INEDITS




LES VACANCES DE MARION

Roman - Premières pages


1.
C’était Odile au téléphone, ma cousine de temps à autres. Elle m’appelait pour demander des nouvelles, en fait surtout pour m’exposer son problème.
- Tu sais, Marion nous fait une vie impossible. Je veux bien que dix-sept ans c’es un âge difficile, mais tout de même. Elle ne s’intéresse à rien, ne fait rien, ne parle pas, elle ne veut pas faire sa dernière année à l’école parce que ça ne sert à rien, elle va vraiment me rendre folle. Quand on se fâche, elle pleure, et quand on pose des questions, elle hausse les épaules. Je ne sais plus quoi faire. Je me suis dit que toi qui a fait tant de choses intéressantes, tu pourrais peut-être lui parler...
- Parler à Marion, mais qu’est-ce que tu veux que je lui dise?
- Et bien, qu’il faut travailler, qu’il faut avoir un but dans la vie, sinon elle deviendra une épave.
- Je vois.
- Raconte-lui tes activités, tes voyages, qu’elle voie qu’on peut faire plein de choses, je ne sais pas moi. On ne peut pas la laisser se gâter comme ça. Si on doit la traîner en vacances dans cet état-là ça va être infernal.
- Elle part avec vous en vacances?
- Elle ne veut pas, mais tu penses bien que je ne vais pas la laisser seule pendant trois semaines. Qu’est-ce que je retrouverais en rentrant!
- Mmmmh... Attends, il y a peut-être une solution. Je suis seule cette année pour les vacances. Je ne vais pas partir loin. Je comptais me balader du côté des Cévennes ou en Provence ou quelque chose comme ça. Si elle veut, elle peut venir avec moi.
- Toutes les vacances? Mais... est-ce que tu es sûre que... enfin... peut-être... je ne sais pas... Je vais lui en parler.

Ce n’est sûrement pas à Marion qu’Odile va parler, mais à son bon-père-de-famille de mari, pour estimer les risques de l’opération. Moi qui ai fait « tant de choses intéressantes », j’étais plutôt jusqu’ici l’écervelée dont ils devaient commenter les exploits avec des mines entendues. Changer de conjoint, changer de boulot, courir aux quatre coins de la planète, vivre sans maison et sans épargne-pension, pas réglementaire, tout ça. Il faut vraiment qu’ils soient aux abois pour faire appel à moi.
En fait, ils n’envisageaient qu’un petit entretien de bon aloi, histoire de faire miroiter aux yeux de la gamine dieu sait quelles frasques auxquelles elle pourrait accéder si elle travaillait bien à l’école. Et d’ici là, elle aurait oublié.
Me la confier pendant trois semaines, là, ça devient vraiment dangereux.


2.
Au seuil des vacances, nous avons décidé de rompre.
L’amour est fatigué.
Avant, nous nous intéressions à tout de l’autre. Ses goûts, son enfance, son horoscope, ses chaussettes, nous voulions tout savoir. Maintenant, il faut faire un effort pour l’écouter parler. Nous vivons dans le même lieu sans vivre ensemble. Je crois que c’est inutile d’insister.

Je reprends ma liberté comme on reprend une vieille habitude et j’attends la prochaine surprise.
C’est ça qui me plaît dans le destin. Quand on le voit fermé, il est fermé, quand on le voit ouvert, il est ouvert. On est toujours confirmé.

En attendant, je regarde par la fenêtre.

Trois ans de vie commune, le quatrième homme qu’il faut quitter.
Parfois, je me demande si au moment de mourir je verrai leur visage en ne sachant lequel choisir, lequel j’ai vraiment aimé. Mais c’est idiot. Il ne faut pas choisir. Il faut continuer.
J’ai une amie qui va chez une voyante pour savoir quand elle rencontrera l’homme de sa vie. Moi, j’ai quatre hommes de quatre vie, et c’est déjà du passé. Ai-je droit au suivant? Certainement.

Xavier était le plus beau de la série, mais un peu fier, et si convaincu d’être utile. Professionnellement surtout. Un as de la finance. Il envisageait d’aller un an au Japon pour peaufiner sa carrière. Ce genre de choses.

J’ai surpris plusieurs fois chez lui le sourire de celui qu’on acclame. Cette expression de triomphe qui s’impose brutalement quand on apprend une bonne nouvelle où que l’on marque un point dans une conversation. Agressif. Vulgaire. Indécent. Mais j’aimais bien ses cuisses. Et sa façon d’être inquiet par moments. Et son rire écroulé quand il lisait des bandes dessinées. Blueberry, Reizer, les Schtroumpfs, il lisait tout.

Pourquoi je pars toujours alors que les autres ont l’air contents de ce qu’ils ont?
Je pense parfois qu’ils sont atteints d’une sorte de maladie: la capacité d’en rester là. Dès qu’ils ont atteint une situation satisfaisante, ils restent là. Ils ont ce qu’ils ont et ils s’en satisfont. Je n’y crois pas. Ce qui est bien ne le restera pas (Chanson de Sheller: « Il fallait p’têt pas que j’m’imagine que ça dure parce qu’on est simplement bien »). De tout ce qui se fige, la vie se retire. Le bonheur se mue en coquille du bonheur. Non, exister c’est bouger, moudre du grain, faire fonctionner ses engrenages. Surtout, ne jamais en rester là.


3.
Contre toute attente, Odile m’a retéléphoné le lendemain pour dire que Marion était d’accord. Elle s’est ensuite lancée dans une série impressionnante de recommandation, sur le mode « faites ceci, ne faites pas cela », comme si j’étais à mettre dans le même panier que sa fille, celui des irresponsables. Je me suis empressée de tout oublier. J’ai dit que je passerais la chercher le dimanche vers dix heures.

Marion. Je l’ai vue quelque fois quand elle était bébé et que j’habitais encore chez mes parents (elle a dix-sept ans et moi exactement le double, c’est une une coïncidence bien sûr), ensuite à quelques rares fêtes de familles (j’en ai manqué beaucoup pour cause de voyage). La dernière fois, ce devait être il y a deux ans, à l’enterrement de l’oncle Charles, son grand-père. Elle était taciturne, mais ce n’était pas à cause de l’enterrement. Son regard ne perdait rien de ce qui se passait. Elle devait mépriser tout le monde comme on peut le faire à quinze ans.
Je n’ai pas été lui parler mais pendant le repas, j’ai plusieurs fois cherché son regard de façon à lui faire comprendre qu’elle n’était pas seule. Je ne sais pas si elle m’a bien comprise.

Je ne sais pas pourquoi j’ai proposé ce voyage. J’ai dû frissonner à l’idée de ce que pouvaient être des vacances avec Odile et Francis et j’ai voulu sauver Marion sans réfléchir à ce que cela impliquait pour moi. Je comptais partir seule, tout à fait à ma guise, laissant libre cours à ma mélancolie, et voilà qu’il va me falloir regonfler Marion. Est-ce un bien, est-ce un mal... un peu tard pour y réfléchir.

Dès le début, j’ai annoncé la couleur.
- Marion, je ne peux pas te promettre que tu vas t’amuser...
- Du moment que je ne pars pas avec eux, c’est déjà formidable.
- Très juste. En fait, je n’ai même pas de projet précis. Je pars dans le sud de la France chercher le sens de la vie.
- Tu ne l’as pas encore trouvé?
- C’est plus dur que prévu.
- C’est ma mère qui t’a demandé de m’emmener?
- Tu rigoles? Elle n’aurait jamais pris un risque pareil. Elle voulait simplement que je te parle, mais je n’ai rien à dire. Je pense qu’il vaut mieux chercher ensemble le sens de la vie.
- Ok, cherchons.


4.
Nous commençons notre descente vers le sud au milieu du flot des caravanes hollandaises. Quand nous nous arrêtons dans une station-service, je pense aux hectolitres d’urine hollandaise qui se déversent dans les sanitaires de France, alors que l’inverse n’est pas vrai. Il y a beaucoup d’oublis dans la balance des paiements. Je me souviens que les migrations périodiques de ces gens faisaient l’un des gros titres de la conversation de ma tante Josée. Elle habitait le long du quai de la Meuse à Liège, un passage obligé pour rejoindre l’autoroute du Sud. Vers la fin juin, elles nous téléphonait pour annoncer la mise en branle du mouvement: « Ils commencent à passer. J’ai vu les premières caravanes. » Ensuite, elle en avait pour deux mois à comparer la densité du trafic d’un jour à l’autre. Elle constatait invariablement: « Cette année, ils sont encore plus nombreux ». Pour elle, le passage des hollandais était un phénomène de même nature que l’abondance des moustiques ou celle des pommes. Réduits à leurs carcasses métalliques plus ou moins rapprochées, ils autorisaient des commentaires permanents et dénués du moindre enjeu personnel. C’était une occupation aussi innocente que de regarder passer les oies sauvages, pour quelqu’un qui habite un paysage ou presque rien ne subsiste des cycles saisonniers.

