INEDITS
LE SOURIRE DE CIORAN
Roman - Premières pages
CHAPITRE UN: MORT DE CIORAN, COMME UN COUP DE TONNERRE
Au moment de sa mort à lui, même lui, la terre ne s'est pas arrêtée de tourner. Juste un petit tremblement d'amplitude 4 sur l'échelle de Richter, quelque part du côté de la Belgique, pour marquer le coup. A peine plus qu'un frisson dans le pelage du chat.
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Il n'a jamais parlé pour faire plaisir, ni pour se faire croire des choses, seulement pour entendre un bruit rassurant, comme les enfants qui descendent en chantant dans la cave.
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C'est un homme qui n'a pas trouvé les moyens d'être un homme, et qui s'est lamenté toute sa vie durant. Cela a fini par lui donner une forte personnalité.
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La vie a encore réussi à humilier un type qui n'avait jamais misé un kopeck sur elle. Il est mort gâteux.
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Que Cioran ait pu attraper une saloperie dans la tête, ça ne manque pas de piquant. On pouvait imaginer pour lui le suicide, ou une autre forme de mort en pleine conscience, ou à la rigueur un accident. Mais qu'il ait fini gâteux, il aurait vraiment été le premier à se délecter d'une telle ironie du sort.
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Je déteste parler aux enfants. J'ai toujours l'impression de mentir, comme quand on va voir un malade condamné et qui ne le sait pas encore. C'est une catégorie de gens que j'évite comme la peste, par horreur de faire semblant, même si c'est pour la bonne cause.
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Vouloir être soi-même, un beau slogan, un cri de ralliement, une croisade, jusqu'au jour où plus personne ne s'avise de vous en empêcher. C'est alors qu'apparaît LE VIDE.
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Tous nos cerveaux aussi désemparés les uns que les autres et qui n'ont même pas cette consolation de pouvoir partager, fusionner leurs bocaux pour faire un seul désespoir.
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Si je cultive un égoïsme forcené, c'est pour tenir ensemble tous les morceaux. Si je devais laisser couler tout l'apitoiement que le monde requiert, je me diluerais instantanément en torrents de larmes.
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Ce n'est la peine de se farcir Dieu. Je fais partie d'une génération qui s'en passe le plus naturellement du monde. Gueuler dans le vide, je ne vois pas d'autre occupation. Et puis se reposer de temps en temps dans la douleur physique, qui occupe si bien.
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Un type m'a dit: "Tes mots vivent. Ils vivent en enfer, mais ils vivent". J'ai répondu: "Et où crois-tu que tu te trouves?"
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Une nuit, dans mon lit, je souffrais comme d'habitude. N'y tenant plus, je décide, finalement, - dix ans que je le lis - , de lui écrire à lui, le seul qui semble souffrir autant que moi. Il est mort la nuit suivante.
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Longtemps, j'ai vécu pliée sur ma douleur, pour la faire taire, l'étouffer, la camoufler, surtout garder une tête présentable, devant les oncles et tantes, tout ça, et puis un jour, voyant bien que je n'aurais jamais le dessus, j'ai dit bon, ça va, on va procéder autrement, je vais la prostituer, la salope, on verra bien si en plus de m'empêcher de vivre, elle ne pourrait pas aussi me faire vivre. J'ai pris un bic et voilà.
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Des gosses: je laisse faire ça à ceux qui n'ont ni clairvoyance, ni imagination.
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Surtout ne pas rester l'esprit ballant. L'occuper avec n'importe quelles broutilles.
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Quand les animaux s'entre-déchiraient, le spectacle n'était pas assez savoureux. Du sang, oui, mais pas de larmes. Il a fallu que la conscience s'y fourre pour que cela devienne vraiment jouissif. Que ça gueule, que ça chiale, que ça se torture avec génie et délicatesse.
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J'ai lu un peu les nihilistes. Je leur en veux assez de leur humour sophistiqué. Quand on sait quelle torture il y a à être profondément convaincu de ce qu'ils énoncent élégamment, on se dit qu'un hurlement épouvanté conviendrait mieux à la situation.
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Conscience: la saloperie de l'univers
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Cioran avait trop peu d'estime de lui pour s'offusquer d'un sarcasme à son égard.
