Einstein avait un petit cerveau, mais super bien cablé), qui se met à réfléchir par analogie. Puisque la force électromagnétique est due à la présence d’un champ, pourquoi n’en serait-il pas de même pour la force gravitationnelle ? Celui-ci serait aussi formé de lignes qui relient non plus les charges mais les masses entre elles. Et ainsi la physique est plus belle, puisqu’elle est plus symétrique. A une force « a » correspond un champ « A », et à une force « b », correspond un champ « B ». Ce nouveau champ s’appellera : champ gravitationnel.
Il ne faut pas longtemps à Einstein pour en écrire les équations. Et pour comprendre dans quelle nouvelle vision du monde il va être projeté. Car la vraie trouvaille n’est pas que la gravitation possède un champ. La vraie trouvaille est que ce champ n’occupe pas l’espace. Il EST l’espace.
Einstein pensait avoir ajouté un champ dans un espace, mais non, il a ajouté un champ et supprimé l’espace du même coup. L’espace, ce truc abstrait, rigide et absolu inventé par Newton, vient de laisser tomber le masque et de lui révéler sa vraie nature. C’est une entité mouvante, flexible, relative, déformable de proche en proche, bref, c’est un champ comme les autres. Un simple champ. Rien de spécial. Newton nous a trompés avec son fantasme de grande grille absolue qui pourrait être le théâtre du monde. L’espace n’est constitué de rien d’autre que des relations entres les masses, ces lignes de champ qui les relient deux à deux et chacune à toutes. Nous voilà revenus, après trois siècles de règne de l’absolu, à une vision de l’espace en termes relationnels. L’entité de référence fixe et valable pour tout l’univers n’existe pas. Il n’y a pas d’autre référence pour chacun que ce qui se trouve en relation avec lui.
Comme si ce n’était pas assez, Newton va se faire déboulonner d’un autre côté. Dans son modèle, il y avait deux choses, l’espace et la matière. L’espace est mort, et la matière va tourner de l’œil aussi, sous les coups de boutoir de la nouvelle vedette à la mode : la mécanique quantique. Cette audacieuse théorie doit beaucoup à Einstein, encore lui (décidément, quel câblage), et à quelques autres. Elle affirme que les objets en mouvements ne sont pas décrits par des équations déterministes, mais probabilistes. On ne peut donc pas prédire où ils vont se trouver. C’est pourtant bien ce que les équations de Newton ont fait sans faillir depuis trois cents ans ! En effet, mais il s’agit là d’équations à la grosse louche appliquées à de la matière prise à la grosse louche, pour laquelle l’approximation est suffisante. La lune, les avions et les pommes nous font le plaisir de se comporter comme un gros paquet de molécules se comporte : sans surprise. Ils sont là où Newton a dit qu’ils seraient. Mais dès qu’on quitte cette échelle grossière pour s’intéresser aux atomes et aux particules, tout se complique. Les seules équations qui daignent encore fonctionner sont celles qui nous donnent une idée de la chance qu’on a de trouver le corpuscule à tel endroit plutôt qu’à tel autre. Les vénérables équations de Newton sont sans utilité aucune.
Et ce n’est tout. Dans le monde microscopique, la plupart des variables cessent de pouvoir prendre n’importe quelle valeur possible. Alors qu’un objet à notre échelle, un objet peut avoir n’importe quelle masse ou n’importe quelle vitesse, il n’en va pas de même pour un électron. Il doit choisir sa vitesse ou son énergie dans un catalogue de valeurs autorisées. Dans le petit, tout est discontinu. On dit que les variables sont quantifiées. Elles s’expriment par petits paquets ou petits sauts qu’on appelle des quanta. Et cela vaut également pour les champs.
Ainsi, les deux structures de base de la pensée de Newton en ce qui concerne la matière, le déterminisme et le continu, sont laminées jusqu’aux racines par le souffle de la mécanique quantique.