Me voilà obligée de conduire. Avant c’était Xavier qui s’y collait. Ca ne le dérangeait pas. Les hommes ont l’habitude de conduire, je veux dire pas seulement une voiture, c’est dans leur rôle, globalement, depuis toujours. Pour moi, la voiture c’est essentiellement un truc dangereux. Et très semblable à la vie à de nombreux points de vue. Par exemple, vous êtes assis dans une voiture que quelqu’un d’autre conduit, elle vous semble tout à fait sûre et presque aussi stable qu’un train. Maintenant, prenez le volant vous-même, vous constaterez tout de suite combien la conduite est délicate, incertaine et périlleuse. C’est pourtant le même véhicule, mais le contrôle exercé par soi-même donne des frissons dans le dos. La facilité à changer de trajectoire, le risque d’embardée, le harcèlement des autres, tout ça risque d’aller vers deux choses, l’ivresse ou l’affolement.
Ainsi quand on vit par soi-même, plutôt que de suivre le projet d’un dieu, d’un père ou d’un mari. Il faut maîtriser son propre pouvoir,et nul ne nous l’a jamais appris. Est-ce que c’est ce genre de chose que je pourrais dire à Marion?

Elle est tout à fait silencieuse, et moi aussi. On ne va pas faire comme si on était les plus vieilles amies du monde. Il faut d’abord s’apprivoiser. Je lui ai dit de choisir une cassette. Ensuite, à cause du regard de Marion sur mes cassettes, je me suis demandé quelle genre d’image de moi ce petit choix musical pouvait donner. Pas très branché, sans doute. La preuve, c’est que je ne sais même pas ce qu’il devrait y avoir pour être branché. Est-ce qu’elle m’a déjà classée dans les vieilles peaux parce qu’il y a là-dedans Cat Stevens, William Sheller, David Bowie? Elle a choisi Nirvana, la musique de ses douze ans, une antiquité. Le reste ne doit pas exister dans ses casiers.

Nous nous arrêtons le long de l’autoroute pour manger. Nous étions à la terrasse en train de mordiller nos pailles quand ce malabar a attiré mon attention. Motard en complet cuir, singlet ajusté sous la veste épaisse, cheveux long sauf le sommet du crâne taillé en brosse. Il se saisit d’une bouteille d’eau abandonnée sur la table voisine et se met à en retirer le manchon en plastique en le faisant glisser précautionneusement. Quand ce fut fait, il me lança un regard assez insistant pour que je préfère détourner les yeux. Je n’allais pas me farcir un motard bricoleur. Il joua un moment avec la manchon puis l’enfila comme bracelet. Il était mongol ou quoi? Il continuait à le faire glisser vers le haut, essayant de lui faire passer l’articulation du coude, qui résistait. On voit de tout, je vous jure. Quand le tube en plastique fut enfin étalé correctement sur son biceps, le motard leva le bras et banda brusquement son muscle, faisant craquer sur toute sa longueur la pellicule en plastique. Pliée en deux sur mes genoux, je hoquetais de rire.
Marion lui tournant le dos, elle n’avait malheureusement pas pu saisir tout le sel de l’affaire. Je lui ai raconté la scène en retournant vers la voiture et elle a dit qu’elle voulait retourner demander un autographe au motard sous prétexte que ça doit vraiment être rare quelqu’un d’aussi con. Je l’ai dissuadée, car Dieu sait ce qui peut passer par la tête de quelqu’un d’aussi con lorsqu’on lui fait un compliment.


5.
Dans la voiture, j’ai mis la radio une minute avant de repasser au lecteur de cassette car ils parlaient encore une fois de football. J’ai dit à Marion:
- Je suppose que tu n’as pas regardé la finale. Moi, je l’écoutais d’une oreille en faisant autre chose. Et bien, pendant l’hystérie qui a suivi la victoire, le commentateur a dit une chose qui m’a fait réfléchir longtemps. Il a dit que le capitaine de l’équipe de France était sûrement l’homme le plus heureux de la planète. On le voyait brandir cette coupe et embrasser tout le monde. C’était l’homme le plus heureux de la planète. Est-ce que tu crois que c’est possible d’être l’homme le plus heureux de la planète? En plus, si on raisonne comme ça, on peut se demander à chaque moment qui est l’homme le plus heureux de la planète maintenant.
- Je crois que ce serait mieux de dire que c’était le moment le plus heureux de toute sa vie.
- Oui, mais ça ne dit pas assez la taille du bonheur. N’importe qui peut avoir un moment le plus heureux de sa vie, mais lui, ça doit être le plus heureux des moments les plus heureux. Bon, alors pourquoi dire ça à propos d’un joueur de foot? Est-ce que ça peut être à ce point terriblement important de gagner un match de foot?
- Manifestement oui.
- C’est ça que je ne comprends pas. A mon avis, on peut être beaucoup plus heureux en soignant ses tulipes ou en étant amoureux. Quel est le moment le plus heureux de toute ta vie?
- Il n’est pas encore arrivé.
- Sans doute, mais en attendant? Moi, je vais te dire, j’ai vécu beaucoup de moments très heureux, mais si je dois choisir le moment le plus heureux, toutes ces choses réelles ne font pas le poids devant un rêve, un seul rêve que j’ai fait, où je volais.
- Ton meilleur souvenir est un rêve?
- Oui, tu vois que c’est abordable pour tout le monde.Je me souviens d'un film argentin dont le héros cherchait désespérément la femme qui saurait voler dans ses bras. Et bien cette nuit-là, dans mon rêve, j'ai volé, très précisément, je volais dans le jardin de mon père, contournant chaque arbre, découvrant de nombreux oiseaux inconnus, dont plusieurs étaient jaunes. Mon vol était lent et réclamait quelques efforts dans les jambes, exactement comme quand on avance dans l'eau. Il fallait du temps pour régler l'altitude, et du temps pour passeur d'un arbre à l'autre. Mais j'ai visité chacun d'eux convenablement. J'ai débusqué tous les trésors qu'ils m'avaient si longtemps cachés. Je n’ai jamais rien vécu qui ressemble d’aussi près à un miracle.

Marion a pris un air songeur et je n’ai pas cherché à interroger ses pensées. Je ne tiens pas à la percer à jour, après tout. J’essaie de me souvenir de mes dix-sept ans, mais c’est difficile.
Comme chaque année au début des vacances, j’éprouve le besoin de faire le bilan de l’année écoulée. C’est une opération qui revient avec le plaisir propre aux habitudes, mais qui pourrait se transformer doucement en chauchemar, au fur et à mesure qu’on approche de la fin. Chaque fois le besoin d’évaluer ce qui a été accompli depuis la dernière fois, si on a fait du chemin. Quand la question ne se pose plus, est-ce qu’on est bon pour mourir?
Je me souviens que ça m’a prise à l’adolescence, à cause de cette vidange propre aux années scolaires: jeter ou archiver les cours d’une année, acheter la pile de livres suivante, les nouveaux classeurs, les cahiers. Il y avait une logique de progression par paliers dont je ne suis pas arrivée à me débarrasser. Mais c’est de plus en plus difficile de se sentir progresser. Cette année, c’est un homme que j’ai sorti de mes étagères, mais je ne sais pas s’il s’agit d’un progrès. Les années qui me semblaient des escaliers ressemblent maintenant à un manège.


6.
Pourquoi ne pas sortir au Sud de Dijon, et prendre la direction Chenove, un nom qui ressemble à mangrove. Marion est d’accord. Bien sûr. Je devrais peut-être me surveiller et ne pas lui demander son avis sur tout, ça risque de l’agacer.
Pour faire simple, nous échouons dans une de ces boîtes à chaussures où l’on peut passer la nuit pour pas cher, je veux parler de la chaîne Formule 1. Les chambres sont rigoureusement identiques dans toute la France, déjà une bonne partie de l’Europe, et peut-être bientôt le monde entier. Le Mac Donald de l’hébergement. Je demande à Marion:
- Tu sais que Monsieur Mac Donald vient de mourir?
- Mac Donald c’est quelqu’un?
- Oui, c’est quelqu’un qui a inventé le concept de fast-food, en 1940, quelque part en Californie. Il a renvendu l’enseigne quand il était suffisamment riche. Mais on allait le rechercher de temps en temps, pour faire la fête, par exemple c’est lui qui a mangé le cinquante milliardième hamburger. Derrière chaque empire, il y a un homme en chair et en os. IBM, Coca-Cola, Nike, à l’origine c’est toujours une personne. Après, ça se répand comme une épidémie et il n’y a plus moyen d’imaginer que ça a dû commencer un jour.

