INEDITS




LES SIRENES DE OUAGADOUGOU

Roman - Premières pages


Chapitre 1

Les circonstances - peu importe lesquelles - ont incité mes supérieurs à m'envoyer en mission à Ouagadougou.
A quoi bon disserter sur les hasards de la vie?
Je n'ai fait que prendre acte, et mon billet d’avion.
Pourquoi aurais-je refusé d'aller à Ouagadougou?
On ne voit pas pourquoi.

Ouagadougou est l’un de ces lieux auxquels on ne pense pas sérieusement, pas en tant que ville concrètement installée dans l’espace. C'est plutôt un point hypothétique sur une carte imaginaire, l'archétype de l'éloignement dans tous les domaines, comme Tombouctou, Valparaiso et Outsiplou.
Ces endroits-là n'existent pas, ils symbolisent l'extrémité du voyage, son point d'orgue éternellement inaccessible. Ouagadougou, c'est l'ultime exotisme, le comble du nulle part (le trou du cul de l'univers comme devait me l'expliquer plus tard l'un de ses ressortissants).
Renseignements pris, il semblerait que ce soit aussi la capitale du Burkina Faso, pays ouest-africain indépendant, gros producteur de haricots verts, classé septième au hit-parade des pays les plus pauvres. Les encyclopédies et les atlas de géographie en livrent un ensemble de faits intéressants mais impropres à donner de l'endroit une idée précise. Il doit y avoir beaucoup d'enfants, quelques phacochères et un vent dominant du nord-est.

Dans les faits, la surprise de voir un mythe prendre figure urbaine perd de sa substance du fait que nulle personne qui s'y trouve ou s'y est trouvée un jour n'appelle jamais Ouagadougou par son nom. Tous ceux qui s'y frottent ne connaissent que "Ouaga", une petite chose tronquée sans prétention, comme un adulte qui n'a pas su effacer le patronyme dont l'affublait ses parents. En débarquant à Ouaga, l'étranger pensera ce qu'il voudra, mais il pourra laisser intacts les songes attachés à l’improbable Ouagadougou. Et c’est tant mieux.

Je suis partie par une aube noire novembre, à l'heure où les gens se mettent en route pour aller travailler. Avec un seul pull et mon sac à dos rempli de chiffons légers, appuyée dans un coin de la rame de métro, je leur disais de tous mes yeux, à ces emmitouflés de navetteurs: "Salut les potes, je pars à Ouagadougou", mais ils n'entendaient rien.

Du métro au train, du train à l'avion, en passant par la moquette bleutée de l'aéroport. Moi, les endroits interchangeables, je les trouve inquiétants. Surtout s'il faut attendre. On s'assoupit un peu et il suffit de cinq minutes pour oublier où l’on est. En partance, oui, mais d'où à où?, nom d'une pipe il en faut si peu pour perdre le fil, alors ces salles aseptisées toujours semblables c'est vraiment fait exprès pour vous foutre dedans. Quel aéroport, déjà? Quel continent? Quel siècle?
En face du siège où je clapote, il y a un panneau publicitaire pivotant dont un message me reste impénétrable. Je le relis à chaque passage mais jamais le sens ne s'éclaire. Chaque fois qu'il disparaît, j'attends le tour suivant dans une sorte d'hébétude incrédule, pariant que cette fois je vais comprendre, mais chaque fois c'est le même charabia. Le problème me semble-t-il se joue au niveau de la grammaire, mais comment savoir si c'est la leur ou la mienne? Je transcris pour relancer la balle: "Elizabeth Arden / Soin anti-âge / Nouveau / Grande / Capsules / Complexe / Anti-âge / Extrême".

Le voyage est particulièrement confortable puisque, l’avion étant déjà plein, on m’a offert une place en business class au prix du commun. Je découvre tous les petits plus qui expliquent le prix du billet. Une autoroute pour les jambes, champagne à volonté, écran vidéo individuel avec six films différents (tous mauvais). Mais je ne dois vraiment pas avoir le look de l’endroit car, quand je veux me rendre aux toilettes, une hôtesse me barre résolument le passage. « Ici, c’est réservé aux business class » dit-elle en pointant le doigt vers l’arrière pour me renvoyer vers ma condition de plouc. Et moi, d’une voix candide: « Mais, justement, je suis en business class ». Interloquée: « Ah bon? Où ça? ». « Siège 12A, là-bas dans le coin ». « Excusez-moi. Vous comprenez, il faut être vigilant, il y a toujours des gens de la classe économique qui essaient de venir par ici ». Je comprends parfaitement.

Ma voisine est une pharmacienne togolaise qui rentre à Lomé après douze ans passés en France (je ne savais pas que l'avion allait aussi à Lomé). Elle est très aimable et s'intéresse à mes travaux, alors que moi-même j'ai du mal et que ça me fatigue déjà d'en parler. Je me demande si je ne ferais pas mieux de préparer une façade pour les gens qui me demanderont à tout bout de champ ce que je viens faire au Burkina Faso. Je peux dire que je viens voir une amie enseignante ou que je prépare le terrain pour un voyage organisé, par exemple. Et puis pourquoi faut-il s'expliquer d'abord? Est-ce que je leur demande ce qu'ils font là, eux? C'est déjà assez dur de garder en tête sa propre histoire. Dès que quelque chose me distrait, je l'oublie. Et il suffit d’un rien. Ce film idiot par exemple. Dans les avions on passe toujours des films idiots, c'est la règle. Eh bien, j'oublie aussitôt ce que je fiche là et quand le générique de fin commence à défiler j'ai un moment d'ahurissement. Saint-patron des innocents, je suis en route pour Ouagadougou. Dites-moi que je rêve.