Newton est par terre, c’est bien triste pour lui mais pas si grave pour nous. On l’on remplacé par autre chose. Il reste pourtant un petit détail enquiquinant. C’est qu’il y avait un trône, et maintenant il y en a deux. La théorie de la relativité d’une part, et la physique quantique de l’autre. Au lieu d’une théorie qui expliquait tout, on en a deux qui expliquent mieux chaque moitié. Mais elles ne s’entendent pas bien ensemble. Le champ gravitationnel semble être une chose, et le monde quantique en être une autre. Jusqu’ici, personne n’a réussi à décrire le champ gravitationnel en termes quantiques, avec des quanta, ou « grains » d’espace et des équations probabilistes. Pourtant, la réalité est unique. Il faudrait pouvoir la décrire par une théorie unique.
Une physique schizophrène, voilà ce que les renverseurs de Newton nous ont légué. Ils sont balayé les fondements de la vision du monde qui était celle de Newton, et ils nous ont laissé avec une autre science dont on sait d’ores et déjà qu’elle ne peut pas être correcte non plus, puisqu’elle est incohérente. Il nous faut de toute urgence de nouveaux révolutionnaires pour remettre un peu de sérénité dans cette situation. En attendant, nous avons au moins fait un bon bout de chemin en abandonnant l’idée d’un espace fixe et absolu. L’espace, pour ce que nous en savons aujourd’hui, devra incessamment être décrit comme un champ relationnel, discontinu et probabiliste.
Et si on parlait du temps ? L’espace n’était que la partie facile de l’exposé, en tout cas facile à se représenter. On imagine une boîte fixe et des événements à l’intérieur, puis on essaie de remplacer cette boîte par un champ issu des objets eux-mêmes, analogue au champ électro-magnétique… et on dit voilà une révolution de pensée. D’accord Victor. Mais le temps. Comment pourrait-on le repenser ? On le peut si peu qu’on n’y est pas encore arrivés, depuis un siècle que la révolution a eu lieu. C’est Einstein (encore et toujours lui) qui a massacré l’idée du temps universel et absolu de Newton (encore et toujours lui), mais le message n’est pas encore passé dans la culture de l’honnête homme (ni même dans celle de beaucoup de scientifiques, me suis-je laissé dire). C’est que la gymnastique est d’importance. Et tellement inconfortable qu’on ne va pas pouvoir la déployer ici (déjà qu’il a fallu trois pages pour l’espace). Contentons-nous de savoir qu’Einstein repense le temps d’une manière analogue à l’espace. Et non seulement analogue mais liée. Tout ce qu’on a dit jusqu’ici au sujet de l’espace s’applique également au temps. Au lieu d’être un repère fixe, absolu et universel, le temps devient une notion relationnelle, malléable, locale. De même que l’espace est une relation entre les objets, le temps doit être compris comme une relation entre les différents états des choses.
Vous conviendrez qu’à l’aide de ces deux exemples on a montré combien l’image du monde que nous offre la science est sujette à transformation. C’est que la science est simplement la recherche continue de la meilleure façon de penser le monde. Et que celle-ci change tout le temps, en fonction des moyens d’investigation. C’est pourquoi, nous dit Carlo Rovelli, le plus intéressant, dans la science ce n’est pas l’image du monde qu’elle nous donne – celle-ci est destinée à être détrônée tôt ou tard. Le plus intéressant, dans la science, c’est le doute permanent dont elle fait preuve à l’égard de ses propres conquêtes. Aujourd’hui, on peut dire que la science ne croit jamais entièrement à ses propres résultats. Elle sait qu’ils sont provisoires. Ce ne fut pas toujours le cas. A la fin du XIXe siècle, on se croyait en passe d’avoir résolu tous les mystères du monde. Mais cette crise d’orgueil est bien révolue. On sait qu’il faut et qu’il faudra toujours faire l’effort de repenser le monde sur la base des nouveaux éléments qu’on connaît. La valeur de la science tient dans cette capacité d’auto-transformation.