Dijon, ça sonne bien, on s’attend à quelque chose d’humain, et puis finalement on se retrouve dans un salmigondis de zonings commerciaux et industriels, comme dans toutes les grandes villes, c’est énervant cette fatalité. Mais au centre, heureusement, il restait encore quelque chose: une ville. Il y a des cas où les zonings ne ceintures que la zone, alors là on déprime vraiment. Donc, on voulait visiter Dijon, trouver un coin sympa pour manger, mais trois minutes après qu’on ait quitté la voiture des grelons se sont mis à tomber. Ils n’étaient pas ronds, ces grelons, on aurait plutôt dit de la glace pilée et sur les toits des voitures ça faisait un vacarme de verre cassé. On a regardé toute la séance mal abritées sous un porche, grelottant mais fascinées par la violence du spectacle. On est rarement dehors quand les éléments se déchaînent. En fait c’est gai. Impressionnant. On avait quitté la petite vie ce matin et on se sentait plongées dans des circonstances grandioses, comme ça, au milieu d’une rue écrasée de grelons, avec la toile de cirque qui gigotait comme un cheval furieux sur la place à côté. C’est tellement bon de regarder ce qui nous dépasse.
Quand les grelons se sont transformés en gouttes, Marion a proposé: « Allons au MacDo, il n’y a que cent mètres à courir ». Je l’ai retenue par le bras: « Marion, je ne viens pas à Dijon pour aller au MacDo ». Avec une assurance que je ne lui connaissais pas encore, elle a insisté: « Mais si, pourquoi pas, tu auras peut-être le soixante milliardième hamburger. »
Après mastication conscencieuse, je hasardai une question: « Tu trouves ça bon? » Marion répondit joyeusement: « Bien sûr, c’est délicieux! » Il faut vraiment être né là-dedans pour aimer ça. Quand j’étais petite, ça n’existait pas. Ou bien je n’y allais pas, je ne sais plus. Enfin, quand j’ai commencé c’était trop tard. Cet endroit représente pour moi le contraire de l’idée de manger. Ingurgiter. En plus, il y a des gens qui font le ménage pendant que vous mangez. Une fille en uniforme passait le balai avec une ramassette à bascule qu’elle traînait sur le sol dans un boucan épouvantable. Quand elle est arrivée à notre hauteur, elle nous a demandé de lever les pieds. J’ai attendu qu’elle s’éloigne pour fulminer.
- Tu te rends compte de ce qu’ils ont réussi à implanter, ici, dans le pays de la gastronomie. Tu t’effaces devant le balai pendant que tu manges. Et tu sais pourquoi? Parce que nous sommes maintenant dans une société qui privilégie l’art de gagner sa vie sur l’art de la vivre. La fille qui passe le balai, en ce moment, elle est en train de gagner de l’argent. C’est une chose infiniment respectable, c’est la valeur suprême. Par conséquent, c’est à nous de lever les pieds devant elle.
Marion me regardait d’un air imperturbable. Evidemment, pour elle il n’y a rien de plus normal. J’ai eu la désagréable impression qu’elle se demandait si je n’étais pas aussi tarte que sa mère après tout. Grrr.

La pluie battante nous a empêchées de visiter la ville comme prévu. Il n’y avait plus qu’à s’enfuir. J’ai essayé de faire le tour de quelques monuments en voiture, et en abordant un carrefour je me suis fait quasiment raboter le pare-choc par une femme au volant d’un bolide surgissant de droite. J’ai juste eu le temps de voir son visage rébarbatif, cigarette au bec et regard venimeux et d’en rester pour un moment refroidie. Cette fille était certainement plus jeune que moi, et voilà comment elle prenait la vie. Il suffit parfois de ce genre de rencontre pour me décourager, de manière générale, devant l’existence.
En essayant de retrouver mon chemin, je me suis perdue dans le zoning sans repères de la grande banlieue. Sur la fin, je suis passée et repassée en vue de l’hôtel sans parvenir à attraper la bonne bretelle dans ce mic-mac de parcours à la noix. Est-ce que Marion renforçait son opinion sur moi. Est-ce que je suis vraiment en train de vieillir? Au moins je ne m’énervais pas, mais quand même. Je me souviens de mes pensées condescendantes (voire pires) quand les adultes pataugeaient lamentablement devant moi. Je me suis trouvée embarquée sur le raccord vers l’autoroute (qui passe juste devant l’hôtel) j’ai pris la première sortie, et au moment de passer sur le pont pour la reprendre en sens inverse, j’ai constaté que nous étions sur une petite hauteur en face d’un paysage dégagé qui nous donnait un point de vue extraordinaire sur le ciel en pleine pagaille. Il tombait des éclairs de tous les côtés. C’était grandiose. On a décidé de rester. Quand on regardait dans la même direction, on s’exclamait ensemble. Sinon, l’autre arrivait trop tard et entendait: « Tu as raté le plus beau ». On est restées une petite demi-heure à contempler les éclairs. Finalement une très belle soirée.
Quand on a enfin trouvé le moyen de rejoindre le lit, je n’ai pas pu m’empêcher d’allumer la télé et zapper, ce qui n’a vraiment rien apporté. On s’occupait du cadavre d’Eric Tabarly (seule la comparaison de sa dentition avec la fiche dentaire permettra de l’identifier). On interviewait l’un des marins du bateau qui l’a repêché: « C’est très rare de repêcher quelqu’un, et puis surtout Eric Tabarly ». Je zappe sur une pub qui explique que Bosh a inventé une machine qui fait la lessive à la main. Je zappe sur une émission qui nous apprend qu’en Chine la pastèque s’appelle courge occidentale.
Allez bonne nuit. Ca m’énerve ce point rouge qui localise la télévision en permanence. Pas moyen de l’oublier, la télé. Je pense à l’oeil rouge de l’ordinateur Hal dans 2001 l’Odyssée de l’espace.


7.
Nous traversons un village nommé Avallon, comme l’album de Brian Ferry. De demande à Marion si elle connaît Brian Ferry. Elle ne connaît pas.
Elle repère sur la carte un endroit qui s’appelle « les fouilles des fontaines salées ». Un nom qui donne presque envie d’y aller. Mais je ne me sens pas d’humeur pour l’archéologie. J’ai prévu de visiter quelques églises romanes. Un idée comme ça. J’ai acheté un guide des églises romanes. Dans la vie, il faut se donner des thèmes, parce que c’est le seul moyen de se donner des itinéraires. Descendre dans le sud pour bronzer, ça me laisse froide. Mais descendre dans le sud en suivant un thème, ça peut devenir amusant.

Donc nous voilà à Vézelay, une immense chose toute en pierre. Pas une touche de couleur, pas de bois, pas de tissus. Seulement de la pierre, une colossale caverne de luxe.
Incrustées dans une colonne en pierre, on peut voir deux reliques de Sainte Marie-Madeleine, premier témoin du Christ rescussité et pécheresse repentie qui fuit la première persécution à Jérusalem et aborda en Provence où elle se retira dans une grotte pour terminer sa vie dans la pénitence et la prière. Dont reste: deux petits bouts d’os.
L’église est aussi dédiée à Saint Bernard qui vint ici précher la deuxième croisade le jour de Pâques 31 mars 1146 devant Louis VII et sa femme Aliénor d’Aquitaine. Son prêche fut convaincant, car les croisés se multiplièrent par milliers. Dans els villages et les villes de la région, on ne comptait plus qu’un homme pour sept femmes. Hélas, la croisade, mal dirigée, se solda par un échec. Pas de chance.
J’éprouve toujours une grande difficulté à me représenter comme une réalité ces récits historiques précis au jour près malgré les siècles qui nous séparent. Aliénor d’Aquitaine a-t-elle vraiment existé? Que pensait-elle? Comme je voudrais l’avoir pour deux minutes en chair et en os devant les yeux.

