INEDITS
LA THERAPIE EST-ELLE MALADE?
Récit de voyage en terrain miné
Essai (récit de colloque) - Premières pages
Chapitre 1
C’est devenu une tradition. On m’invite chaque année au colloque de La Hulpe.
Cette fois-ci, il sera question de psychothérapie, et je dois dire que ce n’est pas ma tasse de thé.
Parlez-moi de Big Bang, de gènes mutants ou d’imagerie cérébrale et j’arrive au galop. J’aime les sujets qui sont des objets. Les pans de réalité que l’on découvre, que l’on décortique et que l’on mesure avec des techniques toujours plus sophistiquées. Où l’on sent qu’on va de l’avant. Où l’on sait qu’on va pousser des Oh ! et des Ah ! Où la vitesse des progrès vous collera au siège, dépassé par le rythme des publications, enivré de nouveauté, tourneboulé d’excitation.
Mais barboter dans les mêmes flaques boueuses du psychisme qui n’ont pas évolué d’un iota depuis cent ans, si ce n’est dans le sens d’un surcroît d’opacité, la barbe !
J’ai accepté l’invitation par politesse et par conscience professionnelle, mais je me suis formellement promis de ne pas me laisser embarquer cette fois dans une galère interminable. Non, je ne prendrai pas note frénétiquement pendant quatre jours du matin au soir sans relever la tête. Non, je ne passerai pas quatre mois à rédiger l’histoire en pestant sur les passages obscurs, en ménageant les susceptibilités, en craignant de me ridiculiser, et en me demandant à quoi bon par-dessus le marché. Plus de ce tintouin dans ma vie. Je me contenterai d’écouter. En toute légèreté. Comme un simple auditeur de France Culture (puisque le colloque sera diffusé sur les ondes).
De toute façon, avec les psy, je crains deux écueils majeurs, qui pourraient bien se vérifier simultanément. Premièrement, ils risquent de s’étriper violemment. Un an après la parution du Livre noir de la psychanalyse, les règlements de comptes vont bon train, et font surtout penser aux bagarres du petit village gaulois, quand Ordralfabétix s’approche l’écume aux lèvres de Cétautomatix, en hurlant : « Il est pas frais mon poisson ? » - transposez : « Il est pas vrai mon Freud ? ».
Deuxièmement, je risque d’être larguée dès le deuxième argument, car je sais comment ça marche avec les psy. Ils vous impriment un titre aguicheur, du genre Le mal de vivre et le problème de l’origine, et vous pensez que vous êtes concerné personnellement dans votre intimité la plus frémissante, puis dès la deuxième moitié de la deuxième minute vous êtes tombé du train sans savoir comment, l’orateur parle un sabir truffé de mots en forme de porc-épic, genre Wirklichkeit et Entstehung, quand ce n’est pas carrément anflängische Hilflosigkeit. Je refuse tout simplement de prendre note dans ces conditions-là.
Mais je veux bien aller jeter une oreille discrète, profiter de la restauration gastronomique et voir comment cette faune-là se met en scène. Le fait que je me sente passablement déprimée depuis deux ans est peut-être un argument qui explique mon faible capital de curiosité – et qui l’aiguise en même temps (des fois qu’ils auraient une bonne adresse à me filer). Quoi qu’il en soit, je n’ai rien d’autre à faire.
Soit, assistons donc au rituel dans son entier, à commencer par le dîner d’accueil du lundi soir, à l’université libre de Bruxelles.
Il fait trente-cinq degrés sur la Belgique. Juste pour montrer que c’est possible. La salle des fêtes du rectorat, orientée plein ouest, atteint les quarante degrés au bas mot. On croit entrer dans un sauna – sauf qu’il va falloir rester habillés. Les mouchoirs tamponnent à qui mieux mieux. André Nayer, vice-recteur et seul à maintenir le veston, est aussi le seul à paraître frais comme un gardon. Un métabolisme à part.
Ayant eu peur d’arriver la première, je me retrouve bonne dernière. Il n’est que huit heures vingt pourtant ; d’habitude les retardataires sont davantage retardés. Mais on n’attendait que moi pour commencer les zakouski. Dès le premier tour de plateau, je sens un truc bizarre. On nous présente une caissette en bois remplie de tubes à essais rappelant le cours de chimie, contenant une mixture entre vert et rouille, et coiffés d’un bouchon de liège. Gaspacho andalou à l’huile d’Argan, nous rassure-t-on. Un soupçon me saisit. Est-ce que par hasard ce serait déjà LE traiteur du colloque qui nous gâte ? Je vais aux renseignements auprès d’Edith Allaert, la grande organisatrice. En effet, c’est LE traiteur. Le vice-recteur n’a pas voulu attendre demain midi pour se délecter. Il a fait venir Le caprice des deux à l’université. Ce restaurant de Lasne est une perle de créativité – la preuve, ils viennent de résoudre sous nos yeux un problème apparemment impossible, comment boire du potage debout ?
Tandis que je salue les deux ou trois têtes connues de moi, une femme que je n’ai jamais vue m’aborde avec familiarité. Elle est américaine. Ceci explique cela. Elle parle le français comme jamais aucun Américain n’a pu tenter de me le faire croire, même après dix ans passés en France. Elle y a passé plus que ça, explique-t-elle en se servant de Tiramisu de jambon avec céleri rave, et de surcroît elle enseigne à l’université, ce qui interdit en pratique de compter sur la pitié des autochtones et leur bonne volonté à passer vers l’anglais au bout de dix minutes. Elle parle français, et elle parle beaucoup car me voilà happée dans un tourbillon assez opaque, vu l’effet de la température ambiante sur mes neurones, d’où il ressort que la chercheuse s’intéresse particulièrement à l’hypnose. On nous sert des Pointes d’asperges thaïlandaises dans une cuiller couvertes de bulles de blanc d’oeuf qui ressemblent à des bulles de savon. Il se fait que l’hypnose, aux Etats-Unis, réémerge, se développe et se transforme à travers toutes sortes de nouvelles approches, de manière totalement anarchique. On ignore toujours qui est suggestible et pourquoi. Mais il y a des choses étonnantes. On a remarqué que les femmes enceintes proches de leur accouchement sont en moyenne plus suggestible. 50% d’entre elles deviennent capable de contrôler la douleur grâce à l’hypnose. Arrivent des Sablés au parmesan avec spoumante de foie gras. Malheureusement, personne ne veut étudier ce phénomène sérieusement, car on manque de financement. Pourtant, c’est justement une situation idéale pour utiliser l’hypnose. On pourrait amener ces 50% de femmes à accoucher sans douleur et sans anesthésie. Quant aux autres, inutile de les punir, la péridurale est toujours là et a fait ses preuves. J’opine en me servant sur le nouveau plateau qui circule : Crèmes brûlées au pickles. Ils ont vraiment osé une chose pareille ? Oui, c’est réellement de la crème brûlée avec un fort goût vinaigré – assez troublant à la première bouchée puis complètement délicieux.