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J'éprouve une curiosité clinique vis-à-vis de la nature, comme un regard de technicien épaté par un collègue. Je ne me lasse pas de contempler l'ingéniosité qu'il a fallu pour composer un tel fiasco.
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J'ai quelques scrupules à utiliser le mot naïf à propos de Cioran, mais enfin, son attachement à Dieu me semble singulièrement déplacé. On a dû lui en rabâcher les oreilles quand il était petit, et cela produit ce genre de désastre définitif.
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Le jour où j'ai appris la mort de Cioran, j'ai su que cela me pendait sous le nez depuis dix ans, dix ans que j'avais commencé à le lire, dix ans qu'il n'écrivait plus, dix ans sans rien faire. Voilà, j'ai compris APRES.
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Seuls les animaux sont beaux. Et encore, ils sont tellement inutiles. On souhaiterait rencontrer quelque chose qui affiche un destin, un peu de suspense. Alors on tombe sur l'esprit qui, en même temps qu'il découvrait la mort, a dû inventer les histoires qui vont avec. Des histoires pour rester debout.
Il lui fallait des histoire pour affronter la vie, comme il faut un certain chiffon à ma petite nièce pour affronter la nuit. Elle appelle ça sa nounou. Dieu est notre nounou à tous, celle qu'on mâchouille pour éviter les cauchemars.
Mais un jour, l'autosuggestion se fatigue, les muscles qui portent la chaise sur laquelle on est assis s'enflamment, les mythes se déglinguent et l'esprit met un temps avant de mesurer les dégâts, comme ces héros de dessins animés qui courent encore après avoir dépassé le bord de la falaise. Quand ils voient le vide, ils tombent. Nous en sommes exactement là, dans le geste de baisser la tête, et Cioran a vu avant les autres. L'expression de panique est en route pour distendre tous nos visages. Nous les incroyants. Nous les impuissants à croire.
Et en même temps, toujours, nous gardons ce corps de primate qui nous oblige à boire et à manger et d'autres choses terribles. Toutes ces fonctions vitales, quelle insulte en attendant de mourir. Rester digne, même cela ne nous sera pas accordé.
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On reconnaît les instruments à leur fréquence brute, le son qu'ils émettent en l'absence d'utilisation précise, par le simple fait de résonner sous l'effet d'un choc.
L'angoisse est la fréquence fondamentale de mon être. Mon degré zéro. Mon bruit de fond. La constante dans mon système d'équations.
Sur ce socle, qui est un gouffre, j'ai monté à la hâte quelques échafaudages, qui passent pour des estrades, et où je peux, à l'occasion, jouer des scènes convenues, dont certaines peuvent même s'avérer drôles, il n'y a aucune contradiction là-dedans. Les serpentins, finalement, ont besoin du vide pour dérouler leurs volutes.
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J'aurais voulu rajouter la rage dans la dentelle des nihilistes, mais plutôt que la rage, je devrais dire la panique.
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Vivre grâce à l'idée du suicide, tout comme on aime grâce à l'idée de la séparation.
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Je vois mon amie enceinte, et je n'en finis pas de mesurer l'ampleur de la catastrophe.
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Je consens à m'intéresser à des choses tant que la vie se montre gentille à mon égard. Mais attention, au premier écart, à la première tuile un peu indigeste, fini, j'arrête les frais, qu'on ne m'en parle plus.
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Je ne serai pas de ceux qui remercient le destin de les avoir criblés d'épreuves grâce auxquelles ils ont pu "progresser". Gémir, le beau progrès. Moi, à la première averse, je laisserai tomber.
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Toute douleur m'est proche, chaque image m'en fait mal, pas seulement les scènes vécues, mais chaque image, dans les livres, dans les films, dans mes cauchemars, toute évocation de la douleur est la douleur elle-même. Je ploie sous le fardeau.
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Devant chaque nouveau-né: encore un qui ne sait pas à quoi il s'expose.
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Impression permanente de vivre à l'abri, mais pour combien de temps encore? Le malheur tombe toujours à côté. Je passe en baissant la tête, pour ne pas me faire remarquer.
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Peut-on vraiment se hisser sur ce cadavre-là?
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C'est un essai sur Cioran.
C'est un voyage dans Cioran.
C'est un hommage à Cioran.