Dans la crypte, un panneau annonçait que l’adoration du Saint Sacrement était en cours. Il y avait, si c’est cela que ça veut dire, deux soeurs agenouillées devant l’autel où brûlait une petite bougie roule. L’une d’elle avait la tête fort inclinée. De dos, on ne voyait que le triangle du foulard tombant entre ses omoplates. Dans ce silence profond, j’ai eu envie de dessiner les deux petites vieilles en train de prier. C’était une scène intemporelle, un calme à fendre les âges, et puis soudaint un bruit est apparu. C’était un avion supersonique qui passait au-dessus de ce grand recueillement. Les soeurs n’ont pas bronché. La bougie non plus. Pourtant, l’avion changeait vraiment quelque chose, mais pas en mal. Il rendait le silence encore plus fort. Il accentuait la profondeur du temps. Nous étions immergées au coeur ténébreux du Moyen-Age, et le vingtième siècle venait rugie à nos oreilles.
Marion a demandé:
- Tu crois en Dieu?
- Non.
- Tu y a cru?
- Quand j’étais petite.
- Et elles, elles y croient vraiment.
- Je ne sais pas, mais je comprends leur méditation.
- C’est quoi la méditation?
- On méditera ce soir, si tu veux.

J’ai pris quelques photos des reflets de vitraux projetés sur la pierre.
On a acheté une baguette et du fromage et on s’est installées dans un jardin en terrasse qui domine la campagne. Ce pain, ce devait être le pain le plus coriace de la planète. Peut-être une procédure de test quotidienne. Le jour où on ne peut plus mordre là-dedans, c’est qu’on est bon pour l’hospice. Des gens sont passés avec un chien. Si j’avais un chien, je l’appellerais Ferdinand. J’ai une collègue qui dit régulièrement: « Il faut que je rentre pour nourrir Jean-Paul ». Jean-Paul, c’est son chat.

Sur la route, nous traversons un village nommé « La Mer ». Plus loin, une flèche renseigne « Pierre Ecrite ». Comme le nom des choses ajoute aux choses. Ce qui nous permet d’en voir le détail, c’est de réaliser ce que beaucoup parlent de faire « un jour » comme si c’était si difficile: descendre au sud par les petites routes.
J’ai aussi des projets dont j’ai toujours parlé comme d’un rêve inaccessible, par exemple voyager pendant un an autour du monde. Il y a toujours des obstacles, et même quand il n’y a plus d’obstacles il y en a encore. Je ne le ferai sans doute jamais.

Nous arrivons à Autun pour voir la cathédrale (quatre étoiles dans mon guide).
Quoi de plus ordonné et plus structuré qu’une cathédrale? Et pourtant, rien qu’en examinant le côté extérieur gauche, on trouve un foisonnement de fantaisie, créativité, asymétrie. Par exemple, le côté compte six vitraux en forme d’ogive. Pour chacun, l’extérieur de l’arc est surmonté de quatre scultpires assez difficiles à identifier. Ce sont des volutes qui évoquent un paquet d’algue. Il n’y en a pas deux les mêmes. De plus, tous les coins encadrant ces ogives sont décorés différemment. Tous les blasons, tous les panneaux sous les balustrades, toutes les frises de balustrades et toutes les gargouilles sont différentes. Sous une apparent symétrie impeccable, on découvre un fouillis de diversité. La structure d’ensemble est régulière, le détail ne l’est pas. En fait, c’est la même chose pour le corps humain. Ou pour les arbres. Les architectes ne font que prolonger.

Journal télévisé. Une limonade artisanale fabriquée à Munster se vend à New York (aux snobs qui ne savent plus quoi inventer). On interviewe deux habitants de Munster: « Nous, on a toujours dit que c’était la meilleure limonade du monde. Elle est très bonne. » La télé trouve toujours le bon témoin à interroger au bon moment avec le bon paysage, est-ce que ce ne sont pas des acteurs?


8.
Nous descendons vers Mâcon. Je demande à Marion si elle a vu « The baby of Macon » de Peter Greenaway. Elle ne connaît pas Peter Greenaway.
- C’est un film très bizarre, intellectuel et sanglant. Au début du film, quelqu'un se désole de la mort d'un personnage, au théâtre. Son voisin lui dit: "Mais ce n'est qu'une pièce, avec de la musique." L'autre répond: "Et quand je mourrai, vous direz aussi: ce n'est qu'une pièce, avec de la musique"? Là-dessus, un troisième intervient: "Soyez heureux d'avoir de la musique. Beaucoup meurent en silence."
- C’est sinistre.
- Le monde est sinistre. Ceux qui se sentent vivre se lamentent de ne vivre que cela, alors que pour beaucoup la vie n'est rien, au point qu'ils ne le savent même pas.
- Tu veux dire qu’on est soit malheureux et conscient de l’être, ou malheureux et inconscient, mais de toute façon malheureux?
- C’est peut-être un peu trop noir. Disons qu’avec ton cerveau tu peux faire essentiellement deux choses: être heureuse ou être malheureuse. Les faits semblent prouver que la première option est beaucoup plus difficile. Mais théoriquement, ça reste possible.

A Mâcon, quelques terrasses installées en bord de Saône nous permettent de parer au plus pressé:m manger. Marion veut manger une pizza, même si le restaurant qui se propose s’appelle Pizza Ciné et n’a sûrement rien à voir avec une pizzéria, plutôt avec une usine. Après la commande, on nous apporte deux couteaux d’un genre nouveau. La lame ressemble à un demi-disque. A quoi peuvent bien servir les trous? Peut-être à rien, dit Marion, seulement a donner la forme arrondie en économisant du métal et du poids. Je me demande si ça coupe mieux qu’un bête couteau à steak. Marion pense qu’on veut imiter la roulette à pizza, qui roule au lieu de cisailler. Bilan des courses: je n’arrive qu’à m’empêtrer la fourchette dans les trous et je ne peux plus ni rouler ni cisailler.
Près de nous, un homme ne short et singlet fait des allées et venues assez insistantes. Il a changé trois fois de table en déplaçant son casque de moto très ostensiblement, puis il s’est levé pour aller chercher la carte, puis pour aller chercher un journal, puis pour aller chercher ses lunettes, tout cela avec des airs extrêmement importants. En le voyant retourner auprès de sa moto, je découvre qu’il s’agit d’une moto de livreur de pizzas. Ce genre de mec, j’ai parfois envie d’aller engager la conversation pour voir s’ils sont vraiment aussi frimeurs qu’ils en ont l’air.

On flâne un peu vers l’intérieur de la ville, mais tout est absolument mort. Il n’y a vraiment que ces quelques terrasses au bord du fleuve (mais la grand route et un large parking rendent relative cette situation en bord de fleuve). Sur ces terrasses, la jeunesse frime, notamment avec des coiffures alambiquées, genre crête de coq, banane sur la tête ou anneau vaporeux. A côté de nous, un couple se pelote depuis un bon moment, et soudain la fille s’écrie: « Ah non, tais-toi, j’ai horreur des mecs qui chantent ! »
Tous les fauteuils sont tournés vers le trottoir où les gens passent. Le spectacle est assuré. Partout on trouve de ces endroit prévus pour regarder les autres et se montrer. Je repense aux promenades dominicales de mes arrièes grands-parents. C’est mon grand-père qui m’a raconté. Après la messe, en famille, on faisait tout le tour de la grand place dans un sens, et puis on le refaisait dans l’autre sens, en saluant tous ceux qu’on connaissait, bavardant avec certains, soulevant son chapeau pour d’autres. C’était en 1930.

Le soir, quand je me concentre sur les battements de mon coeur, j’ai l’impression que c’est tout mon corps qui bat autour de lui. Je sens vraiment toute mon enveloppe qui tremble, j’a le vertige. Bien sûr que c’est mon coeur qui bat, et pas moi, puisque le reste de la pièce ne bouge pas. Mais quand il fait noir, on perd le bénéfice des repères extérieurs. Et pui, on peut même imaginer que tout, absolument tout bouge en même temps autour de mon coeur. De mon point de vue, mon coeur se contracte une fois pas seconde, mais de son point de vue à lui l’univers se dilate une fois par seconde. En plus, c’est précisément ce que nos télescopent détectent: l’univers est en train de se dilater. Nous sommes peut-être en plein milieu d’un battement de coeur cosmique.

La méditation, ce n’était pas pour ce soir. Mieux vaut attendre de ne plus loger sur une autoroute.


9.

Quand je me réveille, je suis à l’âge de la pierre. Il me faut quelque minutes pour rattraper l’histoire et me lever au vingtième siècle.