Le moment est venu de passer à la grande table ovale – une table beaucoup trop grande d’ailleurs: les vis-à-vis sont à trois mètres, et il est impossible d’engager une conversation transversale sans porte-voix. Les places sont pré-attribuées. Chacun cherche son nom sur un carton. Je découvre avec stupéfaction que je serai voisine avec Michel Cazenave. Michel Cazenave, ce grand homme, puits de science, et de non-science aussi, autorité chez France Culture, animateur de ces colloques depuis le début, et dont j’ai toujours cru qu’il ne tolérait qu’à peine ma présence, moitié obligé par Edith Allaert qui ne lui a peut-être pas demandé son avis, moitié indifférent à ma personne peu signifiante. De fait, je n’apporte rien, je me tais tout du long, et je mets d’ailleurs un point d’honneur à passer aussi inaperçue que possible. Lorsqu’il m’est arrivé de me trouver assise à ses côtés par hasard, lors d’un déjeuner du colloque, je me suis toujours sentie gênée, pensant que je lui faisais perdre une occasion de discussion intéressante avec une sommité. Si j’en profitais pour lui demander quelques éclaircissements sur l’un ou l’autre exposé, il me déroulait une docte et patiente réponse visant à me faire comprendre qu’en effet je n’avais rien compris. J’ai donc toutes les raisons de m’étonner qu’il m’ait voulue à ses côtés.
Je suis à sa gauche, Isabelle Stengers à sa droite. « Deux redoutables voisines » claironne André Nayer assis en face. Michel acquiesce et en profite pour briser publiquement mes vœux de discrétion – le voilà qui prévient chacun de bien se surveiller en ma présence car j’ai la prise de notes assassine. Mes joues s’empourprent plus qu’elles ne l’étaient déjà et je souhaite intensément disparaître sous la table. « Mais cette fois-ci, ajoute Michel en aparté, je ne vous donnerai plus d’explications. C’est fini. Débrouillez-vous toute seule »
- Quoi ? fais-je en sautillant sur place comme un poussin affolé. Vous me laissez tomber ?
- Il est temps de voler de vos propres ailes.
- Oui, renchérit Isabelle Stengers, l’initiation est faite.
Mais qu’est-ce qu’ils ont ces deux-là à retirer les petites roues latérales de mon vélo ? Je proteste encore :
- Mais ce n’est pas mon domaine, je risque de ne rien comprendre.
- Il suffit d’écouter, tranche Michel.
Je me demande ce qui est en train de se jouer ici. Soit une motion de confiance, soit un sabotage pur et net, les deux loustics tablant que sans appui je vais me casser la figure. Si j’en juge par le ton plutôt ironique, je penche plutôt pour la seconde solution. Ils m’ont assez vue et veulent me larguer. Oui, ça doit être ça.
Même pas grave, puisque je viens en touriste.
Je me tourne vers mon voisin de gauche. Un homme dont l’âge tranche avec le reste de l’assemblée, plutôt quinquagénaire et davantage (le temps qu’il faut pour qu’un cerveau arrive à maturité). Mon voisin a trente ans, trente-cinq tout au plus. Bel homme, barbe en bouc, expression sérieuse de l’étudiant appliqué qu’il a dû être jusqu’il y a peu. Il se présente comme anthropologue. J’aime ce mot ronflant. Il évoque une réalité nécessairement imposante, un peu comme les mots brontosaure, montgolfière, ou lépidoptère (ce dernier étant gravement trompeur).
Je lui demande sur quelle question il travaille.
- Sur les pratiques de désenvoûtement.
Ma tête.
- En Afrique ?
- Non, en Wallonie.
Ma tête.
- On désenvoûte en Wallonie ?
- A tour de bras.
Ma tête.
C’est est trop. Je suis sûre que Michel l’a fait exprès. Il sait combien je réprouve les trucs bizarres et il m’a mise à côté du plus bizarre. C’est pour me faire fuir. Il n’y a pas l’ombre d’un doute.
A la réflexion, ce n’est pas la première fois. Je me souviens de l’année où j’ai côtoyé un psy adepte du néo-chamanisme dès l’ouverture. L’année suivante, c’était l’historien spécialiste de l’astrologie. On me pousse toujours dans les bras de ceux qui sentent le souffre. On voudrait me mettre en difficulté, on ne s’y prendrait pas autrement (car il s’avère souvent qu’il n’y a qu’un seul drôle de coco, et qu’il s’emploie à m’épouvanter dès la première soirée).
Même pas grave, puisque je viens en touriste.
En attendant des jours meilleurs, autant creuser le sujet.
- Et qui sont ces désenvoûteurs ?
- Ce sont essentiellement des femmes. Elles-mêmes auraient plutôt tendance à s’appeler « sorcières ». Ou bien elles parlent de kiné mentale, plus subtile que la kiné du corps.
- Elles tiennent leur pratique d’une tradition ?
- Pas nécessairement. Ce ne sont pas des sorcières habillées en noir et issues d’un milieu rural, comme on les imagine. Ce sont plutôt d’anciennes infirmières ou d’anciennes kinés, voire d’anciennes pharmaciennes, qui un jour ont eu une révélation.
Voici une autre révélation qui tombe dans notre assiette :
Tartare de maquereau aux pommes, polenta et ciboulette, haricots verts aux tomates et sarriette, émulsion à l’huile d’olive
- Et que fait-on lors d’un désenvoûtement ?