C'est un texte qui peut faire mal à la lecture, mais pas tant qu'à l'écriture.
C'est un exorcisme qui n'a pas marché. "Il" me hante encore plus qu'avant.
J'espérais, en l'explorant, en l'affrontant de face, le rendre inoffensif. Mais non. C'est encore pire.
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A l'heure qu'il est, Cioran est en miettes. Vous le voyez, son cerveau tant et tant hanté par la mort? Le voilà pourri. Comme un vulgaire morceau de fromage. Est-ce que vous le voyez?
Les yeux qui portaient toute l'angoisse du monde se sont décollés des orbites. Ils ont fondu. Il reste deux trous béants que rien ne distingue de ceux de l'homme des cavernes.
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Je n'ai pas attendu Cioran pour gueuler la nuit, mais quand même, il n'a rien arrangé.
Peut-être qu'un poète aurait pu m'éblouir, me ravir, me bercer l'âme au point de me distraire de moi-même. Peut-être.
Mais Cioran, mazette, lui on peut dire qu'il a mis les pieds dans le plat.
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A vingt-deux ans, spécialiste du problème de la mort. Non seulement ça, mais spécialiste dans tous les sens du terme, dans les tripes et dans la tête, ayant étudié, travaillé, sommé tous les philosophes de fournir leur réponse, ayant fait le tour du sujet.
A vingt-deux ans, où en étais-je? Je redoutais les nuits comme la peste, depuis longtemps déjà, une vieille routine, mais le jour, bon Dieu, je n'avais jamais imaginé pouvoir me consacrer au problème. J'étudiais la comptabilité, le marketing, le droit social, tout ce qu'il faut pour gérer une entreprise, sans même trouver cela bizarre. Il n'y avait pas de connexion entre mes nuits et mes jours, pas de continuité, pas de référentiel commun, même pas de succession. Il y avait LA nuit, la grande nuit, la seule, toujours la même, qui me broyait dans ses lames, et puis LE jour, c'est-à-dire le monde des hommes qui parviennent à vivre dans une logique supportable, et il suffisait de faire comme eux pour être comme eux. Jusqu'au crépuscule.
Il y avait ces deux mondes, distincts, disjoints, séparés par une surface nette et brillante, comme l'air est séparé de l'eau.
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A vingt-deux ans, il est déjà sur les cimes du désespoir. Autrement dit: il n'ira pas plus haut. Il a déjà vu tout le paysage, il a embrassé l'horizon tout entier de son regard horrifié et il sait. Il sait tout ce qui lui manque pour vivre et qui ne viendra jamais. Il n'ajoutera jamais rien à sa tragédie. Il la répétera, il la remâchera jusqu'à épuisement du moteur.
Vieillir n'apprend rien, quand il s'agit de l'essentiel.
Le nombre des distractions s'amenuise.
Le précipice, lui, ne bouge pas d'un poil.
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Pour une oeuvre sur la mort, finalement, c'est assez vivant.
Il nous a fait ça dans un style "enlevé".
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Pendant tout ce week-end à Paris, juste après sa mort, j'ai senti violemment que cette ville venait de se vider de lui. C'était à la fois plus léger et plus tragique. L'air était débarrassé d'une menace, mais il n'en était que plus pathétique, car la menace était seulement tue, et lui tombé dans l'ignorance. La voix de la conscience s'était éteinte. La réalité était plate à nouveau, comme une péniche qui va passer à la trappe et sombrer d'un bloc, sans vigie pour annoncer le désastre.
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S'il enviait tant la naïveté, s'il souffrait tant du poids de la conscience, pourquoi l'a-t-il répandue à tour de bras?
Ce secret terrible, s'il avait été un tant soit peu charitable pour le genre humain, il l'aurait emmené avec lui, lesté d'une bonne pierre, au fond du fleuve.
Autant pour moi, évidemment.
On prétend que certains séropositifs sont tellement révoltés par leur sort qu'ils n'ont de cesse d'en faire profiter les autres. C'est vrai, y a pas de raison qu'on soient les seuls, n'est-ce-pas? Et bien, la conscience, c'est le sida du cerveau, et l'écriture, c'est le coït vénéneux qui contaminera les purs.
Je me fais peur.