Pour la société, les effets culturels et politiques de la pensée scientifique sont nombreux. La pratique du doute peut être détournée par des pensées multiculturalistes qui tentent de démontrer que tous les points de vue sont défendables. Ainsi le darwinisme est-il interdit d’enseignement dans certains états d’Amérique sous prétexte qu’il est « peut-être » faux. Les scientifiques disent eux-mêmes que la science se trompe, n’est-ce pas ? En réalité, c’est une autre pensée, dogmatique, qui veut profiter de la brèche pour s’imposer. En Europe, nous n’en sommes pas là, mais il y a tout de même des tensions similaires. La science, depuis qu’elle n’est plus triomphaliste, éveille moins de respect et on la traite plus facilement comme une servante.
Pourtant, proteste Carlo Rovelli, le doute qui est au cœur de la science constitue sa force et non sa faiblesse. Nos représentations sont toujours partielles et transitoires, on peut toujours faire mieux et pour faire mieux il faut pouvoir jouer avec des visions contradictoires. Cela revient, en quelque sorte, à reconstruire son bateau tout en continuant à naviguer. On ne peut pas se mettre à pied sec pour discuter. Il faut améliorer sa pensée avec les outils mêmes de la pensée.
La discussion s’engage très rapidement après ce bel exposé, accessible et stimulant.
BB : La question que je me pose, c’est celle du lien la représentation scientifique et notre être au monde en tant qu’hommes. Dans les systèmes anciens, ces deux choses étaient très liées. Mais aujourd’hui ?
Carlo Rovelli : Je vous citerai ce texte de Heisenberg qui dit que la culture va devenir de plus en plus une culture mondiale, mais que chaque culture locale va se rebeller contre ce mouvement et y résister. On aura ainsi de plus en plus de points de vue locaux sur la civilisation globale. Cela risque d’être vrai aussi en ce qui concerne les représentations scientifiques. Mais les physiciens eux-mêmes, ils ont tellement l’habitude de changer leurs idées de bases qu’ils peuvent parfaitement vivre avec un manque de confiance absolu dans leur propre point de vue. Et être capables d’écouter les autres points de vue.
Michel Cazenave : On voit chez Heisenberg un peu le même mouvement que chez Pauli, qui est de revenir à la philosophie grecque et à l’idée de complicité entre l’homme et le monde dans lequel il vit. Il fait cela d’une manière très neuve, mais qui réintroduit notre être au monde comme complément naturel à la démarche scientifique. Il faut lire à ce sujet le manuscrit de 1942. Il y a aussi ce dialogue entre Jung et Schrödinger, en 1946 : « - Vous oubliez que la physique dépend de l’âme humaine. – Si oui, nous nous verrons obligés de passer par là. » Je pense qu’aujourd’hui, il devient impossible de ne pas se poser cette question. C’est ce que l’on voit de plus en plus, depuis une dizaine d’années. La science questionne avec insistance ses propres conditions de possibilité. Mais moins du côté des physiciens, qui sont généralement le nez sur le guidon. »
Marc Lachièze-Rey, qui se sent piqué au vif : « Bon, c’est facile de critiquer, mais n’oubliez pas que la grande force de la science, c’est précisément qu’elle peut avancer sans se poser de questions. La science a commencé à avancer quand elle a admis le désenchantement et qu’elle s’est mise au boulot. Des démarches récentes, comme le principe anthropique, veulent remettre l’homme au centre de l’univers. Je crois que c’est une erreur, car ça nous fait perdre toute efficacité. Le désenchantement est la condition de l’efficacité. Et ce n’est pas à la science qu’il faut demander de nous guider sur le plan moral.