Nous arrivons un peu avant le crépuscule. Le commandant annonce 37°C. La première pensée qui me vient à l'esprit, c'est: la bonne blague. Le guide du routard était formel, c'est le début de la saison fraîche. J'avais prévu quelque chose autour de 25°C. Hélas, le crédit qu'en bonne universitaire j’avais accordé à l'information écrite est rapidement infirmé par les faits. Le commandant de bord n'est pas cabotin. Il suffit de pousser une tête à l'extérieur pour s'en convaincre. On ressent, à titre indicatif, ce que pourrait ressentir le poulet qu'on enfourne, s'il était toujours vivant. Les glandes sudoripares se mettent à pédaler dans le désordre et l'affolement le plus total, les poumons s’alarment qu’on ait remplacé l’air par du plomb fondu, les cheveux pèsent une tonne sur la tête. Et ceci n'est que le crépuscule. Damned.

Ce n’est pas parce qu’on peut sortir de l’avion qu’on peut entrer dans l’aéroport. Des policiers nous arrêtent et nous ordonnent de rester au pied de l’appareil parce qu’un autre avion barre le passage. Il faut attendre qu’il ait quitté le tarmac. Comme les gens continuent à descendre de l’appareil et que nous ne pouvons même pas avancer d’un mètre à cause du cordon policier, ils débordent et s’étalent tant bien que mal sur les côtés, formant une énorme boursouflure humaine au pied de l’avion fumant et rugissant. Finalement, tous les passagers sont là, alignés comme sur des starting blocks. Au bout d’un quart d’heure, l’avion français se décide enfin à dégager le terrain, provoquant une ruée qui renverse les policiers zélés avant même que le vent des réacteurs ne soit suffisamment éloigné, et l’on voit plusieurs casquettes qui s’envolent.
Le groupe se scinde rapidement en deux blocs. A l’avant, les arrivistes de nature et les habitués qui connaissent la longueur des formalités, à l’arrière les inconscients et les éclopés. Le tableau me fait penser à la grande migration des gnous à travers les plaines du Serengeti: que le plus rapide gagne et pas question de se retourner. Devant moi, une petite dame, pour rester parmi les gagnants, doit courir à la vitesse où ils marchent. A l'entrée du bâtiment, un gros bouchon s’écrase contre les portes vitrées qui seront soumises à une forte pression deux heures durant. C’est que les contrôles réglementaires se font avec la plus grande minutie. Un premier agent vérifie les carnets de vaccination en lisant les noms et dates avec toute l’application nécessaire. Un autre contrôle les passeports en feuilletant toutes les pages par le début pour trouver le visa qui se trouve à la fin. Ensuite, trois fonctionnaires assis derrière une lampe décortiquent la carte de débarquement jusqu’à la dernière virgule, recopient un grand nombre d’éléments dans un registre et délivrent enfin le tampon libérateur. A multiplier par trois cents personnes. L’avion est déjà reparti depuis longtemps quand j’atteins la sortie.

Une foule compacte se presse dans la zeone au-delà des contrôles de passeports que l’on atteint en état de liquéfaction avancée. Pour tout repère, j’ai la promesse qu’un ami burkinabé d’un ami australien de mon amie canadienne viendra me chercher à la sortie. On ne m'avait pas menti, quelqu'un est là pour m'accueillir, avec mon nom sur un panneau. Présentations. Très bien et vous. Il faut encore faire contrôler les bagages. Malgré la présence d'un autochtone à mes côtés, le douanier ne se laisse pas amadouer. Ouvrez-moi ça. Et ça aussi. Non content d'étaler mon petit linge, le bonhomme me demande d'ouvrir les livres, comme si j'étais capable des ruses du capitaine Haddock pour camoufler une bouteille de whisky dans un bouquin. Après quoi je suis bonne pour recevoir une croix à la craie blanche sur mon bagage lavé de tout soupçon. Ça fait toujours plaisir, d'être absoute par une autorité quelconque.

Barnabé a donc eu la très grande gentillesse de venir m'accueillir, mais il ne possède que d’un petit vélomoteur, ce qui m'oblige à recruter un taxi (c’est précisément ce que j'aurais voulu éviter). En plus, il n'a pas l'air enthousiaste à l'idée de me loger, comme ses amis me l’avait promis. Il dit: « Si vous n'avez riend'autre, il y a une pièce à côté de mon bureau, mais c'est dans le quartier industriel. » Bof. Quelque chose me dit que ce n’est pas une bonne idée. Commençons par chercher un téléphone. Celui de l’aéroport n’étant là que pour décorer, nous devons nous rendre dans un hôtel qui possède un appareil en ordre de marche. Je sors à la hâte le petit carnet d'adresses que j’ai constitué en me renseignant auprès de tous ceux qui connaissent de près ou de loin le Burkina Faso (ils sont peu nombreux). On m'a parlé d'un Belge qui devrait pouvoir me dépanner. Coup de bol, l'homme est là, et sa chambre d'ami est libre. Il me donne les indications pour le chauffeur de taxi. Ne connaissant rien à la ville, je me vois obligée de les répéter sans variations ni précisions lorsque celui-ci m'en demande, c'est mon unique fil d'Ariane dans ce labyrinthe obscur et ce n'est pas drôle, il a dit Wemtenga, sur Charles de Gaulle, septième à gauche après la pompe Tagui, je n'en sais pas plus, une maison avec trois lanternes, si vous ne savez pas où c'est moi non plus. En fait il sait très bien mais il veut donner l'impression que c'est difficile. C'est en tout cas ce que tend à faire croire son prix, encore que débutante comme je suis il me soit difficile de juger. C'est Michel, mon hôte improvisé, qui en m'accueillant me félicite d'avoir payé entre quinze et vingt fois trop. Heureusement que Barnabé était là pour m’accueillir et me garantir contre ce genre de désagrément. Il a suivi le taxi, mais pas assez vite pour surveiller la transaction, et maintenant qu'il arrive, je ne vois pas très bien en quoi il a facilité mon arrivée, à moins qu'il veuille m'accompagner pour aller manger quelque chose? Impossible, car il est en train de faire carême. Ah bon, dis-je sur un ton plein de respect. Puis, après une seconde: en novembre? C'est l'anniversaire du jour où j'ai été baptisé, alors je jeune chaque année. Bon, bon, et quand pourrons-nous aller manger ensemble? Pas avant le dix, car ça dure quarante jours. Je l'ai dévisagé un moment pour voir s'il allait me taper sur l'épaule en riant un bon coup, mais pas du tout. Dans ce cas, ce sera pour plus tard. J'ai un toit pour la nuit, c'est tout de même le principal.