Mais poursuivons.
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On peut être torturé la nuit et rire le jour. Il ne s'agit que de reprendre son souffle entre deux apnées.
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Je chercherais bien les endroits où il allait, j'essaierais de mettre mes pas dans ses pas. Mais allons, le fétichisme, c'est bien la dernière chose qui convient ici.
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Vous me croirez si vous voulez, mais le soir où l'idée d'écrire sur lui m'est tombée dessus, j'ai résisté comme une furie pendant plusieurs heures. Je craignais, en me consacrant à ce projet, d'aggraver mes crises, d'étendre la nuit au jour, de me couler définitivement. Bref, je n'étais pas ravie. Mais je sentais bien que je n'y échapperais pas. J'étais poursuivie par cette idée comme une souris par le chat, dans une cage, qui était ma tête, alors autant cesser de feinter, ce qui ne pouvait que l'exciter, autant se résoudre à faire face et laisser passer l'ouragan, en escomptant qu'il oublierait peut-être de m'achever, dans le tumulte général, on ne sait jamais. Je m'étais donc résolue à m'y mettre dès le lendemain, mais en élaborant déjà la stratégie qui serait nécessaire pour supporter l'arrivée de la nuit. Mon plan c'était: pas un mot sur Cioran au-delà de vingt heures. Pas une pensée. Purger ma tête comme une cuvette de WC, et comme chasse j'utiliserais tout ce qui peut occulter la mort: des bandes dessinées, des dîners entre amis, des poèmes, des feuilletons crétins, des parties de jambes en l'air, des concerts, du sport, des cours de tuba, tout, tout, sauf lui et sa gueule de sinistre.
Pour l'heure, qui était déjà très avancée, j'avais une idée toute prête, pratique, adaptée, séduisante, irréprochable, je pensais continuer la lecture de mon livre de chevet du moment, un bouquin de Le Clézio, auteur solaire et gonflé de vie, tout à fait ce qu'il me fallait pour me changer les idées. J'ouvre le bouquin à l'endroit du signet et qu'est-ce que je trouve, je vous le donne en mille... "L'enterrement du père". Et avec un luxe de détails, je ne résiste pas au plaisir de vous les faire partager (c'est vrai, y a pas de raison que je sois la seule):
"- Quelle épreuve, mon Dieu, quel choc...
- Oui, c'est affreux.
- Le pire, ça a été pour l'habiller, la peau a crevé, vous savez...
- Ah! Mon Dieu...
- Oui, on l'avait mis dans son habit noir, et puis la peau du dos a crevé, alors il a fallu tout nettoyer, et tout recommencer, et on l'a mis dans un autre costume.
- On ne dirait pas pourtant, il avait l'air si apaisé, si heu...
- Oui, c'est vrai, mais on a dû aussi lui bander le menton...
- Et vous l'avez poudré?
- Bien sûr, qu'est-ce que vous voulez, il...
- Oh, c'est affreux, quelle épreuve pour sa femme.
- Elle n'a pas pu, la pauvre, elle avait trop de peine.
- Heureusement que vous étiez là.
- Oui, mais c'est terrible. Si vous saviez qu'il a taché les draps même deux jours après.
- Pas possible!
- Ah, c'est bien triste tout ça!
- Oui, c'est affreux.
- Pourtant il ne sentait pas.
- Parce que le médecin lui a fait du camphre tout de suite.
- Oui, ça valait mieux, parce qu'avec ces chaleurs."
Alors ça, c'était le pompon. On aurait voulu m'enfoncer, on ne s'y serait pas pris autrement. L'épreuve s'annonçait corsée. Je craignais sérieusement d'y laisser ma peau, et en tout cas les plumes qui décorent si bien mon chapeau.
Néanmoins je tenais un bout, que je le veuille ou non. Il n'était plus possible de nous séparer désormais, mon bourreau et moi.
C'est comme le requin, une fois qu'il a mordu, l'inclinaison de ses dents vers l'arrière l'empêche de lâcher prise, il est obligé de happer davantage ou de finir étouffé.