Michel Cazenave : « Bien sûr, le principe anthropique est la pire manière de rétablir le dialogue. C’est dire : nous sommes dans le meilleur des mondes possibles, qui est là pour nous. »
Marc Lachièze-Rey : « Attention, je crois que nous sommes dans le meilleur des mondes possibles, mais il n’est pas là pour nous. Le principe anthropique est réducteur en ce qu’il s’intéresse à notre petit sort de petits humains. Le meilleur des mondes possibles est un monde d’harmonie géométrique, et il ne se soucie évidemment pas de nous. »
Michel Cazenave : « Vous en revenez à Platon et à Pythagore. C’est la nouvelle alliance. »
Marc Lachièze-Rey : « On n’en est jamais sortis. »
Hossam Elkhadem : « Mon expérience de cartographe m’a enseigné que sur une carte on fait des choix pour rendre la carte lisible. L’absence de l’homme, je dois vous le dire, rend la carte illisible. Je ne crois pas que l’harmonie soit seulement géométrique. »
Carlo Rovelli : « Toute science est cartographie. La carte n’est pas la réalité, mais c’est la meilleure représentation que je peux me faire de la réalité. Avec le moins de signes possibles, la plus grande partie du monde possible est représentée. Avec quelques symboles seulement, le monde qui m’entoure acquiert du sens. Mais bien sûr, c’est toujours une carte. Et il y a d’autres cartes. Il ne faut pas oublier que l’enjeu de la science, ce n’est pas le monde, c’est notre connaissance du monde. Platon est le premier qui a affirmé qu’on pouvait connaître le monde avec des outils mathématiques. Galilée a ajouté la dimension temporelle et on a pu géométriser le monde en quatre dimensions. C’est là que se trouve pour moi l’alliance que vous cherchez. Mais il y a par ailleurs de nombreux domaines qui échappent à toute démarche scientifique.
Je veux aussi répondre à l’affirmation de Marc. C’est vrai qu’il est beaucoup plus efficace pour un physicien de ne pas se poser trop de questions. Mais beaucoup de scientifiques aujourd’hui exagèrent dans cette direction. Ils fuient toute question générale sur la science, la connaissance, l’espace, le temps… Je pense que c’est une erreur. Dans l’histoire des sciences, il y a des phases de retour vers des questions fondamentales, et il y a des phases très différentes où l’on a trouvé une théorie très efficace et on l’applique à tour de bras. Cela fait plus d’un demi-siècle maintenant qu’on passe son temps à appliquer et à ne plus penser. Il est grand temps de retourner aux questions qui ont fait avancer la science à l’époque de Heisenberg et ses collègues. Je ne crois pas non plus que le principe anthropique soit le meilleur moyen de rétablir un lien entre l’homme et la nature. Mais je crois qu’il faut absolument se poser des questions de fond.
Marc-Lachièze-Rey : D’accord, mais ces questions là sont pour moi dans le champ de la science. Ce que j’exclus, ce sont les questions morales ou religieuses, ou la question de savoir quelle est notre place dans l’univers.
Carlo Rovelli : Tu ne peux tout de même pas nier que Copernic a changé notre place dans l’univers.
Michel Cazenave : Donc la question n’est pas de savoir si la science peut dire quelque chose sur notre place dans l’univers, mais plutôt de savoir si la philosophie peut poser cette question sans se référer à l’état de la science.
Marc Lachièze-Rey : Oh, pour ça, je ne crois pas que la question soit différente aujourd’hui de ce qu’elle était dans l’antiquité.
Michel Cazenave : La façon dont Kant parle du temps et de l’espace, par exemple, est en étroite dépendance avec le discours de Newton.
Marc Lachièze-Rey : Je ne suis pas d’accord. La philosophie kantienne n’a jamais été autant d’actualité qu’aujourd’hui.
Hossam Elkhadem : Et toute la philosophie anglo-saxonne, elle est quand même basée sur les découvertes expérimentales de l’époque.
Marc Lachièze-Rey : D’accord, disons que les philosophes s’inspirent de la science. Mais la science n’a toujours rien à dire sur la morale.
Michel Cazenave : Il n’empêche que la philosophie ne peut plus dire certaines choses une fois que la science est passée par là.