Nous visitons la Chapelle des moines, à Berzé-la-ville, célèbre pour ses fresques du XIIIè siècle.
Sur la droite, nous avons le martyre de Saint Vincent de Saragosse en présence du Préfet Dacien. Il subit le supplice du gril au 3e siècle, une espèce de barbecue géant où l’on était assuré de mourir à petit feu. Saint Vincent était un saint très populaire en Bourgogne méridionale depuis qu’au 6e siècle le roi Childebert avait doté les cathédrales de Chalon et de Mâcon de reliques de ce dernier ramenées d’une expédition militaire en Espagne.
Sur notre gauche, nous avons le martyre de Saint Blaise. L’histoire va comme ceci: dans la ville de Sébaste en Cappadoce, une jeune veuve élevait un porcelet. Celui-ci est emporté par un loup. Saint Blaise obligea le loup à rapporter l’animal à la pauvre femme. Quelques temps plus tard, Blaise fut emprisonné pour sa foi. La femme reconnaissante tua le porcelet devenu gras et apporta au saint dans sa prison la hure et les jambons. Peu de jours après, Saint Blaise fut décapité.

Est-ce que tous ces martyres sont vraiment vrais, demande Marion, ou bien ils en ont oublié la moitié.
Honnêtement, je n’en sais rien, mais vrais ou inventés c’est presque aussi grave, car quelle sauvagerie faut-il pour inventer des trucs pareils? Même argument pour tous les films d’horreur.

A Charnille, l’église est fermée. Deux femmes dans le cimetière dont une avec une grande tache de vin au milieu de la figure nous disent que d’habitude c’est toujours ouvert. Elles ne savent pas ce qui a pris à monsieur le Curé.

Petite visite à Cluny l’imposante, qui n’est pourtant qu’un tout petit vestige de ce que fut Cluny à sa grande époque. Plus de dix mille moines dans toutes la France obéissait à Cluny. Les poutres qui constituent la charpente du farinier ont trempé pendant cinquante ans dans de l’eau additionnée de pisse de cheval avant de sécher pendant cinquante ans, ce qui fait un traitement imputrescible qui rivalise avec les techniques les plus modernes.
Nous déambulons dans les rues à la recherche des maisons romanes.

Pour atteindre Ameugny, nous devons traverser le village de Taizé choisi comme point de ralliement pour dieu sait quelle communauté friande d’ateliers de développement personnel, mais pas d’isolement en tous cas. Pour le pique-nique on n’a rien trouvé, les reste d’hier nous viennent bien à point. Dans l’église, une curieuse ambiance nous attend. Deux personnes lisent des cahiers tandis qu’une fille se tourne les pouces et qu’une quatrième se tient immobile dans une chapelle. Peut-être des gens de la communauté? Au mur, on a dégagé des « livres de deuil », plaques noires apposées au décès d’un seigneur.

A Malay, l’église est condamnée pour travaux. L’intérieur n’est qu’un fouillis d’achafaudages. Trois ouvriers se hâtent lentement. Ils coupent des pierres à la scie circulaire.

A Chapaize, l’église est très belle et tout à fait de travers, avec un fond musical enregistré. En face, un buvette très chère est tenue par un allemand (peut-être de la communauté?). Je lis la brochure réalisée par les amis de Chapaize.

Pendant que nous roulons, toujous sur les plus petites routes possibles, nous voyons au détour d’un virage une voiture immobilisée au bord d’un champ et deux grosses personnes à côté. La femme essayait de photographier des tournesols en faisant des contorsions bizarres. Un grand moment de bonheur, certainement. D’ailleurs, personne ne songe à se moquer de Van Gogh. Cette grosse en short et chapeau rose penchée devant un tournesol paraît moins crédible. Pourtant, elle aura eu au moins un bon moment dans sa journée.

La périple se termine par Saint Philibert de Tournus. La façade est assez laide, mais je montre à Marion une statue qui, lorsqu’on l’isole en la regardant aux jumelles ressemble tout à coup à un chef d’oeuvre. Le plus laid de la façade est cette grande tour rose. Et c’est justement dans cette tour que se cache la cariatide superbe. Dans l’ensemble, on ne la voyait même pas. Je dis à Marion d’essayer de retenir qu’il faut regarder les statues aux jumelles, ce qui veut dire ne regarder qu’une chose à la fois pour en percevoir la beauté. Nous achetons deux tartelettes aux mirabelles pour les manger sur le seuil d’une maison qui fait face à l’église.
Dans l’église, les cartes postales sont à payer en glissant les pièces dans une caisse-tirelire. J’en prends deux sans payer et devant la mine scandalisée de Marion, je suis obligée de me demander pourquoi je fais ça. Je suis soulagée de trouver une bonne raison. C’est parce que je ne veus pas donner un franc aux curés. C’est un point d’honneur. Aux messes d’enterrement que je ne peux pas boycotter, je mets des boutons de culotte dans le panier de la quête. « Alors pourquoi vas-tu visiter les églises », demande Marion. Ca n’a rien à voir, c’est comme le Taj Mahal où les mosquées, pour la beauté de l’architecture.
Plus près de la vérité, c’est que je ne paie pas quand je ne suis pas obligée, un vieux réflexe de collégienne.

Le soir, nous avons mangé dans un restaurant indien tenu par un seul indien qui faisait tout: servir, cuisiner, faire la vaisselle, retourner la cassette, ouvrir la porte et préparer l’addition.

Plus tard, en prenant un verre à une terrasse, je suis frappée par le regard envieux des filles, ou ironique quand l’une manque son effet, comme celle dont on voyait dépasser la culotte à cause du pantalon baissé sur les hanches afin de dégager le nombril qu’elle avait piercé.

Sur le parking au bord du fleuve: un concert de musique latine en plein air. Je me mets à danser. Marion pas, parce qu’elle a l’âge où on trouve ça con.
(rencontre à inventer)


10.

Avant de reprendre la route, nous allons faire des courses chez Auchan. Comme gigantisme, ça vaut bien Cluny. Eux aussi emploient sûrement dix mille personnes dans toute la France.
Je propose à Marion de mettre le cap sur le Vercors, pour y planter la tente quelques jours et faire des randonnées en petite montagne.
A midi, nous arrivons en vue du massif. Il fait face aux Alpes, de l’autre côté de Grenoble. Une heure plus tard, nous sommes en haut, prêtes à pique-niquer au bord d’une petite rivière au clapotis enchanteur. Ah, la nature. Prenons tout de suite de bonnes habitudes: après le pique-nique, une petite sieste à l’ombre.

Il faudrait voir à trouver un camping agréable et pas trop bondé avant ce soir. Je connais ça, les camping. En général, ils sont aussi tranquilles que la place de la Concorde à cinq heures. Nous roulons au hasard dans la superbe vallée de Lans-en-Vercors (pour distinguer d’un autre Lans, sans doute, c’est comme Martin, une foule d’églises portent ce nom, et à peu près 250.000 français - d’où l’expression « il y a plus d’un âne qui s’appelle Martin »). Au petit hameau dénommé « Le Peuil », une flèche indique le Camping du Bois Sigu. Il est bien à l’écart de la route, contre le flanc de montagne, du côté ensoleillé le soir, avec une belle vue sur la vallée, quelques vaches à gauche et deux ânes à droite. Nous prenons tout de suite. Un succès du premier coup, ça se fête. On va tout de suite faire une balade sur les hauteurs puisqu’il est encore tôt. Cartes en main, nous grimpons vers le parking de la Molière, qui est en ce moment littéralement pris d’assaut par un troupeau de vaches. Leurs cloches font un fameux tintamarre. Dès qu’on débouche au-dessus de la ligne de crête, on découvre un paysage incroyable. Tout Grenoble s’étale là tout en bas et y a tellement, tellement d’espace devant nous. Une vraie fête. J’observe un moment Grenoble aux jumelles mais je ne découvre rien de spécial. Je pense aux panoramas sur les villes d’Italie, Rome ou Florence, qui débordent de dômes et de clochers. Ici, rien.

Tu laisses ces affreuses sandales pour marcher? me demande Marion.
Ce sont les meilleures sandales de ma vie. J’ai tout fait avec elles. Même grimper des volcans. Une paire toute simple et pas chère que j’ai achetée sans soin dans un supermarché. Ce n’est que longtemps après que l’on peut dire si l’on a fait un achat exceptionnel. J’ai voulu les jeter au bout de quatre ans en pensant qu’elles seraient faciles à remplacer puisque je les avais trouvées sans me décarcasser. Celles que j’ai dénichées après des heures m’ont fait souffrir le martyre dès le premier jour. J’ai vite été rechercher les anciennes dans la poubelle. Je sais maintenant quelle est leur valeur. Il faut savoir que les choses les plus utiles, les plus irremplaçables sont parfois celles auxquelles on n’a jamais fait attention.