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J'ai mis là, concentrée, toute la noirceur dont je suis capable, parce que c'est lourd à porter, mine de rien, quand on veut s'en cacher, mais si d'aventure on s'avise de s'en vanter, tout à coup l'effort s'allège, on est comme délesté par le regard des autres, qui prennent leur part, qui vous plaignent, le fardeau se change en bulle, il finirait par vous tracter, mais non, là j'exagère, je prends mes rêves pour des réalités.
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Il a dit des horreurs sur les femmes, mais qui n'en a pas dit. Il a dit des horreurs sur les femmes, comme tous les grands hommes, à peu de choses près. Comment les intelligences supérieures ont-elles pu proférer autant d'inepties sur les femmes, c'est à n'y rien comprendre. N'étaient-ils entourés que de dindes? Est-ce l'époque qui veut ça?
Nietzche me berce jusqu'au moment où il lâche une vanne sur les femmes qui m'oblige à penser qu'il aurait, lui, écarté mon avis d'une chiquenaude, comme on se débarrasse d'un animal domestique trop affectueux. Mignon, mais pompant. Allez ouste, du vent. Qu'on respire. Qu'on se retrouve. Entre hommes.
Pourrait-il redire la même chose s'il vivait aujourd'hui? Bête question. Il ne dirait rien pareil, ni ça, ni le reste, tout discours est le produit de son époque.
Oui, mais non, pas chez Cioran, justement. Dit-il lui-même.
Cioran, c'est le premier homme obsédé par le temps au point de s'en détacher. Il dérive, mélancolique ou effaré, dans une sphère de conscience déracinée, désancrée, affranchie de repères. Il survole l'histoire, les continents, les classes sociales, pour ne retenir que le dénominateur commun de l'espèce: DESESPOIR.
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Cioran, si tu étais mon père, je t'en voudrais plus qu'à tout autre père, car on ne pardonne qu'à ceux qui ne savent pas ce qu'ils font.
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Dieu merci, je dors, et pendant ces heures mon bonheur est total, inaltérable et rond. Mais ce jour-là, à peine réveillée, avant même d'avoir enfilé mon identité, l'obsession a bondi sur moi de toutes ses griffes. Elle était tapie sur le coin du matelas, c'est sûr, guettant le premier frémissement de mes paupières. Que l'inconscience était confortable. En un clin d'oeil, fini, me voilà de corvée, pieds et poings liés dans l'étau. J'en ai pour toute la journée à me faire triturer dans ses pattes. Toute la journée et toutes les autres.
Pour la première fois, j'ai pensé qu'il faudrait pouvoir m'enliser dans le sommeil, si seulement c'était possible, mais au fait, les somnifères, qui sait, voilà peut-être une porte de sortie, mais qu'est-ce que je raconte, je deviens complètement marteau.
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J'ai pris mon bic, j'ai pris mon carnet, et j'ai recommencé à écrire, comme sous la dictée, devant une insistance pareille, autant s'incliner, que toute cette bouillie me traverse, laissons passer l'agitation, faisons celle qui n'est pas là, qu'on en finisse, les ouragans ça secoue mais ça s'épuise un jour, accroche-toi à ton squelette Mariette, on verra bien qui durera le plus longtemps, la jeune fille ou la mort, quelque que chose me dit que c'est tout vu, mais j'ai encore l'espoir, enfoui quelque part, de mourir vieille.
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Donc, allons-y tête baissée, sans renâcler. Prenons-le à bras le corps, ce monstre intime, pétrissons-le à pleines mains, ce sera l'occasion de savoir si mes neurones sont équipés de disjoncteurs ou non.
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Mais qui suis-je, moi, pour parler de Cioran. N'étant ni sa fille (c'est une contradiction dans les termes), ni sa femme, ni son élève, ni sa confidente, ni même une connaissance lointaine, ni même du nombre de ceux qui l'auraient approché sans être remarqués de lui, non, rien. Je les entends déjà. Bon sang mais que savez-vous de lui. Tout par ouï-dire. Même pas, même pas. Tout par lu-écrire. Jamais je n'ai entendu quelqu'un parler de lui. Jamais je n'ai côtoyé l'homme qui a vu l'homme. Je suis aussi proche de lui que de Périclès, et je suis la première à penser qu'il serait plus convenable de ma part de ne pas me mêler de ça, pas du tout, c'est vrai, je ne vous le fait pas dire, mais on ne choisit pas toujours, n'est-ce-pas. Je n'y peux rien, ça m'a prise, par surprise, un mercredi soir, et voilà où j'en suis. Une misère.