Manger. Y a-t-il des possibilités dans le coin? Pas vraiment tout près, mais si je retourne sur le boulevard, il y a quelques restos, me dit Michel, qui ne sera pas un indicateur très loquace me semble-t-il.
Il fait complètement noir. Les rues ne sont pas éclairées, ni goudronnées; ce ne sont pas vraiment des rues, mais des boyaux pleins d'ordures et de ravines. Le rythme de ma progression dépend largement des passages de vélos ou de motocyclettes qui éclairent le sol un moment. Entre les coups, je me tords les pieds de-ci de-là et il me semble entendre des gloussements sur mon passage. Les gloussements sont peut-être imaginaires, mais les gens ne le sont pas. Il y en a partout, assis ou couchés de par et d'autre de la "rue", écoutant de petites radios crachotantes ou échangeant des commentaires d'un côté à l'autre. J'ai l'impression de m'égarer dans un décor de post-apocalypse. Quand tous les puissants de la planète se seront entretués au moyen de dispositifs sophistiqués, il restera des poches de vie humaine dans des endroits oubliés tels que celui-ci. Ici ou là, une petite lampe à pétrole dessine les contours d'un mur en ruine ou d'un étal branlant. Je ne vois rien qui ressemble à une construction, seulement de petites baraques en planches et en tôle ondulée. Je marche dix minutes ainsi pour rejoindre le boulevard. Celui-ci arbore goudron et réverbères, mais pas davantage de bâtiments solides. Cahutes, cabanes ou étals à même le sol se succèdent le long de la route, à côté du large caniveau à ciel ouvert. Les halos réguliers des réverbères permettent de voir la poussière rouge qui imbibe l’atmosphère. Il fait encore plus de 30°C. Les gens dorment à même la rue.
J'atteins l'un des endroits renseignés par Michel et qualifié par lui de "resto", qui se résume à quelques bancs de bois et des tables basses posés dans la poussière. L'enseigne est pourtant claire "Le Cartel", c'est bien ça. Je continue mon chemin sans ralentir, d'autant que tous les bancs sont occupés. Je sens que je vais faire carême aussi. Plus loin, en traversant la route, je trouve le Wendsom, un petit établissement avec des murs qui, par contraste, ressemble presque à un restaurant. Un espace entouré de ciment. Le super-luxe. Une télévision à l'image verte comme un plat d'épinard nous annonce les températures maximales de la journée, 41°C au nord, 39°C à Ouaga. Tu parles d'une saison fraîche. Puis on passe aux matches de foot français fournis par TF1. Tu parles d'un dépaysement. Où faut-il aller pour échapper aux tentacules footbalo-télévisés?
Le style du service me replonge instantanément dans la grande tradition de la nonchalance africaine. Chaque geste doit être effectué comme si c'était le seul de la journée.
L'endroit est calme. Des gens seuls. Un couple. L'air est à peine agité par deux ventilateurs. La télé, réglée - ou déréglée - à plein volume, domine la scène.
J'avale méthodiquement une platée de riz grosse comme un demi melon avec une cuiller de sauce rouge par-dessus. Dieu sait ce que nous réserve l'avenir. Le coca, symbole hideux mais providence du voyageur, me permet d'éviter l'eau incertaine des cruches en plastique.
Le repas coûte moins de cinq francs français et mon billet qui en vaut cinquante plonge les tenanciers dans l'embarras. On n'a pas idée de venir avec des coupures pareilles. C'est bien les blancs, ça. Il faut envoyer quelqu’un en quête de monnaie. Heureusement, j’ai tout mon temps.

J’ai retrouvé le chemin et la maison pour ainsi dire à tâtons. Devant la lourde porte métallique je retrouve Jean-Baptiste, qui m’a été présenté comme « gardien ». Il est inconfortablement étendu sur un minuscule banc en bois et dort. Je ne vois pas à quoi ça sert, alors. Je me demande si je dois faire du bruit ou au contraire rentrer discrètement. Je coupe la poire en deux et rentre tout à fait normalement. Au moment où je referme la porte derrière moi, j'entends un remue-ménage, Jean-Baptiste qui tombe de son banc et qui se précipite pour m'ouvrir la porte et me souhaiter bonne nuit en mélangeant ses mots et en me serrant la main par trois fois. Il tient sans doute à rattraper la mauvaise impression dont je pourrais toucher un mot au patron. J’apprendrai plus tard que les gardiens sont aussi répandus ici que chez nous les verrous et qu’ils ont généralement la regrettable manie de dormir d’un sommeil profond, au grand désespoir de leurs patrons. La vie domestique s’écoule entre remontrances et protestations. « Je ne dormais pas », dira Jean-Baptiste, un jour où Michel, après avoir rentré la voiture, dut tambouriner sur une marmite pour le réveiller.





Chapitre 2


J'ai inexplicablement perdu les clés que Michel m'a confiées hier soir. J'ai beau chercher dans tous les recoins de ma chambre puis du living, je ne débusque que quelques lézards derrière le divan du salon. Mado me dit de ne pas m'inquiéter. On va les retrouver. Mado, c'est la compagne de Michel, une autochtone. Quand elle dit "on", elle veut dire Dieudonné, le cuisinier, qu'elle appelle d'une voix perçante. Et quand elle dit "cuisiner", elle veut dire "homme à tout faire", notamment la cuisine. Mado le charge de retrouver mes clés toutes affaires cessantes. Je trouve l'idée saugrenue, et je n'ose même pas imaginer ce que lui doit en penser. Il commence à soulever les coussins que je viens de soulever et je sens que nous n'approchons d'aucune solution. Je me mets à réfléchir de plus belle pour écourter cette situation embarrassante et je finis par dénicher l'objet dans la doublure de mon sac à dos, elle a dû glisser, c'est sûr, merci Dieudonne. Il s’éloigne en faisant des courbettes. Du premier au dernier jour, je n’arrêterai pas d’être mal à l'aise avec le personnel domestique.