Nous redescendons par une route en corniche dans la vallée, vitres ouvertes et Bob Dylan à plein tubes. Je repense à ce vieux rêve, encore un, que je ne réaliserai jamais, traverser les Etats-Unis en voiture, vitres ouvertes et Bob Dylan à plein tubes.

Au retour, en passant sur la place d’Autrans, nous voyons un chapiteau de cirque, deux cages, des lions endormis.
- Oh, regarde les affiches, le spectacle a lieu à 20h30 aujourd’hui. On viendra?
- Dis, je n’ai plus douze ans, me répond Marion d’un air vexé.
- Mais enfin, je ne te demande pas de rire aux blagues du clown. Quand le premier degré ne te retiens plus, il y a toujours autre chose à regarder. La roulotte de l’écuyère, la fatigue du dompteur, l’amour déçu de l’équilibriste... Quand je suis disponible comme maintenant, en vacances, je vais toujours voir ce qui se présente sur ma route. C’est une façon de ne pas tourner en rond dans ma tête. Tu feras comme tu veux, évidemment.
Elle dit: tu es plus drôle que ma mère.
Je dis: bien sûr. Elle est responsable de toi dès le début, c’est un sale job, un rôle ingrat. Moi, j’arrive quand tu as dix-sept ans. C’est facile. Je n’ai pas dû te contenir de tous les côtés pour que tu pousses droit.
Elle dit: et toi, tu ne veux pas d’enfant?
- Je dis: moi non. Je viens d’une famille nombreuse. J’étais l’aînée. J’ai assez donné à maner aux autres.

La cuisine au camping: pourquoi cela doit-il obligatoirement être caricatural? Le fromage forme une purée de grumeaux et les pâtes ne sont pas cuites. Marion a demandé si elle pouvait m’aider, mais je n’ai pas voulu. Je lui ai expliqué qu’avec Maxime, quand on faisait des spaghetti, c’était soit lui soit moi qui préparais, jamais les deux ensemble, car cela aurait été aussi difficile que de construire une phrase à deux, ça complique tout.

J’ai des souvenirs épouvantables de camping lors des camps scout à vingt-cinq ou trente, des corvées-vaisselle qui duraient une heure, des vacances qui tenaient du camp de travail, un truc qui laisse des frissons dans le dos. A deux, c’est bien différent, mais je suis quand même contrariée qu’il y ait ce passé stupide pour me fournir des souvenirs désagréables.

Après le repas, on découvre qu’il y avait une adorable petite buvette avec terrasse dans le camping-même, qui sert dix sortes de pizzas, de la tarte au citron, aux pèches ou aux poires. Je crois que la casserole ne servira plus beaucoup.
Quand je regarde ma fille improvisée en train d’essuyer la vaisselle, je suis tentée de tout lui expliquer, ce que c’est qu’une montagne, la priorité de droite, comment faire ses lacets. J’oublie qu’à dix-sept ans elle a déjà emmagaziné tant et tant de choses, tout ce qui est strictement nécessaire et un tas de choses en plus. Il n’y a vraiment plus que de petits détails à fignoler pour qu’elle puisse rouler toute seule.
Nous entendons deux hommes qui sont en train de discuter au bar. Le premier dit:
- Le jour de la finale, j’étais debout depuis huit heures du matin, et jusqu’au moment du début du match, à neuf heures le soir, je n’ai pas arrêté de tourner en rond dans la maison.
L’autre répond:
- Oh, moi je n’ai jamais regardé un match de foot de ma vie.
Le premier reprend:
- Et mon père, qui a fait la guerre 40-45, il dit que même pour la libération il n’y avait pas autant de monde dans les rues.

Marion me dit que depuis que nous sommes parties elle est constipée. J’ai lu récemment que c’était par paresse qu’on laisse s’accumuler des matières dans le colon. Je n’aurais jamais pensé qu’on pouvait avoir une discipline à ce niveau-là. On ne m’a rien enseigné de ce genre. Mais c’est vrai, maitenant que j’y pense, que je connais des gens qui vont à la toilette à heure fixe, quitte à y rester une demi-heure, ce qui veut sans doute dire qu’ils y vont par discipline et non par besoin.

Une histoire à propos du cirque.

Rien, absolument rien, ne peut donner une idée juste d’un âne qui brait au milieu de la nuit. A la quatrième fois, on sursaute toujours autant, persuadé qu’il s’agit d’une alerte atomique. Ce bruit extraterrestre qui déchire le sommeil le plus lourd ne perd jamais une once de sa fraîcheur.


11.

Nous marchons dans la nature. Nous ne parlons pas, sauf pendant les pauses. Marion ne sourit pas. Je vois qu’elle réfléchit beaucoup.
Nous entendons le bruit des tronçonneuses, d’abord dans le lointain, puis de plus en plus proches. Bientôt, des voix d’hommes. Je sens monter, comme tout premier réflexe, la peur. Si ces hommes nous violaient? Dégoût terrible de ce risque supplémentaire qu’une femme court toujours. Il m’est arrivé de faire l’amour sans envie, par pure charité, et c’est déjà terrible. Alors un viol... Et cette fille que ses parents m’ont confiée, elle me fait confiance, elle ne pense pas au risque. Moi-même, c’est rare que j’y pense, mais ici, brusquement... A cause d’elle peut-être. Le sentiment de responsabilité. C’est neuf et ce n’est pas gai.

Marion me demande comment je fais pour être heureuse. (Qu’est-ce qui lui fait croire que je suis heureuse?) J’improvise: « Le monde est ignoble. Ca, c’est un fait. De là, il y a deux possibilités. Soit tu en souffres et tu es malheureuse, soit tu refuses de souffrir et tu te bricoles des raisons d’être heureuse, alpinisme, philatélie, guitare ou tout ce qu’on veut. Conclusion: le bonheur est toujours un mensonge mais il vaut mieux ça que d’être malheureux. »
Je ne sais pas si je lui suis d’un grand secours.
Notabene: « Ce n’est pas le monde qui est ignoble, ce sont les hommes. Et encore, pas tous les hommes, certains hommes. Mais ça suffit à gâcher tout. »

Il y a toujours un bruit de moteur qui monte de quelque part dans ces vallées habitées.

Nous rencontrons une troupe de scouts qui nous demandent si nous n’avons pas vu un autre groupe comme eux. Marion répond: « Non, seulement des bûcherons, ils les ont peut-être massacrés à la tronçonneuse ». Elle l’a dit avec un tel sérieux que les gamins sont encore bouche bée quand nous partons en pouffant.

Pendant la sieste, je m’abîme dans la contemplation des nuages. Je n’ai jamais cherché à y reconnaître des formes mais au contraire à me laisser entraîner dans l’inclassable.
Je fais une photo pour me rappeler du moment.
Ramener l’inconnu au connu est rassurant mais pauvre. Faire l’inverse, c’est l’inverse.

J’éprouve le besoin de faire profiter Marion de ma lecture.
- Ecoute ce monsieur Moore, un philosophe anglais du XVIIe siècle. Il se fonde sur les caractéristiques de la matière qu’il juge essentielles: le fait qu’elle soit impénétrable et sécable, et il se sert de ça pour définir l’esprit comme étant son contraire: une substance pénétrable et insécable.
- Attends, la matière est pénétrable. Quand je m’enfonce une aiguille dans le bras par exemple.
- Ah non, là où il y l’aiguille, il n’y a pas tron bras. Tu peux couper, écarter, enfoncer, tu ne peux pas pénétrer, c’est-à-dire placer deux matières différentes en un même point de l’espace.
- Bon, mais alors elle n’est pas toujours sécable. Quand on arrive à l’atome, on ne peut plus couper.
- Ah ça oui, mais ils n’étaient pas encore arrivés aux atomes au XVIIe siècle. Mais revenons à l’esprit. Une substance pénétrable et insécable. C’est curieux comme définition, non? Qu’est-ce que tu dirais, toi?
- Ben, je ne sais pas... une entité abstraite, dotée d’individualité, d’après certains immortelle, mais sur laquelle on sait très peu. Et toi?
- Un dérapage de la matière? J’ai toujours été très matérialiste, je veux dire philosophiquement, mais depuis que François est mort, quelque chose a changé. C’était mon ami avant Maxime. Je ne sais pas si tu te souviens. Il s’est tué en voiture. Quelqu’un qui pour moi existait aussi fort, même s’il a été anéanti d’un coup, exerce toujours une influence sur moi. J’ai du mal à ne pas être fidèle à son « esprit ». Du coup, je ne sais plus très bien ce que je crois sur ce sujet. Je pense très souvent à lui. Est-ce que ça change quelque chose dans l’univers de penser à quelqu’un qui est mort? Tous les rituels funéraires du monde sont là pour formaliser la chose, mais je crois que cette partie-là, c’est uniquement pour rassurer les vivants. Pour leur prouver qu’après, ils seront encore importants. François, au moins, je suis sûre qu’il est vraiment important pour moi et pour quelques autres. Le formalisme, on dirait que c’est une tendance congénitale. Tu sais, le respect des procédures. Déjà avant l’apparition du langage, on enterrait les morts d’une certaine façon. La forme exprime le fond, mais très rapidement elle le remplace. C’est elle qu’on voit, alors c’est elle qui compte.