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Cette lettre, que j'avais écrite à Cioran dans une nuit particulièrement éprouvante, et dont la simple prémonition a dû l'achever, je vais vous la lire, tiens, peut-être que l'un d'entre vous se sentira concerné et apte à formuler une réponse. Quoique j'en doute.
Monsieur,
Je ne suis pas sûre que vous receviez jamais cette lettre, mais tant pis, il faut que j'en aie le coeur net. Je cherche depuis tant de temps non pas un réconfort mais au moins une similitude. Voici les choses comme elles sont: le soir, quand je suis seule, l'angoisse plonge sur moi comme un aigle sur un rat, aussi fort, aussi vite, aussi précisément. Quelle est cette angoisse? C'est l'expérience du néant qui m'empoigne et me pulvérise de l'intérieur. Le seul et unique phénomène auquel je puisse comparer ces crises est l'orgasme, si ce n'est qu'il s'agit d'un orgasme négatif, ou inversé, comment faut-il dire,... un orgasme en creux. Et dix fois plus puissant. Dans ces moments d'une stridence absolue, ma raison est atomisée, tout mon corps tétanisé, mon crâne entier se démet dans une grimace qui devrait le disloquer. Mais laissons-là l'aspect clinique des choses. Disons que cela m'a pris à 14 ans, et que j'en ai aujourd'hui 28, ce qui fait une moitié de vie dans l'inconscience et l'autre dans l'épouvante. C'est l'un ou l'autre, de toute façon, me direz-vous, nous sommes bien d'accord. Mais cette question me poursuit, tout de même, de savoir si vous connaissez vous aussi des manifestations physiques aussi outrancières (écartèlements serait un bon mot) ou si je suis, incompréhensiblement, définitivement seule à porter cette tare hideuse.
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Moi, bien sûr, je ne savais pas qu'il était fou. J'aurais pu tout imaginer: paralysé, dialysé, comateux, mais pas fou, pas ça.
A bien y réfléchir, je n'avais rien imaginé du tout, je ne m'étais pas posé la question. L'existence physique d'un certain monsieur Cioran et son état de santé ne faisaient pas partie de mes préoccupations, réelles ou potentielles. Cioran, pour moi, c'était cette voix intérieure qui s'allumait à intervalles réguliers pour déchiqueter les apparences. Cioran, c'était le fond de moi-même, je ne vois pas pourquoi j'aurais imaginé qu'il pouvait avoir un rhume.
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Se lamenter à ce point sur le fait d'être conscient, n'est-ce pas un peu cracher dans la soupe, comme ces vedettes qui se plaignent bruyamment d'être sorties de l'anonymat? N'est-ce pas un caprice d'enfant gâté? Gâté, oui, il prendrait sûrement ce mot, mais alors au sens de fruit gâté. L'homme est un fruit gâté par sa conscience et ce que certains proclament comme une promotion fait figure chez lui de malédiction, il en souffre comme d'un gouffre sans fin. C'est l'étendue de cette souffrance, et seulement elle, qui nous oblige à accepter ses litanies de récriminations comme un mouvement honnête, légitime, et même naturel.
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Est-ce que je crois vraiment que ceci peut m'aider? Est-ce que je peux vraiment imaginer que le chantre de la souffrance va me sortir des miennes? Après une vie de révolte, il est passé à la trappe, exactement aussi démuni que tout autre. Cela devrait suffire. Pourquoi ne me tourné-je pas vers l'étude de la flûte à bec? Ce qui me pousse ici n'est aucun argument rationnel. Je suis hypnotisée, c'est tout. Sa voix est la seule que je reconnaisse. Je n'irai pas plus loin avec lui que sans lui. Il ne peut rien pour moi. Je sais peu de choses autant que cela. Et pourtant.
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Etre conscient, c'est être, par définition, abandonné. De là part tout le discours de la perte, de la chute. Nous tombons d'un état supérieur, "paradisiaque", où tout était uni, où nous n'étions pas encore arrachés.