Jean Stein : Je pense qu’il est temps de clarifier certaines choses. L’astrophysicien réfléchit sur l’univers. Le philosophe n’a pas le droit d’ignorer ce que la science dit. Et il y a des choses qu’on ne peut plus dire. Kant superpose une théorie de la perception et une théorie de l’univers conceptualisé qui sera celui de la science. Mais quand on fait de la science, on n’a pas le choix, il faut retirer le sens de notre rapport au monde. Pour Merleau-Ponty, la science manipule les choses et renonce à les habiter. La mécanique quantique n’est pas un monde habitable. Il y a un divorce de plus en plus grave entre les logiques formelles de la science et les logiques de la vie et du langage courant. La question est : comment réduire cette fracture ?
Carlo Rovelli : Je crois qu’il ne faut pas se faire une image d’Epinal de la science et de ses logiques formelles. Il n’y a pas de « méthode scientifique ». Toutes les découvertes ont été faites de manière irrationnelle. Un tel voit une image de sa mère comme une sorcière au centre du monde et il met le soleil au centre du monde. Voilà un progrès qui a utilisé les sorcières. Très bien. Pourquoi pas ? La science, c’est quelque chose qui sort d’un rêve, et puis qui se montre plus efficace que le reste, et qui devient le rêve de tout le monde. Quand j’étais enfant, mon père me décrivait les nuages comme des bateaux qui voguent dans le ciel. Plus tard, il m’a expliqué qu’en réalité ils étaient faits de goutelettes d’eau. Et j’ai changé ma façon de voir les nuages. Mais à quel moment est-ce de la science ? Depuis le début. Depuis que la curiosité existe. Quand Einstein crée la relativité restreinte et nous dit que la simultanéité n’existe pas, cela change complètement notre façon de voir le monde. Mais il y a encore de nombreux physiciens qui ne sont pas prêts à l’accepter. Or il ne faut pas prendre toutes les visions du monde comme étant opposées, puisqu’elles parlent de la même chose. C’est plutôt qu’elles ont été filtrées par des filtres différents.
Jean Stein : Vous parlez comme si une réalité absolue existait à la base. Mais vous savez bien qu’il n’y a pas d’accès direct aux phénomènes Et que les logiques formelles peuvent s’en détacher complètement. Les équations de Maxwell sont parfaitement précises, mais pas un être humain n’est capable de se représenter ce qu’est le champ. Quand vous êtes passé de la représentation du « bateau » à la représentation des « gouttelettes d’eau », vous étiez toujours dans le monde palpable. Tandis qu’avec le champ… Je crois que l’arrivée du concept de champ est peut-être le moment précis où la représentabilité s’est évanouie à jamais.
Carlo Rovelli : Mais dites-moi, est-ce que vous vous représentez de manière visuelle le concept d’amour ou les structures de pouvoir de la société ? Bien sûr que non. Et ça ne vous empêche pas de savoir exactement ce que c’est. Une représentation n’est pas forcément visuelle. C’est la continuité qui peut fournir une façon de se parler. Pour moi, la science n’est rien d’autre que notre regard sur le monde, notre discours sur le monde et il n’y a pas lieu de traduire cela d’un langage dans un autre. Ça s’apprend comme la musique classique, en écoutant.
Jean Stein : Il y a tout de même ces images fausses et provisoires qui aident à comprendre, comme l’image des nuages « bateaux ». Cela fait partie de la connaissance. L’erreur est constitutive du chemin vers la vérité. Pour le langage mathématique pur, en particulier, je ne sais pas si on peut rentrer dedans sans détour. Je pense à cette petite histoire : deux mères se rencontrent avec leurs deux fillettes. L’une demande à la fille de l’autre : - Qu’est-ce que tu apprends à l’école. - Le français. – C’est très bien, alors dis bonjour à la dame. Et la fillette peut dire bonjour. A l’autre on demande ce qu’elle apprend à l’école et elle répond : - L’algèbre. Silence des deux mères. On ne peut pas dire bonjour avec l’algèbre.
Marc Lahièze-Rey : Je pense que pour le champ, le problème est simplement que le concept est trop nouveau. Les voitures et les atomes sont devenus des choses que tout le monde comprend. Il faut laisser au concept le temps de s’installer. Un jour il paraîtra naturel.