Pour ce premier jour de travail, je décide de me rendre au centre-ville à pied, histoire de reconnaître les lieux et l'atmosphère. Au moment où je suis sur le point de rejoindre le boulevard, une métisse en vélomoteur s'arrête à ma hauteur et me demande en anglais si je veux monter. J'explique que je veux précisément marcher pour découvrir la ville, merci quand même. Elle me laisse sa carte de visite. Elle est américaine, travaille pour une association dénommée "Save the children", je peux téléphoner quand je veux. Il semblerait que tous les expatriés en Afrique ne forment qu'une seule famille, obligée de se serrer les coudes face à l'adversité. Ils se reconnaissent et se fréquentent aussi automatiquement que s’ils étaient parachutés dans une forêt vierge, les autochtones représentant la végétation. Le trajet me prend finalement plus d'une heure, sous un soleil déjà impitoyable. Je ne risque pas de refaire ça souvent. Les rues, qui à mon sens n'en sont pas, sont toutefois beaucoup moins inquiétantes en plein jour que hier soir. Sales et misérables comme des camps de réfugiés, mais pleines d'activités et de bonhomie. Ces cabanes branlantes sont des ateliers et des commerces en bonne et due forme, parfois même des entreprises générales. Le menuisier, le coiffeur, le tailleur, le teinturier, le ferrailleur, le légumier, toutes les catégories de l'activité humaine sont représentées, y compris, sur le boulevard, dans des locaux presque solides, la pharmacie, la photocopie et la police. J’ai encore jugé trop rapidement. Cela m’arrive presque chaque fois quand je quitte l’Occident: le premier endroit où je tombe me semble être le dernier faubourg du bout du monde, et le lendemain je m’aperçois que j’étais en plein centre ville. Problème de références.

Ni la poste, ni les timbres-poste ne résistent anormalement à mes efforts de recherche. Pour le téléphone, c'est autre chose. J'attends dix bonnes minutes devant un guichet dont un panneau prétend qu'il commercialise des cartes de téléphone. Hélas, aucun employé ne semble jamais devoir occuper le siège vide que je couve tristement du regard. Cela explique sans doute pourquoi j'étais la première (et seule) dans la file, alors qu'au guichet voisin vingt personnes se pressent. Je me résous finalement à venir grossir le groupe, bien que rien ne soit indiqué ici à propos des cartes de téléphone. L'employée, qui malgré le rush semble sur le point de s'endormir dans son boubou moutarde, ne répond qu'aux plus bruyants des assaillants, d'où une compétition acharnée entre mes voisins. Je décide de miser plutôt sur l'opiniâtreté et de progresser centimètre par centimètre au gré des mouvements de foule, tant et si bien qu’au bout d’une demi-heure je finis par occuper ostensiblement l'espace juste en face d'elle. Alors je pose délicatement ma question: Puis-je acheter une carte de téléphone s'il-vous-plaît? Au fond, du couloir, dit-elle sans me regarder, mais en ébauchant un geste las vers la gauche. Ne restait plus qu'à m'extirper du magma humain dans lequel je m'étais fourrée.
Au fond du couloir il y avait un autre attroupement, devant une porte sur laquelle un panneau annonçait la commercialisation de cartes de téléphone, et leur prix. Je m'ajoutai au groupe et attendit que quelque chose bouge. Personne ne rentrait ni ne sortait jamais. Nous étions peut-être là en pure perte? Une dame en boubou violet se présenta enfin avec une clé et semble-t-il deux gardes du corps. Elle ouvrit la porte et nous fit signe d'entrer. Plutôt que d'y aller un par un tout le monde s'engouffra dans la petite pièce qui ne faisait pas plus de quelques mètres carrés, si bien qu'on eut tout le mal du monde à refermer la porte après le dernier. Pendant que des tractations se nouaient près du bureau, un retardataire se livra à des acrobaties amusantes pour se glisser encore parmi nous, comprimant les uns, écrasant les autres dont l'un des plantureux gardiens et se rabotant le nez pour fermer la porte derrière lui. Mais de l'autre côté un mouvement de panique s'amorçait. Sans comprendre la raison de ce revirement, je constatai que tout le groupe, houspillé par la dame en boubou, se disposait à faire machine arrière. Coincée entre le reflux venant du fond de la pièce et la pression causée par les tentatives d'ouverture de la porte, je commençais à éprouver du mal à respirer. Une fois tous transvasés dans le couloir, nous regardâmes la maîtresse femme refermer la porte à clé puis repartir avec ses gardes du corps vers l'endroit d'où elle était venue, sur quoi nous lui emboitâmes le pas comme un seul homme. J'ignorais toujours le fond du problème. Mais après avoir fait le pied de grue devant un autre bureau où la femme avait disparu, je la vis revenir avec des paquets de cartes de téléphones emballées sous plastique dans le plus grand désordre. Elle était simplement à court de stock. Nous nous remîmes aussitôt à trottiner derrière elle - nuée de poussins derrière leur poule - jusqu'au premier bureau, où la même scène de compression se réitéra. Alors seulement la commercialisation tant espérée put commencer. C'est ainsi qu'au bout d'une heure et vingt minutes je pus enfin obtenir l'objet de mes convoitises. J'en pris deux par sécurité.

Mais les contacts que cette carte devait me fournir s'avèrent décevants. Mohamed, mon interlocuteur principal, est parti à Rome me dit-on. Nul ne sait quand il rentrera. Cécile, qui devait me faire visiter la ville, accepte à peine un rendez-vous du bout des lèvres. Quand aux autres, ils ne répondent même pas. Je suis déjà fatiguée. Le séjour s'annonce improductif dans une ville inhospitalière. Le premier visage connu se trouve à plus de cinq mille kilomètres, Michel limite son hospitalité au strict minimum (et à 10 euros par jour, ce qui n’est pas loin du prix d’un hôtel), il fait 39°C de 8h à 18H et on voudrait que je fasse du bon travail.