Mais pourquoi cette séparation entraîne-t-elle un changement de nature? A peine isolés, nous voilà raisonnés, doués de raison, comme si la parcellisation de la matière avait pour contrepartie (compensation ou punition?) son raffinement extrême. Vous serez partiels, mais vous serez subtils, ou vice-versa. Ce qu'on perd en étendue, on le gagne en profondeur. On ne peut pas tout avoir.
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Est-ce pour se consoler qu'il prend son désespoir pour un état "vraiment grand", qui le place au-dessus des divinités? Vraiment grave ne suffit pas pour être vraiment grand. Peut-on croire qu'on vit des choses exceptionnelles dans un état qui se borne à constater l'inanité universelle. Il n'y a rien d'exceptionnel à savoir qu'il n'y a rien d'exceptionnel. Il s'agit d'un constat forcé. Toutes choses sont sans relief, toutes choses sont vides, toutes choses sont insignifiantes. Et ce constat lui-même, par quelque sursaut d'amour propre, se targue de prendre un certain relief. A posteriori, du moins. Cela permet de traverser les moments qui séparent les crises en se prévalant d'une singularité, au moins une. Mais dans le plus profond de la douleur, quand le monde entier s'est disloqué, il est, hélas, irréfutable, que seul le néant est "vraiment grand".
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Avant de sombrer dans le gouffre, il y a un moment où le sol se dérobe brusquement pour annoncer la crise, une sensation physique très reconnaissable, proche de celle qui vous prend une seconde avant de vomir, une seconde avant de jouir, ou une seconde avant d'éternuer, comme un signal d'alarme qui arriverait trop tard, car maintenant il n'y a plus rien à faire, vous pouvez être sûr que "ça" vient, la vague est gonflée, elle doit déferler.
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Pour vaincre la douleur, se faire plus mal encore. Faire grincer le corps jusqu'à ce qu'il veuille vivre. Oui, je n'y avais pas pensé. Je n'avais pas essayé la torture physique pure et simple. Le procédé semble un peu gros. La meilleure défense, c'est l'attaque, d'accord. Mais comme il n'y a rien à attaquer, et que c'est là le noeud de la douleur, attaquons plus bas, sapons les bases matérielles de tout cela, détraquons les mécanismes, les bielles et les pistons. Je pourrais mettre des aiguilles ou des allumettes près de mon lit et commencer à me mutiler à la moindre alerte. Je veux bien croire qu'une vraie douleur, bien palpable, m'occuperait assez l'esprit pour m'empêcher d'imploser, mais le plus dur, finalement, ce ne sont pas les crises, c'est de savoir qu'elles existent. Et ça, c'est tout le temps. A chaque seconde où je ne dors pas, je sais que le gouffre m'attend, et pour empêcher cela, il ne suffit pas qu'une douleur chasse l'autre, il faudrait éteindre la conscience une fois pour toute. Car cette obsession lui est constitutive. Un jour, je me suiciderai par peur de mourir.
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J'aime son image du Christ sauveur à la petite semaine, qui n'a pu réconforter que les naïfs, ceux qui étaient "simplement seuls", sans même atteindre les autres, ceux qui sont "tout à fait seuls". Ceux-là attendent toujours un Christ d'une autre envergure.
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Si seule l'expérience individuelle de la souffrance éloigne de la médiocrité, on comprend et on applaudit la fréquence des guerres qui viennent réveiller une génération après l'autre. La seule chose qui me gêne dans cette opinion, c'est son parfum de condescendance. De quel droit un homme, n'importe lequel, pourrait-il jeter sur d'autres hommes un regard extérieur? Je veux bien dire ce genre de choses, mais en me mettant dans le lot dont je parle. Il faut que j'aie honte.
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A 14 ans, je m'en souviens maintenant, pour écarter cette horreur qui s'abattait sur moi, j'ai été quelquefois dans des églises. Sans résultat.
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La réalité s'accommode très bien de son état d'impossibilité, ou plutôt d'impensabilité. La réalité est un concept qui ne résiste pas à l'analyse, un projet fou qui n'a même pas pu passer la barre de la démonstration sur papier. Il y a un vice de fond, une contradiction interne, un bug dans le programme. Tout cela est sûr et certain. Mais... ça marche quand même.
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Si l'on choisit d'admettre que le monde existe, alors c'est l'analyse qui ne résiste pas à la réalité, et non l'inverse.