- Il s’agit surtout de rendre au patient le contrôle de sa vie. Les patients sont très souvent des femmes. Après un désenvoûtement, elles peuvent devenir beaucoup plus combatives, affirmées, agressives. Elles refusent de continuer à se laisser abattre et reprennent leur vie en main.
- S’il s’agit de rendre les gens possesseurs de leurs ressources et de les affranchir par rapport à des conditionnements, il me semble que c’est ce que toutes les thérapies font. Est-ce que les désenvoûteuses font référence aux forces du mal, à Satan et cie ?
- Pas explicitement. Elles ne parlent pas spontanément du mal ou du diable, mais elles parlent du sorcier qui est responsable du sort qui habite la personne.
- Ah, il y a toujours un responsable extérieur ?
- Oui, ou alors ce n’est pas un cas pour le désenvoûtement. Typiquement, le responsable est un homme, le mari, ou l’ex-mari.
- Et concrètement, il y a des rituels ?
- Oui, des rituels, des incantations, des effigies qu’on pique, des instruments de divination, des objets magiques…
- Mais d’où sort tout ça ? Il y a quand même une tradition ou bien il y a un organisateur, un gourou ?
- C’est syncrétique. Elle vont chercher des idées un peu partout. Chacune bricole dans son coin.
Voici un autre bricolage, qui tombe dans notre assiette :
Filet de veau sur des charlottes écrasées aux herbes, cœur de laitue grillée aux épices
- Et que se passe-t-il si la personne identifiée comme responsable du sort finit par passer un mauvais quart d’heure ? Si on la retrouve avec un couteau dans le dos ?
- Eh bien, ça finit au tribunal. C’est très rare mais ça arrive. C’est que la désenvoûteuse maîtrise mal les forces qu’elle a libérées, quand c’est une débutante par exemple.
- Et la sorcellerie pour faire du tort, ça existe ?
- Oui, c’est la sorcellerie noire, qui est plutôt faite par des hommes. Moi, je n’ai interrogé que ceux, enfin celles, qui soignent.
- Et qu’est-ce que vous en pensez ?
- J’ai été impressionné par ce qu’elles arrivent à faire. La personne qui est venue consulter peut se métamorphoser complètement après un désenvoûtement, et repartir du bon pied, alors qu’elle était au plus profond du malheur. Il faut savoir que quand elles viennent chez la désenvoûteuse, le plus souvent, elles ont déjà essayé beaucoup d’autres thérapies avant, qui ont toutes échoué. Ici, en quatre ou cinq mois, elles se transforment du tout au tout.
- Les désenvoûteuses n’ont pas meilleure presse que ça, pour qu’on vienne chez elles seulement en dernier ressort ?
- Non, elles ont une image très négative et personne n’en parle, même après y être allé. Dans notre société, personne ne croit à la sorcellerie, c’est trop honteux. En plus, il y a une logique du secret très forte. Pour que la thérapie marche, il faut qu’elle soit secrète, et donc les patients n’en parlent pas.
- Pourquoi ce secret ?
- Le sort circule par la parole. Parler, c’est prendre des risques. Il faut garder tout ça pour soi.
- Et comment recrutent-elles alors ?
- Je ne sais pas exactement. Le fait est que les salles d’attente ne désemplissent pas. Quand on connaît une désenvoûteuse, on n’en parle pas, mais si on voit quelqu’un qui présente tous les signes d’un mauvais sort, on va lui dire, très discrètement : « Pour ce que tu as, il faut aller voir cette personne là, elle pourra t’aider. » C’est tout.
- Et des désenvoûteuses elles-mêmes, que pensez-vous d’elles ?
- Elles sont impressionnantes aussi par leur manière d’être. Ce sont souvent des personnes imposantes, qui ont beaucoup de présence, beaucoup d’énergie. Et il faut dire qu’elles ont vraiment des pouvoirs.
- Comment ça ?
- Quand une sorcière fait un rituel pour qu’une voiture tombe en panne, la voiture tombe en panne.
Ma tête.
Fort heureusement, le Chef n’est pas en panne d’idées. S’il est envoûté, c’est pas le dieu des gastronomes.
Mille-feuille de mousses au chocolat blanc et violette
Je n’ai plus besoin de poser de questions. L’anthropologue continue sur sa lancée.
- Mais elles ne sont vraiment pas faciles à approcher. Elles se méfient de ce qu’on cherche vraiment, ne veulent plus vous voir si elles apprennent que vous voyez une autre en même temps. Parfois, j’arrivais au rendez-vous fixé et on me claquait la porte au nez. Je me suis brouillé avec deux d’entre elles.
- Mais c’est dangereux ça, dites-moi…
- Oui.
Je vois passer dans les yeux du jeune homme une inquiétude lointaine mais pesante comme un vol de canards sauvages. Il faut le distraire tout de suite.
- Quelles sont les techniques précisent qu’elles utilisent pour poser un diagnostic?
- Surtout les cartes, elles tirent les cartes, et puis le pendule de radiesthésie.
- Ce qu’elles proposent comme interprétations, si je comprends bien, ce ne sont pas explicitement des choses du genre : vous devez vous libérer de vos conditionnements et reprendre votre vie en main. C’est plus allusif ?
- C’est totalement allusif et symbolique. De plus, elles utilisent les objets pour accréditer ce qu’elles disent. C’est le pendule qui a parlé. Elles ne font que traduire. Au début, ça ressemble d’ailleurs fort à de la voyance, où elles cherchent à cerner le problème du patient. Elle diront : vous vous sentez victime d’une injustice (ce qui est souvent vrai). Puis elles affinent leur description en fonction des réactions.
Au moment du café, qui nous est servi avec des mignardises exquises un petit verre de massepain liquide, je demande à Michel Cazenave s’il l’a fait exprès de me coller près du désenvoûteur, pardon de l’anthropologue. Il prétend qu’il n’y est pour rien, que la table est l’œuvre d’Edith. Je n’y crois qu’à moitié et continue :
- Mais les psy, comment reçoivent-ils le sujet du désenvoûtement ?
- C’est très partagé. Les freudiens sont divisés. Les lacaniens sont contre. Les yungiens sont plutôt pour.