Au chapitre des formalités, il y a encore la banque. Je m'y rends en compagnie d'un cortège de petits vendeurs, il faudra s'habituer. A peine m'ont-ils lâchée qu'un autochtone à la mine patibulaire m'aborde pour me sauver: Vous avez des ennuis? Moi, non, la routine. Il sait que j'étais dans l'avion d'hier parce qu'il y était aussi. Tiens donc. A mon avis, il était plutôt à l'aéroport pour repérer des pigeons. Il est percussionniste et il a fait une tournée en France. C'est ça. Il me suit à la banque, n'ayant manifestement rien d'autre à faire. L'employé du bureau de change ferme le guichet précisément devant mon nez, comme s’il n’attendait que ça. C'est fini, revenez cet après-midi. Mais il n'est que onze heures vingt. Et il est marqué: fermeture à onze heures trente. J’ai dit: c’est fini. Revenez plus tard. Quand il s’agit de fermer, l’Afrique cesse d’être en retard. Mes protestations n'y feront rien. Revenez à quinze heures. Je tâche de le dévisager fixement pour le faire craquer mais il s’est renfrogné dans ses papiers. Je pars en lui tirant la langue.

Yacoub, mon chevalier servant improvisé (qui n’a rien fait pour appuyer mes efforts) m'emmène boire un verre dans un jardin plus ou moins agréable, entre deux boulevards. On parle musique, il veut me donner des cours, me fabriquer un djembé professionnel et tout ça. Je le vois venir avec ses gros sabots. Il me propose d'aller voir l'endroit où son groupe répète, enfin surtout ses copains, parce que lui, maintenant, il préfère se consacrer à apprendre la guitare pour devenir célèbre. Tu vois, avec le djembé, on peut devenir très calé et très reconnu, mais pas sur la scène internationale. Pour ça, il faut passer à la guitare, comme Mory Kante, Youssou N'dour, Johnny Clegg etc... Logique.
Nous marchons une demi-heure sous un soleil de plomb. J'ai l'impression de porter l'Empire State Building sur mes épaules. Enfin nous arrivons dans la cour où les choses vont se passer.
J'ai mis un certain temps avant de comprendre ce que recouvrait le mot "cour" que tout le monde utilise en lieu et place de "maison" ou "chez-moi". La cour désigne l’ensemble d'habitations reliées entre elles par un mur de banco. L'accès de chaque maison (ou case ou hutte) donne sur l'intérieur de la cour et la cour elle-même ne possède qu'une porte, généralement une porte métallique à double battant à côté de laquelle on trouve un petit banc en bois et souvent quelqu'un dessus, voire plusieurs personnes qui ne semblent rien faire d'autre que jouer les concierges. Les habitants d'une cour sont généralement des gens apparentés qui respectent une relative séparation des ménages, mais de façon assez élastique. Le climat ne poussant à aucun confinement, et les finances interdisant le luxe du lit, la plupart des habitants d'une cour se retrouvent à dormir pêle-mêle précisément dans la cour. L’architecture des maisons de Blancs est exactement inverse: au lieu que les pièces entourent la cour, le jardin entoure la maison.
Bref nous arrivons dans la cour où habite un ami de Yacoub et où le groupe répète tous les jours à quinze heures. Nous entrons dans la première petite maison sur la droite, faite de blocs de ciment et de tôle ondulée. Il ne fait pas frais, mais au moins il fait sombre, car il n'y a pas de fenêtres et la porte est surplombée d'un grand auvent en paille épaisse. C'est la raison pour laquelle je manque de trébucher sur un corps allongé en travers de la pièce. Yacoub me présente son copain, percussionniste, et dans le coin s'en trouve un autre, joueur de kora. Ils semblent tous les deux dans un état de léthargie avancé qui ne doit pas être sans lien avec le mégot qu'ils traînent au bec. Je comprends pourquoi, avant de m'emmener, Yacoub m'a demandé si j'avais quelque chose contre les gens qui fument de l'herbe. Question conversation, il n'y a pas grand-chose à en tirer. A tout hasard, je demande au joueur de kora s'il peut me montrer comment se joue le petit instrument qui traîne près de lui, une sorte de kora miniature. Il se redresse péniblement, empoigne l'instrument à deux mains, face à lui, et se met à jouer avec les deux pouces brusquement aussi agiles que deux libellules en rut. La mélodie est très nostalgique. Un moment plus tard, son compagnon de dérive sort du coma pour entamer une mélopée déchirante d'une voix si rauque qu'on croit d'abord à une erreur. Puis on s'habitue à ce chant poignant comme un râle d'agonie. Un moment absolument parfait, qui dure gentiment et que je ne fais rien pour arrêter, pendant que le soleil cogne à s'en faire péter la panse sur le mur de la maison d'en face. Ici à l’intérieur, sons et couleurs sont délicieusement assourdis, comme au bord de s'évanouir. Les murs peints en bleu sont recouverts de fresques fissurées représentant des dauphins. Le sol en béton gris est émaillé de trous remplis de poussière. L'ameublement de la pièce se résume à une seule natte, sur laquelle nous sommes tous assis. Le joueur de kora est complètement dans les vapes. Les yeux révulsés et la lèvre pendante malgré le joint qui y reste collé et sur lequel il tire par intermittence, il laisse ses mains jouer sans lui, ce qu’elles font à merveille.