La patronne du camping a deux enfants d’une vingtaine d’années (la fille fait les pizzas et le fils fait le service), et puis un petit gamin de trois ans au visage encadré de longues boucles (jamais je n’aurais imaginé qu’il pouvait s’agir d’un garçon, mais comme tout le monde l’appelle David, je suppose que c’est ça que ça veut dire) qui ne veut rien manger de ce que lui propose sa mère. Il passe d’une table à l’autre faire son numéro de charme et tout le monde le caresse en passant comme si c’était un chat. Incroyable, comme les mains sont fascinées par la beauté.

Je rêve que je vais sur Mars avec une équipe de la Nasa. Le vaisseau se pose au crépuscule pour qu’il ne fasse pas trop chaud. Nous sortons sans combinaison ni rien. On glande pendant que la machine fait ses analyses toute seule. Dans la pénombre lointaine, on voit passer un véhicule. Il n’y a pas de vie sur Mars, mais un véhicule n’est pas vivant, donc pas de problème... Un peu bizarre tout de même. Et puis voilà un être humain. Une femme qui passe pas loin de nous sans nous voir. Là, le chef de la mission dit qu’il faut faire quelque chose. Il court vers elle et lui demande de venir bavarder avec nous. Ca peut être un automate mais il faut en avoir le coeur net. Elle se débat et refuse de le suivre. Je me réveille, très frustrée de ne pas savoir le fin mot de l’affaire.


12.

La voisine d’en face, au camping, fait la lessive tous les jours. Elle lave même les sacs en plastique qu’elle fix au séchoir avec des pinces à linge, à côté du linge. C’est la deuxième personne au monde que je vois faire ça. La première était la mère d’une amie chez qui j’allais parfois le mercredi ou le samedi après-midi. Chaque fois qu’elle faisait la vaisselle, elle terminait par des sacs en plastique dont elle l’avait l’extérieur et l’intérieur.
Les deux voisines de gauche, elles, sont plongées dans une longue conversation sur les champoings. Elles comparent leurs flacons. Ici il y a des protéines, tu vois. A les entendre, elle doivent en avoir pour des heures de soins chaque semaine. Pourtant, elles sont moches et ont de moches cheveux toutes les deux.

Aujourd’hui, la balade commence par une côté sérieuse. Nous sommes très vite hors d’haleine. Le sang bat dans mes oreilles. Je n’aime pas de sentir mon coeur aussi fort. J’envie Effy Merckx dont le coeur battait à quarante pulsations par minute. Marion n’est pas meilleure grimpeuse que moi. Le chemin adopte une pente plus raisonnable et nous marchons encore une heure.
J’avale du sentier comme je l’ai déjà fait aux quatre coins de la France, de l’Europe et de la planète. Chaque fois revient cette séquence où je transpire en trébuchant des laes cailloux. J’ai l’impression que c’est toujours le même chemin, les même cailloux, les mêmes pieds, la même fatigue absurde. La vie n’est qu’une immense routine après tout, même les vacances. J’ai déjà fait beaucoup de choses bizarres, extravagantes, rarissimes. Mais c’est en fuyant la routine qu’on la ressent le plus fort. Mettre un pied devant l’autre, se laver les cheveux, chercher à manger. Des milliers de routines dont on ne peut pas s’affranchir. Et quand je marche sur un sentier, ce mêem sentier depuis des années, je laisse aller mes pensées qui reviennent toujours au même refrain elles aussi: qu’est-ce que je fais ici, à quoi ça rime, que vais-je faire de ma vie, le bonheur existe-t-il, je ne veux pas mourir, le temps file et je ne sais pas quoi faire.
Je suis dans une humeur amère. A trente-quatre ans, mes questions sont les mêmes qu’à quatorze ans, mais je n’ai plus l’espoir d’y répondre. La question devient: comment vivre sans réponses? Je me demande si je suis heureuse ou malheureuse, et je ne sais pas répondre. J’ai évité baucoup de problèmes, beaucoup de raisons d’être soucieuse ou malheureuse. Je vois mes quatre frères et soeurs englués dans l’existence, fixés par tous les côtés où ils ont entrepris quelque chose, et je ne voudrais leur vie pour rien au monde. Mais la mienne, est-ce qu’elle vaut le déplacement? Je suis, je devrais être au sommet de ma vie et tout me paraît plat. Je fais ce que je veux, j’ai peu de contraintes et la plupart du temps je m’amuse bien, mais par moments je cesse de sentir une structure sous mes pas et l’effet de l’apesanteur me donne le vertige. C’est dur d’être libre. Il vaut mieux choisir une vie toute faite et suivre le mode d’emploi.

Chaque fois que je suis seule dans la nature, je sens se dissoudre mes attaches avec le monde civilisé, c’est-à-dire le langage, la pensée, mon époque, mon histoire. Le pierre, les plantes et le ciel sont un monde en soi, un monde parallèle, disponible, où l’on peut venir se soulager de soi. Néanmoins, il y a par terre quelques mégots de cigarette.
Deus planeurs sifflent sur nos têtes. Encore quelque chose qui est majestueux de loin et chaotique à l’intérieur. J’ai essayé, je sais de quoi je parle. Nous sommes au bord d’une falaise, les planeurs passent à notre hauteur, et les deux pilotes nous font bonjour de la main en passant. Ça donne envie de croire à l’amitié des peuples.
Un petit geste comme ça qui ne coûte rien, c’est dingue comme ça peut faire monter une petite vague de bonne humeur.

Ce qui est difficile, ce n’est pas de faire quelque chose, c’est de savoir ce qu’on veut faire. Vouloir. Avoir envie. Se décider. Pour moi, ce sont des questions caduques, ou secondaires, à cause de ce noeud de base qui demeure: qu’est ce qu’on fait là? Jusiqu’ici, j’ai surtout appris ce que je ne voulais pas faire. En faisant certaines choses, j’ai constaté que ça n’allait pas de soi, donc ça n’allait pas du tout. Quand une activité suscite la question: pourquoi je fais ça?, c’est foutu. Il faut essayer autre chose. Mais quand c’est la vie elle-même qui suscite la question: pourquoi je fais ça?, à quoi peut-on passer?

Ce matin, le patron du camping se promenait avec son bambin sur les épaules. Il disait: « Tu viens avec moi arracher les patates, mon chéri? » Puis ils étaient tous les deux dans le potager. Puis ils étaient tous les deux sur le chemin du retour avec un seau de patates. Une image de perfection.

Au refuge de Gève, un très beau serveur nous fait l’article de sa tarte aux abricots et nous ne prenons deux morceaux que je paie avec un billet de cent francs. Marion demande:
- Tu ne vérifies pas ta monnaie?.
- Non
- Maman vérifie toujours la monnaie.
- Raison de plus. Je fais confiance à ce charmant jeune homme. Et puis je ne suis pas l’itinéraire tracé sur la carte non plus, et puis je ne suis pas les recettes de cuisine à la lettre. Il faut que je puisse mettre mon grain de sel, que je me sente libre. Si ça m’est égal de prendre le risque, c’est mon affaire, non?

Nous dînons dans une crèperie à Villard de Lans. Le gamin de la patronne crie quand il aperçoit dans la rue le grand qui a volé son skateboard. La mère appelle le père pour qu’il aille lui tirer les oreilles. Le père soupire: mais il va filer dès qu’il me verra. Long palabres. Le père y va en traînant les pieds. Il dit que ce n’est pas lui, mais deux plus grands qui sont partis en courant.