- Et vous trouvez que c’est un sujet pour un colloque universitaire ?
- Je sais que c’est osé. Mais force est de constater que la psychanalyse est en crise. Toute la psychologie a des problèmes. Alors, sachant que ces autres pratiques existent et que personne ne veut en parler, je suis fidèle à mon rôle de provocateur et je dis : posons la question. Affrontons-nous aux autres mondes.
Bon, bon, affrontons-nous.
Chapitre 2 - Michel Cazenave
Comment la psychologie a perdu son âme (enfin, la nôtre)
La canicule insiste. Le décor enchanteur du parc de La Hulpe est écrasé comme par un fer à repasser. Tous rideaux tirés dans la grande salle du château, nous dégoulinons déjà. Mais rien n’arrête la pensée. Les papiers sont prêts, les micros sont on, et pour une raison qui m’échappe j’ai pris avec moi un cahier vierge et de quoi noter. Peut-être pour ne pas me mordre les doigts au cas où les choses prendraient bonne tournure…
Avec Michel Cazenave comme orateur, le doute est maximal. Tout dépend de l’altitude qu’il choisit. S’il s’embarque en ULM et reste à portée de nous faire signe de la main, tout va bien. S’il prend la navette spatiale, comme je l’ai déjà vu faire, autant démissionner tout de suite. Disons que je prendrai son discours comme baromètre. Si ça passe, je note, si ça casse, je me casse.
Un petit portrait peut-être ? Grand, mince, un peu voûté, la voix d’en envoûteur (tiens, tiens…), d’une incroyable douceur, comptant plus d’harmoniques qu’aucun instrument connu. Le regard intense sous le sourcil charbonneux, lourd d’une tristesse apaisée. Un bagage culturel qui remplirait un train. Les sujets où je le sais incollable : l’histoire religieuse, la kabbale, la philosophie médiévale, la psychanalyse yungienne, l’histoire des sciences, la physique quantique – mais Dieu sait tout ce que je ne sais pas.
Michel Cazenave rappelle d’abord que le sujet du colloque a été fixé il y a deux ans, bien avant la conjoncture polémique actuelle, sur proposition de Thierry Melchior et Isabelle Stengers.
Je me souviens que Thierry Melchior me parlait il y a deux ans de ce projet de colloque sur les aspects idéologiques et philosophique de la psychothérapie. On devrait, disait-il, s’intéresser à ce que les thérapeutes font passer comme valeurs dans leur discours, valeurs qui ne sont jamais questionnées parce qu’elles tombent du ciel de la théorie, elle-même conçue comme la vérité ultime. J’aimais l’angle de vue. Voir la psychologie non pour ce qu’elle fait mais pour ce qu’elle est dans le paysage des idéologies. Voilà le projet, beau projet. Il n’empêche, j’ai peur qu’on entre dans les contenus des différentes thérapies et que je me sente rapidement comme une manchote dans un congrès de tricoteuses.
Pour introduire le thème du colloque, Michel Cazenave se propose de cerner quelque peu ce monstre absolu et massif qu’est aujourd’hui la psychologie. En réalité, c’est une discipline relativement récente. On peut en replacer l’origine vers le début des années 1600.
Quoi ? Ce monstre n’a pas toujours existé ? Mais comment faisaient-ils ? se demande le contemporain affolé. Il fut donc un temps où l’on vivait sans psychologie d’aucune sorte… Rien que ce constat, et la psychologie prend déjà un uppercut dans la mâchoire.
Au début du XVIIème siècle, à Leyde et à Marbourg, des universités protestantes renouvellent la pensée à partir de la perspective calviniste (ce protestantisme adapté aux bourgeois industrieux et aux bien pensants, selon Lucien Febvre ). Ceci pour dire qu’il y a une situation historique et économique à l’origine de la psychologie.
On le savait un peu, mais pas assez. Rien n’est innocent, rien n’est pur, du moins à l’échelle des sociétés. Les idées et recherches d’un homme seul, parfois, découlent de la pure curiosité, de l’amusement désintéressé. Mais quand une théorie « prend » et se répand dans la société, c’est qu’elle arrange toute une classe de gens, et pas n’importe lesquels, ceux qui ont le pouvoir de l’imposer.
Cette nouvelle vision du monde se fonde sur un dualisme où l’âme s’efface au profit de l’esprit, concept moderne et fédérateur. De même, l’église perd du terrain au profit de l’Etat, concept du même acabit. Ainsi, la géographie intellectuelle se bâtit sur un nouveau rapport entre l’intérieur (l’homme) et l’extérieur (la société dans lequel il est placé). L’âme, qui était jusque-là une notion intermédiaire, est balayée sous le tapis. Pire, elle est ridiculisée et vilipendée comme source de toutes les superstitions. Symptomatiquement, la notion de superstition elle-même apparaît à ce moment-là.
Comme quoi, les dictons sont en-dessous de la vérité. Il faudrait dire : qui veut noyer son chien invente la rage. Ou qui veut étrangler l’âme invente la superstition.
L’idée que la notion de superstition se constitue si tard, et à des fins « politiques » est révélatrice et devrait jeter le doute sur toute l’histoire de la pensée. Combien de choses, même dans le ciel des idées, ne sont-elles pas nées du désir de rétamer l’ennemi ?
Avant cette époque, il existait des mondes « parallèles » au nôtre, et notre monde n’était pas toute la réalité. Certains de ces mondes étaient démoniaques, d’autres angéliques. Mais tous ces mondes intermédiaires s’effondrent au XVIIème siècle, au profit de ce qui va devenir bientôt un monde prétendument scientifique.
Je vous rassure tout de suite : Michel adore les sciences. Ce qu’il déteste, c’est leur prétention à tout expliquer. D’où ces occurrences systématiques d’énoncés dépréciatifs dans son discours. Qui aime bien méprise bien.
On va donc vers un monde moins religieux, plus bourgeois, et dans le même mouvement s’inscrit la conviction qu’il existe un moi. Mais penchons-nous ne fût-ce qu’une seconde sur l’étymologie. Moi, du latin mei, datif, signifiant : à moi. On est dans l’idée de propriété, de domination. Le moi, littéralement, c’est ce qui est à moi en moi. C’est une subjectivité autosuffisante.