Après une bonne demi-heure de cette berceuse déchirante, Yacoub décrète qu'il est temps de manger quelque chose.
En sortant de la cour, nous tombons sur un adorable bambin haut comme trois mangues, au teint et aux cheveux de la même couleur caramel, aux yeux bruns clair tirant sur le vert. C'est le fils des voisins, m'explique Yacoub. Le père est canadien. En jetant un coup d'oeil vers le seuil de la maison d'en face, j'aperçois une ou deux femmes occupées à quelque tâches ancillaires, de la marmaille zonzonnant autour, et une espèce de trappeur affalé à l’ombre comme s’il rentrait d’une épuisante chasse au renne. Le visage littéralement mangé par les cheveux et la barbe, il a quand même adapté sa tenue aux rigueurs du climat tropical et consacre beaucoup d’énergie à faire la sieste. Je ne peux pas encore noter la valeur du détail à ce moment, mais ce sera, sur toute la durée de mon séjour, le seul blanc que je verrai vivre dans une cour à l'africaine. Pour tous les autres expatriés, il s'agira surtout d'éviter l'Afrique à longueur de journées, ce qui est finalement un sport assez absorbant pour compenser l'ennui de l'exil.
Yacoub demande à Saïdou s'il veut nous accompagner au restaurant, ce qui fait naître un sourire radieux sur le visage du petiot. Nous nous apprêtons à partir quand Yacoub se ravise. Mais regarde, ta blouse, comme elle est sale. Tu ne peux pas sortir comme ça. Consternation chez le bambin. Ce qui lui sert de T-shirt n'est effectivement qu'une grosse tache, mais je ne vois pas en quoi cela dénoterait dans le paysage ambiant. Yacoub insiste. Allez, va demander à ton père s'il n'a pas une blouse propre pour toi. Saïdou hésite à nous lâcher comme ça. Vas-y, je te dis, on t'attend ici. Le gamin s'éloigne, non sans se retourner plusieurs fois pour nous surveiller. Il se met à tambouriner sur la cuisse de son père, puis, quand il a obtenu son attention, entreprend de lui expliquer son problème en pointant plusieurs fois du doigt vers nous. Le barbu nous jauge de loin, discute un instant avec les femmes, puis disparaît dans l'obscurité de la maison, le gamin sur ses talons. Une minute plus tard, celui-ci réapparaît, torse nu, dans l'encadrement de la porte, pour vérifier que nous sommes toujours là. Pendant tout le temps que durera l'opération de recherche - et il faut croire que c'est la première fois en un an qu'il se produit quelque chose d'aussi inattendu que le besoin d'un T-shirt propre - Saïdou reviendra avec une régularité de métronome s'assurer de notre patience. Au bout d'un temps qui semble plus que suffisant pour avoir fait l'inventaire complet de la maison, Saïdou ressort triomphalement avec une petite blouse en coton bleu et blanc. Nous le félicitons et partons enfin en direction du restaurant, chacun le tenant par une menotte. Je pense inévitablement au touchant tableau de famille que nous devons composer avec notre petit métis.

Yacoub nous emmène dans un endroit dénommé "Horizon" mais qui en manque singulièrement. Il s'agit d'une petite gargote de trois tables et six chaises dont une cassée. Fallait-il réellement se fendre d'une livrée immaculée pour se rendre ici? Yacoub commande un spaghetti et moi, travaillée par la sincère curiosité qui nimbe tous les débuts de voyages, un ragoût d'ignames. Comme beaucoup de femmes africaines, la maîtresse de maison affiche des allures de reine, que ce soit pour prendre la commande, pour décapsuler une bouteille ou pour cracher au sol. En fait d'exotisme, ce ragoût d'ignames ressemble à s'y méprendre à un ramassis de pommes de terre accompagné d'un peu de sauce rouge. Même Saïdou n'en veut pas, le spaghetti est autrement prestigieux (classé dans la cuisine européenne). En conversant, nous découvrons que Yacoub connaît bien Michel, chez qui je loge. Il dit qu'il sort presque tous les soirs dans les bars où on trouve des femmes. D'ailleurs beaucoup de blancs ne viennent en Afrique que pour ça. Yacoub entreprend ensuite de me convaincre d’acheter un djembé, un instrument tout à fait professionnel comme il est impossible d'en trouver en Europe et qu'il montera lui-même après avoir été chercher le bois dans la meilleure région du pays, etc... Pour peu que je lui avance l'argent du matériel il s'y mettra dès demain. Il me donnera des cours tant que je veux et je jouerai comme une déesse avant de rentrer. Le plus incroyable, c'est que je me laisserais bien tenter. L'affaire me semble moins foireuse qu'avec un marchand. Comme je suis une amie, Yacoub me fait un prix d'ami, ce serait impossible de trouver mieux. Au fond, c'est peut-être une chance. N’ayant pas d’ami dans ce pays, ni même une seule vague connaissance, autant m’implanter par tous les biais qui se présentent.
Malgré le coussin réclamé par Yacoub sur un ton de dictateur (il me faudra longtemps pour m’habituer aux manières des Burkinabés entre eux), notre petit Saïdou n'arrive même pas assez haut pour mettre ses coudes sur la table. Il est néanmoins parvenu à s'endormir en appuyant ses épaules contre la tablette et sa joue par-dessus. On le dirait installé sur un strapontin pour le visage. Au moment de partir, j’essaie de le réveiller par quelque cajolerie prudente, mais Yacoub me court-circuite en secouant le gosse sans ménagement. On s'en va.

Le moment est venu de me montrer ce qu'il sait faire à la guitare.
Après avoir rendu Saïdou à ses parents, nous allons chez un autre copain. Même genre de maison, même pièce en béton avec des fresques délabrées. Ici, il y a une petite table et trois sièges en osier. Yacoub me fait asseoir et part en quête de la guitare du copain parce que la sienne n'est pas ici pour des raisons qu'il explique mal et que je comprends encore plus mal. Au bout d'un moment, il revient avec un instrument fendu et réparé au sparadrap, orné de quelques autocollants de Walt Dysney. Il s'installe et se met à jouer "No woman no cry" de la façon la plus lamentable qui soit. Il lui reste du chemin à parcourir pour rattraper Youssou N'dour et les autres. Ensuite, les choses s’améliorent un peu quand il se met à jouer des mélodies africaines, on respire.
Un homme plus âgé entre dans la pièce, qu'il appelle son professeur (il venait de me dire qu'il avait tout appris tout seul). Les voilà qui se lancent dans une longue discussion en langue locale à propos d'un morceau que Yacoub essaie de retrouver. La guitare passe de l'un à l'autre. Quand deux musiciens parlent ensemble, j'ai toujours l'impression qu'ils n'ont pas le même cerveau que moi. Je ne comprends rien à ce qui se trame alors qu'ils ont l'air de se comprendre parfaitement. Chacun peut reproduire ce que l'autre vient de faire ou jouer ce qu'il est en train de chanter, et ils continuent à grimper sur leurs échafaudages en me laissant par terre.