Depuis vingt ans maintenant, j’ai l’impression de vivre au brouillon, attendant le coup d’envoi de la vraie vie. Maintenant, j’ai bien compris que ça n’arrivera jamais, et pourtant je n’arrive toujours pas à vivre pour de bon. Je fais des trucs en attendant, je bâcle, je nomadise, je remets à plus tard l’attention au moment présent, quand le moment vaudra la peine. Même si je sais que c’est à moi de décréter qu’il vaut la peine. La vie, ici au camping, je pourrais la vivre, et je ne suis que sur le seuil, j’assure l’essentiel, pas la joie de vivre, c’est con et c’est plus fort que moi. Avant de partir ce matin, je me souviens que j’avais pensé à faire une série de choses tranquilles, comme de m’enduire de crème, me tresser les cheveux, rassembler mon linge sale éparpillé dans les sacs, prendre une photo du potager, et puis comme toujours, poussée par je ne sais absolument pas quoi, j’ai bouclé tout vite, vite afin de partir vers je ne sais absolument pas quoi. On dirait que la vie est toujours ailleurs, même en vacances où on avait espéré qu’elle soit.

A nous qui sommes nées après deux guerres mondiales, après l’homme sur la lune, après Tchernobyl, que reste-t-il a espérer.
La patronne nous explique que le Tour de France va passer ici dimanche.


13.

Les courses dans la foule du samedi matin chez Intermarché, sans doute le seul supermarché de la vallée. J’ai toujours le même sentiment de science-fiction dans les supermarchés. Marion se laisse hypnotiser par les shampoings. Il y en a tant. Lequel prendre?

Pendant la promenade, ça descend, ça descend, mais trop fort. Descendre est plus facile que monter, jusqu’à un certain point, c’est-à-dire un certain degré de pente. Quand il faut commencer à s’aider des mains, il est plus facile de monter que de descendre. C’est la même chose entre glander et travailler. Glander est plus facile que travailler. Jusqu’à un certain point, c’est-à-dire un certain nombre d’heures. Quand il faut commencer à se reposer d’avoir fait la sieste, il est plus facile de travailler que de glander. Le loisir, oui, mais en quantités raisonnables.

Mes lectures de l’après-midi m’ont amenée à faire quelques parallèles audacieux.
1) Michel Bitbol décrit ainsi la position philosphique de celui qu’il qualifie de quasi-réaliste: c’est un anti-réaliste qui mime le réalisme.
2) Michel Jullien décrit le « vrai sage » comme celui qui, après moult détours (méditation, ascétisme, lectures difficiles...) en revient à mimer la vie courante des gens ordinaires. Par analogie, on pourrait le qualifier de quasi-abruti, puisque c’est un anti-abruti qui mime les abrutis.
3) En fin de promenade, j’ai eu l’occasion de moucher trois mecs qui-s’y-croient et qui m’ont prise pour une légère alors que je suis de la trempe des aventurières. Quoi de plus risible, en effet qu’une nana en sandales et robe à volants qui s’engage dans une randonnée difficile? Mais s’il s’agit justement d’une baroudeuse qui a vaincu le Popocatepelt et qui vient « se reposer » dans le Vercors, cela devient du grand style. Arrivée la première au bas de la côte qui épouvantait ces mecs en bottines à cinq briques, je me sentais si dégagée. Marion m’a rejoint très vite. Nous avions presque fini nos cannettes de coca et nos barres de chocolat quand ils sont arrivés penauds en rangeant leur boussole (persuadés depuis notre rencontre que nous ne savions pas nous orienter). Quasi-légère, mais pas légère, messieurs. Autre chose dans les tripes que ce que disait le costume. Ils ont partagé ce qu’il restait dans leurs gourdes et mangé des barres énergétiques pour sportifs. Désopilant tableau. Ce n’est pas souvent qu’on a le sentiment d’avoir le chic, alors il faut en profiter.

Avant de retourner à la voiture, nous avons fait un détour par un village en ruines, pour la seule et unique raison que nous ne reviendrions sans doute plus jamais ici, alors autant faire les trois cent mètres. Le nombre de choses que j’ai faites uniquement parce que je ne reviendrais sans doute plus jamais - et donc si je ne le fais pas maintenant je ne le ferai jamais - à Rome, à Mexico, à Zanzibar ou à Pakin, me porte à penser que le principe n’a pas de valeur en soi. Il ne suffit pas que l’occasion soit unique pour qu’elle soit nécessaire. Néanmoins, le réflexe revient toujours.

Sur la route du retour, nous traversons un village en pleine activité. C’est le jour de la fête des bûcherons à Bois-Barbu. Marion demande qu’on s’arrête pour voir à quoi ressemble les coutumes locales. Elle commence à devancer ma pensée. Je me parque n’importe où, comme tout le monde, tant il est clair qu’il y a des jours où cela va de soi. Nous allons nous acheter une boisson pour nous donner une contenance et nous commençons à déambuler sur la prairie plate qui sert de théâtre des opérations. Dans une première partie, des hommes généreusement constitués sont en train de se livrer à une compétition de lever de troncs. Postés à une extrémité de l’arbre, genoux pliés, muscles bandés, ils tentent à tour de rôle de se couvrir de gloire. Marion observe ces démonstrations viriles avec des yeux ronds. N’aurait jamais pu imaginer que ça existait. Une fille des villes.
Plus loin, l’habileté se démontre au volant d’un tracteur. Les bûcherons doivent déplacer un certain nombre de troncs d’une certaine façon et dans un laps de temps fixé. On dirait des chefs d’orchestre tant ils se démènent sur toutes les manettes possibles. Pour le reste, on se balade en famille, on mange et on boit, c’était la fête des bûcherons à Bois-Barbu.

Peut-être que finalement, à force de rester dans ce camping tranquille, je pourrais en arriver à avoir le sentiment de vivre pleinement, et pas seulement « en attendant » autre chose.
Ceci dit, le camping a perdu de son calme. Depuis ce matin, les tentes ont fleuri. C’est, paraît-il à cause du Tour qui passe demain. La pelouse est saturée. Il y en a jusqu’au bord du gravier. Deux Hollandais se sont installés juste à côté du bar et sont en train de déplier leurs matelas autogonflants convertibles (en siège). Ils portent des shorts à la point du progrès car également convertibles (en pantalons). Heureusement, cela ne gâche pas le goût de la salade (l’incomparable salade du potager cueillie avec bonhomie par le patron accompagné de son fils qu’il appelle mon chéri). C’est peut-être la première fois que je suis capable de faire une distinction qualitative en matière de laitue. J’imagine même que je pourrais revenir ici pour retrouver le goût de la salade.
Marion remarque que l’emballage du sucre que j’ai reçu pour accompagner mon café est une publicité pour la gendarmerie française. On y voit un bel fringant officier accompagné de son titre.

Pas de meilleur endroit pour sécher un slip que de le tendre sur le volant de la voiture.

Avant de rentrer sous la tente, je propose à Marion de regarder les étoiles aux jumelles. Elle n’avait jamais regardé les étoiles aux jumelles et n’aurait jamais eu l’idée de le faire. Pourquoi? Parce qu’elle sont trop loin, ça ne sert à rien de les grossir. D’accord, mais les jumelles ne font pas que grossir, elles captent aussi plus dénergie lumineuse que ta rétine qui est beaucoup plus petite. Donc tu peux voir des étoiles que tu ne vois pas à l’oeil nu. Des centaines de nouveaux points lumineux surgissent là où il n’y avait rien. Et tous ces points qui se confondent, il ne faut pas l’oublier, peuvent être le signe de réalités bien différentes: un satellite, une planète de notre système solaire, une étoile proche ou lointaine, jeune ou vieille, naine ou géante, ou bien même une autre galaxie. Même avec les jumelles, l’information est indigente.

- C’est vrai que tu as été au Popocatepelt?
- Oui. J’ai aussi été à Tombouctou, et à Acapulco, et à Zanzibar. Mais tout ça, ce sont des noms. J’ai aussi été à Lans-en-Vercors et à Bois-Barbu et ce n’est pas moins remarquable. Ca peut être beaucoup mieux qu’Acapulco. Ca dépend surtout de toi. De ton regard. Ce que ça te fait d’être ici. Comment tu gamberges. Il y a des gens, ça ne leur ferait rien d’aller sur la lune, et puis d’autres qui vivent des épopées sur un mouchoir de poche.