Ce n’est pas vraiment scientifique, mais c’est vraiment prétentieux, pourrait-on dire, si on voulait toiser la vision bourgeoise du monde, encore balbutiante. Ou bien c’est tout simplement courageux. Tourner le dos à la toute-puissance de Dieu et dire : il y a en moi quelque chose qui n’appartient qu’à moi, il fallait l’oser. Le mouvement de l’enfant rageur qui dispute l’autorité par un « c’est à moi ! », dans ce contexte, ne manque pas de panache. Et que la notion même de moi vienne de ce mouvement rageur, n’est-ce pas à la fois tout petit et sublime ? Freud et consort vont passer leur vie à disséquer ce qui ne serait, à l’origine, qu’un moyen d’inviter Dieu à se mêler de ses affaires. Nous obligeant du coup à gérer les nôtres. A grand peine vous l’aurez remarqué. Mais quand même, ça fait plaisir d’être entre nous.
Plus tard, au XVIIIe siècle, l’évolution de notre sujet est marquée par les Encyclopédistes.
Tout est marqué par les Encyclopédistes, je suppose, ces bons bougres d’athées endurcis qui ont tenté de faire le ménage (un peu trop, je parie, va nous expliquer Michel).
Pour eux, tout ce qui est de l’ordre du psychique relève en réalité de l’organisation corporelle. La vie de l’esprit est réductible à la vie du corps.
Ah oui, ça c’est une idée qui dérange, encore aujourd’hui. N’empêche, défendre ça en mille sept cent machin chouette, au nez et à la barbe de l’église encore puissante, c’est un pied de nez intéressant et salutaire. Et le faire, qui plus est, sans jamais avoir vu un ordinateur jouer aux échecs, c’est carrément visionnaire. Isn’t it ?
Le philosophe et psychologue suisse Charles Bonnet expliquait que les manifestations de l’âme sont connues par essence, puisque tout est physique, et neurologique. C’est une anatomophysiologie nerveuse, dans laquelle on vous disait que le sentiment est le résultat de vibrations de l’appareil nerveux. C’est la mise sur pied d’un système médico-physiologique qui débouche sur la volonté de faire de la psychologie une science au sens strict. Le philosophe allemand Herbart affiche pour projet de créer une psychologie sans âme, ce qui constitue pour le moins une contradiction dans les termes.
Bien sûr, si l’on aspire, comme Michel, à une science de l’âme. Si l’âme n’est qu’une illusion sortant de la machine, au contraire, rien de plus logique.
En 1816 paraît un traité médical expliquant que la cause de la folie est corporelle et située dans le cerveau. Car le cerveau est l’organe de l’âme. Et on s’applique à rechercher une apparence pathologique dans le cerveau des fous.
Ce qui était bien naïf puisqu’on sait aujourd’hui que le cerveau des dérangés est moins souvent cabossé que dérangé lui-même, ce qui ne se voit pas à l’œil nu. Et même pas toujours au scanner.
Pour résumer toute cette approche, qui perdure jusqu’à aujourd’hui avec des raffinements divers, on peut reprendre l’idée d’Hebrart selon laquelle l’âme n’est que l’unité de l’être extérieur que nous appelons le corps. Une étiquette de commodité, en quelque sorte. Dans cette vision, la psychologie se dissout d’elle-même – on n’a plus besoin de cette notion.
Pas plus que Laplace n’avait besoin de l’hypothèse de Dieu. L’univers étant lui aussi une machine. Et donc totalement prévisible par principe.
Et pourtant, et pourtant, il y a eu, et il y a encore d’autres approches, radicalement différentes, dans lesquelles la psychologie relève de la négociation avec les « esprits ». Ce qui nous oblige à nous poser la question des catégories que nous avons créées pour relire les mêmes phénomènes.
Rappelons-nous, dans une vision religieuse, une femme agitée était possédée par le démon. A la fin du XIXème siècle, la même sera déclarée hystérique. Dans une logique « traditionnelle », un homme qui souffrait d’un manque d’appétit était victime d’un sort. Au début du XXème siècle, il sera affublé d’une névrose digestive.
Les mêmes choses portent des noms différents selon le lieu et selon l’époque. Que faut-il en penser ? Que ce n’est pas qu’une question de mots, bien sûr. Que c’est toute une vision du monde qui se joue.
Selon Yung (l’un des pères de la psychanalyse avec Freud et Lacan), l’ancienne description est plus juste que la nouvelle. Car le sujet y est victime de « quelque chose » qui échappe à sa volonté consciente – ce qui correspond exactement à son expérience. Un romancier de l’époque demandait ironiquement : « Une femme est-elle possédée parce qu’elle est hystérique, ou est-elle hystérique parce qu’elle est possédée ? »
Force est de constater que la question se pose toujours aujourd’hui !
Ce n’est pas une petite constatation que Michel pose là. Elle contient tout l’échec de la vision anatomo-patho-machin. Car si l’hystérie, pas plus que tous ses avatars modernes n’ont rien pu éclaircir, il faudrait peut-être, propose Michel en termes à peine voilés, en revenir enfin à la question de départ : mais qu’est-ce qui possède le patient ? Et de là on voit tout de suite venir le speech de l’anthropologue sur les désenvoûteurs. Il prépare bien le terrain.
Yung disait que les dieux sont devenus des maladies. Que nous avons faussement médicalisé notre rapport avec quelque chose qui se trouve au-delà de la réalité sensible, dans le surmonde.
Le monde, c’est déjà compliqué pour moi. Le surmonde, je ne sais pas ce que c’est. Il faudrait lire Yung pour comprendre. Mais vous avez saisi l’idée : il y a des choses invisibles qui agissent dans le noir et nous déterminent à notre insu.
Et même ce que la psychanalyse découvre (par exemple une nostalgie de la mère derrière un symptôme de faim) n’est souvent qu’une ligne de défense devant quelque chose de plus profond qui nous échappe.
Il va loin, l’ami Yung. Non seulement la médecine se fourre le stéthoscope dans l’œil en ramenant tout au corps, mais même la psychologie se fourvoie en ramenant tout au psychique. Il y a plus, nous dit-il, bien plus, derrière ces phénomènes de surface. Comme si l’esprit autant que le corps n’était qu’une marionnette agitée par…. mais par quoi au juste ?