Sur ces entrefaites, il est déjà trois heures et je devais encore passer à la banque et donner quelques coups de fil avant d'aller voir la répétition. Je me dis que je pourrai aussi bien faire ça plus tard - la perspective de m'adapter gentiment au rythme de vie africain n'est pas pour me déplaire - mais Yacoub ne l'entend pas de cette oreille. On ira à la répétition plus tard, ils jouent au moins jusqu'à cinq heures (tout à l'heure il avait dit quatre heures). Ce zèle est probablement moins motivé par un accès de conscience professionnelle à mon endroit que par la perspective de me voir ressortir de la banque avec du bel argent dont il pourra prélever une partie à titre d'avance sur le djembé. En tout cas, c'est à la banque que nous allons pour commencer, où l'employé revêche de ce matin me sert absolument comme si de rien n'était. Yacoub glisse la liasse de billet dans sa chaussette, un portefeuille comme un autre. Je donne ensuite quelques coups de fil sans conviction et sans grand résultat, pendant qu’il m’attend affalé sous le ventilateur du bureau de l’Onatel. Et bien, tant pis. Si le travail se dérobe, je me tournerai sans regrets vers ce qui s'offre tout naturellement, des cours intensifs de djembé par exemple.

Nous nous remettons en route vers la cour des copains qui se signale de loin par un tintamarre de tous les diables. Et ça ne dérange pas les voisins? Non, ça ne dérange pas les voisins. Ils jouent tous les jours? Oui, ils jouent tous les jours. Sous l'auvent en paille, nous trouvons une petite dizaine de percussionnistes en sueur ainsi qu'une fille blanche qui les regarde depuis l'embrasure de la porte. C'est la copine du chef de groupe. Non seulement il est très beau, mais en plus il est le chef du groupe, et en plus il a une copine européenne. C'est toujours ainsi, un avantage entraîne l'autre.
Après avoir salué tout le monde je m'assieds dans un coin pour profiter du spectacle. Ils sont en train de travailler un morceau assez difficile, qu'ils doivent reprendre fréquemment. L'atmosphère est à la rigolade. Chaque fois que quelqu'un se trompe, c'est le fou rire général. Le chef de groupe est torse nu et marche librement entre les autres joueurs qui restent en cercle. Corps et visage magnifique. La sueur le fait briller comme un cuivre. La rainure souple de la colonne vertébrale est soulignée par les muscles puissants que développe l'exercice du djembé. A chacun de ses mouvement le dessin est différent. La musique pulse et les corps aussi. Par la porte on voit passer des femmes avec de lourdes charges sur la tête, parfois une poule qui picore sur le seuil, pas gênée pour un sou par le vacarme assourdissant. Ce moment me plaît, tout comme les mélopées tristes de tout à l’heure. La tournure de cette première journée est inattendue, mais pas déplaisante en définitive.
Il y a une difficulté sur laquelle le groupe achoppe toujours, et il faut recommencer chaque fois à zéro. C'est la faute de l'un, puis de l'autre, et jamais tout le monde ne saute l'obstacle en même temps. A la fin, les discussions tournent à l'aigre. On s'accuse de ne pas vouloir comprendre, puis d'être un mauvais musicien, puis d'appartenir à une ethnie de macaques. Certains s'en vont, découragés. Les autres décident de changer d'instruments, on passe à autre chose. Yacoub en profite pour s'emparer d'un djembé et me tirer par le bras, c'est le moment de commencer mon premier cours.
Nous marchons dix minutes pour arriver au bord du lac. Ici, nous aurons toute la place pour jouer. Et ça ne dérangera pas les riverains? Non, ça ne dérangera pas les riverains. Yacoub entre au hasard dans une maison voisine pour demander un banc à prêter. Ici, c’est comme ça, on peut demander n’importe quoi à n’importe qui. Nous voilà installés, quasiment les pieds dans l'eau, en plein crépuscule, c'est réussi pour les moustiques (comme je viens d’arriver, j’ai encore des recommandations plein la tête - la seule prévention efficace contre la malaria, c'est d'éviter les piqûres). Yacoub m'enseigne un premier rythme et, dès que je l'ai bien en main, il se lève pour se mettre à danser devant moi, pieds nus dans la boue, devant le soleil rougeoyant qui tombe sur le lac encore parsemé de quelques barques de pêcheurs. On ne pourrait pas imaginer carte postale plus réussie pour ma première soirée au Burkina. Je continue à jouer et Yacoub à danser dans la plus pure symbiose artistique lorsqu'un groupe de femmes aux voix perçantes vient nous faire connaître son mécontentement. Je crois qu’il s’agit du bruit mais Yacoub m’explique que nous sommes en train de piétiner l’endroit où elles ont installé de nouveaux semis le matin même. Sans s'excuser, il recule le banc de dix mètres. J’entreprends de m’excuser poliment auprès des femmes, mais Yacoub hausse les épaules. C’est bon comme ça. Le cours reprend tranquillement, un rythme après l'autre, jusqu'à ce que l'obscurité soit totale. Nous décidons alors d'en rester là, et dans le même mouvement Yacoub se rapproche de moi sur le banc pour me déclarer tout de go qu'il est amoureux fou de moi.

