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La tentation d’Edouard – Premières pages

Paris, le 9 février



Madame,

Je suis tombé amoureux de vous.
C’est arrivé le mois dernier, en visitant cette exposition de vos photos à la Galerie Equivalence.
Le regard que vous portez sur les hommes, bon dieu, quelle révélation! Je frissonnais rien qu’à l’idée de pouvoir y être soumis. J’y aspirais, j’en mourais d’envie. Qu’une femme me regarde ainsi et je deviendrais le demi-dieu qui hésite en moi. C’est la réaction épidermique très vive qu’a suscité votre travail. Une envie éperdue de vous offrir mon corps, de le soumettre à votre bénédiction photographique.
Mais les réactions épidermiques se succèdent et souvent l’une chasse l’autre. Je ne m’inquiétais pas outre mesure. Il suffirait sans doute de laisser s’essouffler l’excitation enfantine dont je suis encore capable. Cependant, je n’ai pas cessé de penser à vous, même après plusieurs vagues d’émotions diverses. J’entendais toujours une petite voix tenace en mes tréfonds qui susurrait: « Il y a une femme, pas loin d’ici, qui détient un secret. Celui dont tu as besoin à cet instant précis. Une femme qui manie le désir plutôt que de lui obéir. Une virtuose ». Et le projet lancinant de vous approcher s’emballait au lieu de s’éteindre.
Voilà pourquoi je capitule. Je m’engage dans la voie qui se creuse sous mes pas. J’arrive. Je viens vers vous.

Je sais que j’ai beaucoup à apprendre sur les subtilités du désir. Mais moi, que puis-je vous apporter? La sensibilité à ce sujet, qui n’est pas si répandue chez les hommes, j’imagine. Mon corps, s’il vous agrée, comme modèle et source d’inspiration, pour autant que votre tempérament d’artiste le trouve à son goût. Mon insatiable curiosité des choses de l’amour, qui devrait nous garantir à tout le moins quelques années de conversation nourrie.

Vous voulez peut-être en savoir plus sur ma personne? Age, mensurations, profession... Avant de me décrire, je vais vous demander de choisir vous-même les renseignements qui vous intéressent. Je ne vous donnerai que ceux-là. Ainsi serai-je sûr de me découvrir dans l’ordre de vos priorités. De mon côté, ne croyez pas que je profite d’un grand avantage. Je ne vous connais que par cette seule exposition. Je ne vous ai jamais vue, ne sais pas où vous habitez, et suis obligé de me rabattre sur l’adresse de la galerie pour vous contacter. Vous voyez, nous partons presque à égalité, et il ne tient qu’à vous de réclamer l’information qui nous remettra à niveau.

Pourquoi, me direz-vous? Mais pour le plaisir, bien sûr. Songez au nombre de choses désagréables que nous subissons chaque jour en baissant la tête, et nous n’esquissons jamais un geste pour être heureux. Je veux dire, il y a tant d’initiatives à prendre dans le sens du plaisir, si l’on veut bien se souvenir qu’il est tout simple de poser un acte. Nous endurons les factures et nous n’écrivons jamais aux gens qui nous plaisent. C’est trop dommage, c’est trop petit, c’est trop servile. Il est temps de relever la tête et de gouverner soi-même la bonne fortune, à défaut du reste.

Je parle haut, mais j’ai longtemps hésité avant de vous écrire. Un échec reviendrait peut-être à attirer l’adversité là où elle ne rôdait pas encore. A fermer une porte qui n’existait pas jusqu’au moment de la décrire. Et c’est ainsi qu’on finit dans un couloir.
Mais après tout, qui dit que vous n’allez pas l’ouvrir, cette porte, et installer une histoire vraie sur le lieu d’une simple possibilité? L’argument est à double tranchant. Je le laisse entre vos mains.

Encore un mot: si j’ai tant aimé vos photos, c’est qu’on y sent beaucoup plus qu’un amour de l’homme. C’est une recherche. Une découverte, au sens des grands explorateurs. Une fascination qui cherche ses limites et se nourrit d’elle-même. Un jeu de miroirs. Un doute sur l’univers entier, à travers la peau des hommes. C’est un travail où l’érotisme rejoint la philosophie, sans se soucier de la consoler, sinon par hasard. Un sourire qui rassure. Un geste qui comprend. Ce sont des choses qui arrivent.

Vous me direz ce que vous voudrez, ou vous ne me direz rien; mais je serai heureux d’avoir agi, car c’est la seule chose qui nous reste, après l’impasse de réfléchir.
Aller là où les autres sont, et danser avec eux.

Bien à vous,
Edouard