Dans le même ordre d’idées, l'écrivain autrichien Karl Kraus accuse les médecins des âmes de détruire le génie à coups de pathologies.
André Breton, poète surréaliste, renchérit en affirmant qu’on devrait tuer tous les psychiatres (il paraît même que le docteur de Clérambault, contre qui Breton s’emportait principalement, avait pris des mesures de protection au cas où celui-ci aurait songé à passer à l’acte).
Le philosophe Wittgenstein, qui a lu Kraus, reprend le flambeau et affirme que la psychanalyse ne relève pas de la science (contrairement à ce qu’elle dit). Freud est un démiurge esthétique. Tout comme Marcel Proust, il a changé notre regard, il a peut-être même créé un œil nouveau. Dommage que ses disciples soient tantôt myopes, tantôt presbytes.
Comparer Freud à un romancier – il doit faire des tonneaux dans sa tombe, le malheureux. Est-ce qu’on traite Newton de poète, Pasteur de sculpteur, Einstein d’aquarelliste ? Quand on crée un œil nouveau, c’est pour voir le vrai, sacrebleu, pas pour faire joli.
Au terme de ce rapide parcours, Michel Cazenave affirme que la psychologie et la psychanalyse doivent être réinterrogées, dans leur histoire et leur constitution. Car il y a quelque chose qui va nécessairement de travers quand on entend les psychanalyste affirmer en public que leur théorie est universelle, et admettre en privé que bien sûr, elle ne marche pas pour un Chinois, un Indien ou un Japonais. Si les trois-quarts de l’humanité sont inanalysables, que vaut cette théorie universelle ?
L’un des axes explicatifs qui a été proposé est le suivant : la psychanalyse est intimement liée au monothéisme. Elle découlerait tout bonnement de l’idéologie monothéiste. Voilà qui expliquerait de facto pourquoi les civilisations non monothéistes se trouvent en dehors du champ de la psychanalyse.
Pour appuyer son propos, Michel Cazenave évoque les cours qu’il a suivi avec Lacan. Qu’il a été obligé de suivre avec Lacan, plus exactement. Lacan qui étudiait l’hébreu, et dont toute l’œuvre est structurée autour de Saint-Augustin , de sa théorie du père, de l’amour, du sujet divisé. « Je sais toujours les meilleures choses à faire, et pourtant je fais toujours les plus mauvaises », disait le grand homme, ni plus ni moins lucide que vous et moi. L’œuvre de Lacan n’est qu’une longue dissertation sur cette phrase. Elle est une mise en scène de la fameuse Confession . Et qu’est d’autre la psychanalyse qu’une longue confession ? Les lacaniens, en particulier, si on se penche sur leurs écrits, sont entièrement dans la confession de foi (en Lacan) et dans l’action de grâce (envers Lacan). Une authentique attitude religieuse. Lacan disait que le but de la psychanalyse n’était pas de guérir mais d’habiter sa propre vérité (comme par hasard décalquée de la vérité du maître) – et si la guérison venait, c’était par surcroît. Tout comme dans la religion, on cultive la vérité divine, dont le salut de l’âme sera un sous-produit.
La psychanalyse comme version laïcisée du monothéisme, soit. Ça ne la rend guère sympathique. Mais aujourd’hui, où en est-on ?
La société bouge. La loi du père s’affaiblit. La société se féminise, à la fois dans les structures professionnelles, et dans les structures familiales, car les familles monoparentales sont majoritairement des familles autour de la mère. Sur quoi les lacaniens n’ont pas peur de dire que la société devient perverse ( !). Qu’il faut rétablir la loi du père.
Ça va pas la tête ? Ils sont fous ces lacaniens !
C’est pourquoi il est grand temps d’interroger la constitution culturelle et historique de la psychanalyse. D’autant plus qu’aucune critique n’est admise et que toute tentative sera taxée de perverse elle-même (on trouve de beaux exemples de cette disqualification automatique dans l’anti Livre noir de la psychanalyse).
Ou bien, sur les critiques de faits historiques, on répondra que les échecs de Freud étaient connus et reconnus depuis longtemps, y compris par Lacan lui-même. C’est bien, sauf qu’il n’en est tiré aucune conclusion. Le complexe d’Œdipe, tout le monde admet que c’est un concept à revoir, mais personne ne se présente pour le faire. L’envie du pénis, c’est clairement du pipeau, mais on se borne à l’accepter. Et après ces concessions molles, c’est chaque fois le discours du maître qui revient, la référence au texte sacré.
Or il ne s’agit pas que de querelles d’écoles ou d’enculage de mouches . Les conséquences sont graves. On nous propose des positions conservatrices. Il ne faudrait toucher à rien de ce que « l’évangile » a décrit. Dès que les conditions de la théorie ne sont plus remplies, on veut nous convaincre que la société est pervertie.
« Pervertie », ce mot, il faut quand même être gonflé pour l’asséner. Il me semble entendre à la fois l’Eglise catholique et Staline et Hitler (sur l’art « dégénéré »), et tous les dictateurs de la terre et d’ailleurs.
L’exemple des lacaniens n’est pas un cas particulier. Toute la psychologie adopte cette position de fidélité à une théorie rattachée de près ou de loin à la même bible. Or, le psychologue est devenu l’expert social par excellence. Il est toujours prêt, et même se presse, pour répondre aux questions des journalistes. Sur une question comme celle des couples homosexuels, par exemple, les psychologues sont les gardiens de l’ordre moral et social. Nul ne songe à mettre en cause la position à partir de laquelle ils parlent.
Michel Cazenave, lui, pose haut et fort la question : de quel droit parlent-ils ? D’où tirent-ils leur légitimité ? Qui sont-ils pour savoir ce qui est bon et bien pour l’homme ?
Il s’empresse d’ajouter qu’il ne remet pas en cause la notion de subjectivité. Il ne s’agit pas de nier le sujet, mais bien de demander : pourquoi le traiter d’une seule et unique manière ?