C'était trop beau, voilà les ennuis qui commencent. Je m'apprête mentalement à engager la lutte, sans imaginer qu’elle sera aussi dure. J'explique calmement que ce n'est pas possible, nous nous sommes rencontrés seulement aujourd'hui, on ne peut pas être amoureux de quelqu'un qu'on ne connaît pas, et puis de toute façon j'ai un ami qui m'attend là-bas en Europe. Yacoub rétorque qu'il a bien réfléchi, vraiment pris tout son temps, surtout pendant que j'étais dans la cabine téléphonique, c'est à ce moment-là qu'il a réfléchi et qu'il en a acquis la certitude, voilà pourquoi sa déclaration est sans appel, il est fou de moi, totalement et définitivement. A quoi je réponds diplomatiquement que mon coeur n'est pas aussi formel que le sien et que je ne peux répondre à cette brusque déclaration. S'ensuit un interminable discours geignard selon lequel je suis en train de lui briser le coeur, lui qui a tant besoin d'encouragements en ce moment précis où se joue sa carrière artistique, il n'y a que mon amour qui pourrait lui donner la force de persévérer, si je le repousse c'est le vouer à un échec certain etc... Puisqu'il insiste, j'insiste aussi, sur mon attachement indéfectible à mon ami que jamais je ne quitterai, avec lui c’est à la vie à la mort, etc... Là-dessus, Yacoub réoriente ses assauts. Il ne me demande pas de quitter mon ami, qu'est-ce que je vais imaginer là? Simplement, je peux sortir avec lui pendant que je suis en Afrique, il n'y a pas de mal à ça, je n'ai pas de comptes à rendre à mon ami, de toute façon il ne va pas rester assis en m'attendant non plus, j'aurai nécessairement besoin de sexe pendant que je serai ici, alors voilà c'est une chance que je l'aie rencontré tout de suite, parce que lui il est vraiment capable de me satisfaire. Mon argumentation se concentre alors sur l'impossibilité de pratiquer le sexe en l'absence de désir, ce qui le laisse totalement incrédule (le fait que je ne le désire pas). Comment, tu n'as pas envie de faire l'amour avec moi? Ben non. Vraiment pas envie? Non, non, sorry, pas envie du tout. Il me semble avoir marqué un point.
Quand il a bien compris que je ne coucherais pas avec lui, Yacoub change encore de tactique. Il me demande un service, une petite chose de rien du tout, presque une aumône, est-ce que je pourrais le masturber? Refus catégorique. Stupéfaction du demandeur. Yacoub ne comprend rien à mon attitude. Ce n’est vraiment pas sympa de ma part. Je pourrais au moins lui faire ce plaisir. Puisque c'est comme ça, il va être obligé de le faire lui-même, je n'aurai qu'à regarder. Joignant le geste à la parole, il est déjà en train de baisser son pantalon. C'est le moment de tester ma fermeté de caractère (je ne la mobilise qu'en de très rares occasions). Je me lève en décrétant d'un ton péremptoire: "Non, ça suffit, maintenant je m'en vais!" Yacoub se rhabille aussitôt en marmonnant qu'il ne pensait pas que j'étais si compliquée et que les femmes blanches sont vraiment bizarres et qu’il n’y comprend rien du tout. Si je refuse de coucher avec lui, il trouve que ce serait quand même la moindre des choses de le branler ou de tailler une pipe, je suis d'une dureté incroyable. Je pourrais tout de même faire un effort pour essayer de le comprendre. Un homme a des besoins. D'ailleurs une femme aussi. Comment est-il possible que je n'aie pas envie? Est-ce que je me masturbe toutes les nuits, alors? Lui, il le fait très souvent, parce qu'il préfère pouvoir manger que de payer une pute, mais comme je suis là ce soir, j'aurais pu être gentille avec lui. De toute façon, j'aurai envie très rapidement, ça ne fait pas l'ombre d'un doute. Personne ne peut rester sans faire l'amour.
Là-dessus, il s'avise de rendre payant le cours qu'il avait annoncé gratuit, et à un prix qui me fait perdre toute illusion sur son éventuelle honnêteté. Quand je pense que j'ai déjà donné l'avance pour le djembé. Pour l'heure, il n'y a plus qu'une chose qui m'importe, c'est de me débarrasser de lui le plus vite possible. Mais il faut bien que je le suive car je n'ai aucune idée de l'endroit où je suis.

Nous rendons le banc à ses propriétaires, puis nous rentrons avec le djembé dans la cour des copains. La répétition est terminée. Pendant que j’attends dehors, il s'engage une vive querelle au sujet de deux pantalons que Yacoub avait laissé là en dépôt et que l'un des copains est allé revendre au marché entre-temps. L'argument n'en finit pas et c'est un festival d'injures. Je n'en peux plus. Je veux rentrer. Qu'on en finisse avec cette journée débile. Yacoub m'accompagne jusqu'au taxi, non sans boire un verre sur mon compte en chemin. Il est de très méchante humeur, se déclare complètement foutu, et il me semble assez clair, sans que cela me vexe le moins du moindre, que son abattement tient plus à la perte des deux pantalons qu'à celle de mon estime. Louchant sur le contenu de mon portefeuille au moment où je règle les consommations, il a encore le culot de me demander des euros pour sa collection. Je lui fait remarquer qu'il vient précisément de rentrer de France. Oui, mais c'est pour son petit neveu, il a oublié de lui en ramener. Je lui donne une pièce de chaque sorte, pour en finir. Il me demande de lui donner toutce que j'ai comme pièces de un et deux euros, parce qu'il collectionne particulièrement les pièces de un et deux euros. Là, il me les broute. Je prends un taxi sans accepter de fixer un rendez-vous. Mais on devait faire un cours demain. Je n'ai plus le temps.
Je me sens plutôt fatiguée et sans idée précise sur la marche à suivre pour la suite du séjour.
Un soir, je rencontre un homme qui fait carême en plein novembre. Le lendemain, un autre qui veut se masturber devant mon nez. Si je pouvais rencontrer des gens normaux, ça m'arrangerait.