Il nous parle maintenant d’un retournement étrange, au sein du clan des psychanalystes, qui devrait suffire à les confondre en ridicule. Dans l’anti Livre noir, on trouve cette phrase accusatrice : « La raison a tendance à délirer pour rationaliser tout ce qui échappe à son emprise. »
Délirer pour rationaliser, quelle expression délicieuse. Un oxymore, pour dire un gros mot. Le délire de raison, c’est peut-être le diagnostic le plus dur et le plus puissant que l’on pourrait porter à la science tout entière. Diagnostic qui pourrait aussi bien servir de garde-fou et s’intégrer utilement à la panoplie intellectuelle du scientifique : dans l’entreprise de rationaliser, il faut raison garder.
Et les délires de rationalisation ont produit des positions récentes comme la conviction que tout est neuronal, ou tout est génétique, ou tout est cognitivo-comportemental. Face à cette marée montante, on voit aujourd’hui les psychanalystes riposter par ce qui pour eux devrait s’apparenter à du délire aussi, puisqu’ils font appel à des notions comme « le sens » et « l’âme », pour endiguer l’ennemi, alors que Lacan lui-même méprisait cordialement ce vocabulaire qu’il laissait d’ailleurs aux média, c’est dire. Pour Lacan, le psychanalyste ne doit pas se poser la question du sens. L’homme est sur terre par hasard. Rien n’a de sens. Evacuons cette chimère.
Waouw, le mec fait un bond de géant dans mon capital de sympathie. Mais comment il a pu construire une théorie bêtement dogmatique sur des bases aussi saines, c’est ce qu’il faudra que j’investigue. Je note la question dans un petit carnet spécial « recherches futures ». Carnet qui n’était aucunement destiné à cet usage mais à une thérapie cognitivo-comportementale que j’ai stoppée après la première séance. Le psy m’avait dit d’acheter un carnet bleu et d’y noter les occasions où j’avais des comportements simultanément obéissants et rebelles. J’ai acheté le carnet mais je n’y ai rien noté. Cqfd.
Ce que je trouve gênant dans les thérapies cognitivo-comportementales, continue Michel, qui fait ici sa propre réponse au Livre noir, c’est leur volonté de faire science, qui est tout simplement plate.
Il dit plate, et c’est tout ce qu’il dit, mais ça en dit long, pour un petit mot de rien du tout. On voit tout de suite Waterloo morne plaine. On voit qu’on va s’ennuyer. On voit qu’on va vouloir autre chose très vite pour remettre un peu de peps dans le moteur.
Nietzsche disait dans Par-delà le bien et le mal que la philosophie allait probablement disparaître au profit d’une théorie de la connaissance et d’une pseudo-philosophie des sciences.
Et encore un aplatissement ! Non seulement la psyché aplatie sur le corps, mais encore la philo aplatie sur la science. Un monde sans hauteur, en somme, un monde de matière. Et sur quoi va-t-on aplatir l’art ? Celui-là, il résiste encore, le bougre. (Quoi qu’on se demande parfois s’il ne va pas bientôt s’effondrer tout seul, sans effort de personne pour l’aplatir.)
Ma question, dit Michel Cazenave, est de savoir si la psychologie, aujourd’hui, ne doit pas se reconfronter pour de bon à l’histoire, à l’anthropologie, à la religion, et renoncer par exemple à simplement vouloir expliquer tout ce que l’anthropologie déterre.
Ça y est, on voit venir les désenvoûteuses à cent à l’heure !
C’est à l’anthropologie qu’il revient de remettre la psychologie en question (manifestement, il veut dire : remettre la psychologie à sa place). De la rendre locale là où elle se prétend universelle.
Bien dit ! Qu’elle reste dans son bac à sable. Elle est locale. Tout est local. L’homme est local. Arrêtons de prendre notre chou fleur pour le nombril du nombril du monde.
C’est un miracle, j’ai pour ainsi dire tout compris. Michel a fait un effort considérable d’intelligibilité. J’ai presque envie de continuer la studieuse application que j’avais exclue d’office. Mais le plus dur n’est pas de noter les exposés, c’est de suivre le feu des discussions qui suivent.
Isabelle Stengers : Dans une émission de télé sur l’adoption par des couples homosexuels, un psychanalyste lacanien a lancé cette malédiction : « D’accord, vos enfants sont peut-être normaux, mais dans trois générations ça fera des psychotiques ! ». Ce qui est une prédiction à la fois invérifiable et probablement auto-réalisante, puisqu’elle va générer de graves inquiétudes. Et ces psychanalystes se croient dispensés de toute responsabilité ! Parce qu’ils se reposent sur une doctrine qu’ils prennent pour la vérité révélée. Ils peuvent le dire parce que c’est vrai. Or, même le voyant s’interdirait de prédire un accident de voiture. Le voyant, lui, a une déontologie. Est-ce que le rapport à la vérité dispense de toute déontologie ?
Michel Cazenave : Vous le voyez bien ! Quand on a la vérité, on a tous les droits. Et la vérité en question ici est, en plus, le fruit d’une déformation. Ça vient de Françoise Dolto, qui un jour a dit qu’il fallait trois générations pour faire un psychotique. Mais il s’agissait d’une analyse a posteriori : quand on a un psychotique, on peut retracer l’origine du trouble jusqu’à trois générations. Mais nos psychanalystes ne trouvent rien de mieux que de prendre la proposition à l’envers : vous êtes déviants, donc vous allez faire des psychotiques. Dolto ne se serait jamais permis une faute de logique aussi élémentaire. Ce n’est pas parce que tous les psychotiques pointent vers certains signes, que tous ces signes produisent des psychotiques.
Non seulement les psychanalystes entendent faire régner l’ordre vrai, mais en plus ils censurent ce qui n’est pas orthodoxe. Dans les écrits de Françoise Dolto, précisément, il reste des manuscrits posthumes qui n’ont pas été publiés. Elle y fait une part trop grande à l’irrationnel, et sa fille se refuse à les publier, de peur de faire excommunier toute l’œuvre de sa mère. Il ne faut pas se voiler la face : la doctrine lacanienne est une véritable inquisition intellectuelle.
Philippe Pignarre : Est-ce qu’on ne devrait pas dire que, par leur extrémisme, les psychanalystes nous ont désarmés face à nos vrais ennemis ? Ils nous obligent à de mauvaises alliances. Vu la façon dont ils s’opposent à certains courants en psychologie, qui ne sont pourtant pas sympathiques, nous ne pouvons pas être solidaires avec eux. Parfois même, nous tenons avec l’ennemi plutôt que de nous rallier à eux. Les homosexuels se sont alliés avec les auteurs du DSM3 , une alliance contre logique, pour échapper aux foudres des psychanalystes. Même chose pour le rapport de l’Inserm . Il contient des choses très inquiétantes, que nous devons combattre, mais la façon dont les psychanalystes s’y opposent eux-mêmes nous paralyse, car nous ne pouvons pas faire corps avec eux.
Michel Cazenave : Tout à fait vrai. Et tout cela vient de leur volonté de faire science. Alors que la thérapie est évidemment de l’ordre de l’art. Dans une thérapie, on crée quelque chose, on produit du sens au moyen de la relation, on construit la vérité. Mais l’idée qu’on pourrait découvrir une vérité préexistante et objective est une idée terrible. Totalitaire. Pour l’imposer, ils sont même prêts aujourd’hui à invoquer des notions qui leur sont aussi étrangères que l’âme, ou le sens. Je me demande si c’est un pur procédé rhétorique ou s’ils comptent vraiment récupérer et enrôler ces notions.
Isabelle Stengers : Qui sait s’ils ne vont pas être récupérés par elles ?
Miguel Benasayag : En Argentine, dans les années 70-80, il y a eu une « lacanisation » générale de la pensée. Pendant que les opposants politiques étaient torturés dans les geôles, messieurs les psychanalystes dissertaient sur « la jouissance de la victime ». A ce compte-là, on pense tellement « à côté » de ce qui se passe qu’on dévitalise totalement la pensée et sa capacité à affronter les réalités.
Michel Cazenave : Mais pour Lacan, la réalité extérieure n’a aucune importance, voyons ! Tout ce qui compte, c’est la structuration par le langage, entendue comme vérité intemporelle. On ne s’embarrasse pas d’ouvrir les yeux sur le monde matériel. Mais à côté de ça, la théorie lacanienne est hantée par la question du pouvoir. Rien n’a d’importance – tant que ce sont eux qui tiennent les rennes !
Thierry Melchior : Je voudrais revenir sur la question de la déontologie. Je ne crois pas du tout que les psychanalystes n’en ont pas. Ils ont la leur. Mais si on croit à la vérité comme ils y croient, on élimine l’idée que le langage peut avoir des effets, comme d’induire la psychose dans trois générations. Non, la psychose est déjà là. Un des piliers de la doctrine c’est qu’il n’y a pas de suggestion dans la psychanalyse. La parole révèle la vérité. Point. C’est un aveuglement total aux effets de la parole. Quand bien même ces effets seraient sous leurs yeux. Je prendrai l’exemple d’une patiente qui un jour se fait peloter les fesses dans le métro par un inconnu. Elle s’écarte et s’enfuit, choquée comme on peut l’être par une expérience désagréable. Plus tard, elle en parle à une amie qui lui dit que ça lui est déjà arrivé aussi, il y a des mecs vraiment trop nuls, elles en rient ensemble puis passent à autre chose. Puis cette femme a le malheur de mentionner l’anecdote devant son psychanalyste, qui s’exclame : « Mais est-ce que vous vous rendez compte que vous avez subi une agression sexuelle ? » Il en fait un tel fromage que la patiente en devient malade et perd le sommeil. Si, après ça, vous dites au psychanalyste qu’il a induit le problème, il vous répondra que pas du tout, le problème était là, mais la patiente ne le comprenait pas.
Michel Cazenave : Il est courant que le psychanalyste ne se pose aucune question à propos du pourquoi il parle, et comment il parle. Delboeuf , lui, montrait que le médecin parle de sorte que le patient a l’impression de s’entendre parler lui-même. Mais la psychanalyse ne le reconnaît jamais. Elle joue sur deux tableaux.
Miguel Benasayag : Si je prédis des enfants psychotiques, je les crée.
Thierry Melchior : Sauf que le psychanalyste, lui, vit ça exactement comme le médecin qui annonce les effets secondaires d’un médicament. Si vous prenez cette substance, vous risquez d’avoir des maux de têtes. Il n’y a rien d’anti-déontologique là-dedans, au contraire.
Miguel Benasayag : Sauf que ce n’est pas un effet secondaire. C’est l’effet principal.
Isabelle Stengers : Ils pensent toujours qu’ils ne suggèrent pas, c’est sûr. Or, ils savent que la suggestion a une puissance énorme – ils la critiquent assez chez les autres. Mais eux en sont délivrés, parce qu’ils ont fait leur propre analyse. Ils sont « au-dessus » de ça.
Miguel Benasayag : Le déni est plus grave encore que ce qu’on vient de dire, à propos de l’influence sur un patient, lors d’une séance. Le déni s’étend à toute l’influence qu’ils ont sur la société, chaque fois qu’ils s’expriment publiquement.
Michel Cazenave : Et ce qui est en jeu derrière tout cela, c’est encore et toujours une lutte de pouvoir. Qui aura des chaires à l’université dans dix ans ?
Les psychanalystes en ont pris pour leur grade. Mais l’accusation, c’est important, ne vise pas tel ou tel rouage de la théorie, auquel nous n’aurions rien compris, c’est une remise en cause bien plus profonde, et qui s’adresse d’ailleurs à tout le monde. Qui êtes-vous pour faire ce que vous faites, dire ce que vous dites, et croire que c’est la vérité ? Quelle place y a-t-il pour la réflexion ? Et pour d’autres propositions ?
Loin d’une guerre des psy, qui était un peu la règle ces temps-ci, nous sommes dans un examen de conscience bien plus large. Qu’est-ce que le champ psy nous a donné ? Et qu’est-ce qu’il nous a pris ?
Notre âme répond Michel.
J’ai un peu de mal avec ce mot-là. Je pense bien avoir un esprit, et même une conscience, mais une âme, pour moi, c’est un truc qui va avec Dieu. Dieu m’agace, et son vocabulaire aussi.